C’est à pleurer de rire et pourtant personne ne rit. Il faut croire que l’heure est grave : Mélenchon prétend surveiller les journalistes ! Et pas n’importe lesquels, ceux du Monde et de Libération – visages vivants de la démocratie menacée. Scandaleux, dangereux, stalinien. Non franchement, je sais qu’on ne rigole pas avec la démocratie mais franchement, le chœur des confrères outragés aurait dû plonger le pays dans l’hilarité. Voilà une profession qui s’auto-célèbre sans répit parce qu’elle a ou croit avoir placé sous surveillance les princes qui nous gouvernent. Elle applaudit le majordome espion, encourage le fonctionnaire délateur, honore le traître. Elle recopie sans vergogne des pièces confidentielles, babille à foison sur les amours présidentielles et exige d’en savoir toujours plus au nom du droit sacré de l’information. Elle accuse, juge et condamne sans que ses arrêts soient jamais susceptibles d’appel. Et quand il advient que le gibier se rebiffe et retourne leurs armes contre ses poursuivants, le KGB est à nos portes ? Faudrait peut-être redescendre sur terre, les gars !

Quant au fond de la querelle, il tient à la fois du grand spectacle et de la cour de récré. Jean-Luc Mélenchon n’aime pas la façon dont il est traité dans la grande presse de gauche, c’est la vie. Il qualifie Le Monde de « journal de révérence », ce n’est guère aimable. Il l’accuse de faire le jeu du FN, admettons que c’est un brin complotiste[1. S’agissant du président, en revanche, je commence à croire que l’ami Marco a raison : quel objectif poursuit-il en brandissant, à deux semaines d’une élection, la réforme du droit de vote des étrangers qu’il n’a aucune chance de faire passer, sinon, effectivement, doper le score frontiste ?]. Evidemment, il en fait des caisses, soupçonnant les journalistes d’opérer sous couverture et dénonçant avec des accents d’imprécateur d’obscures manœuvres visant à l’affaiblir. Du Mélenchon quoi. Outrancier, peut-être mais après tout, aucune loi n’oblige à aimer les journaux – quoi qu’on en pense dans les rédactions où la moindre critique est considérée comme attentatoire à la liberté de la presse. Autant dire que le billet au vinaigre dans lequel Mélenchon appelle ses amis à « surveiller de façon étroite et vigilante » les journalistes du Monde et de Libération, « à filmer leurs agissements, si possible, dès qu’ils les repèrent, qu’ils agissent à découvert ou qu’ils se cachent sous des faux noms », a déclenché une bronca mémorable. « « Surveiller les journalistes », « filmer leurs agissements » Le vocabulaire est sans équivoque. C’est Big Brother pour tous. » : sur le « Plus » du Nouvel Obs, François Jost, « spécialiste des médias », sort l’artillerie. Jean Birnbaum, le patron du Monde des Livres, fait plus intello – Monsieur a des lettres -, avec le célèbre texte de Victor Serge, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, twitté en guise de «guide de survie en milieu mélenchoniste ». Dans toutes les rédactions, on s’offusque, on s’indigne. Comment ose-t-il ? Eh bien désolée, mais à l’exception du ridicule, si des militants ont envie de filmer des journalistes en train de bosser, je ne vois pas où est le problème. D’autant qu’eux ne travailleraient pas en caméra cachée. Ils n’oublieraient pas opportunément un micro pour pincer une élue en  flagrant délit de ragotage pendant qu’elle se refait les ongles – que faire en attendant que ça sèche sinon médire ? Ils ne laisseraient pas un téléphone portable traîner en loucedé pour enregistrer une conférence de rédaction – dommage, ça vaudrait le déplacement. Il est vrai que ces militants pourraient surprendre des conversations privées, voire les mauvaises blagues qu’on se raconte entre confrères, et même les diffuser. Un truc qu’aucun journaliste digne de ce nom ne ferait vous pensez.

En attendant, cet épisode tordant a une morale. Espionner, dénoncer, fliquer, fouiner, pour un quidam c’est très mal et ça rappelle les heures les plus sombres de notre histoire, pour un journaliste, c’est un acte de résistance. Alors, moi, quand je serai grande, j’aimerais bien avoir une carte de presse.

*Photo : POUZET/SIPA. 00681157_000007. 

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Elisabeth Lévy
Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle fait partie des chroniqueurs de Marc-Olivier Fogiel dans "On refait le monde" (RTL). Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "La gauche contre le réel (Fayard), sorti en 2012.
Lire la suite