Maxime, Michel, Pierre et les autres
Hadopi : les artistes de gauche reviennent dormir à l’Elysée
Publié le 11 mai 2009 à 7:30 dans Culture
Mots-clés : Parti socialiste
Au seul égrenage des noms, on imagine un best of du “Grand échiquier” de Jacques Chancel ou, mieux, le casting idéal d’un Claude Sautet qui aurait ressuscité Juliette Gréco, Maxime Le Forestier, Pierre Arditi, Michel Piccoli et Bernard Murat. Toutes les idoles de ma maman sont là, ou presque, manque plus que Samy Frey. Mais s’ils sont réunis ce soir, ce n’est pas pour chanter en chœur Le Temps des cerises en hommage à Yves Montand. Si nos degauches certifiés “qualité France” s’exprimaient à l’unisson, c’était pour écrire une lettre à cinq mains à Martine Aubry, sur l’air de Pauvre Rutebeuf : que sont mes amis devenus… “En faisant échec au vote de cette loi à l’Assemblée [le 9 avril, ndlr], expliquent nos cinq déçus du socialisme, vous nous avez adressé un message de rupture.” Et comme il vaut mieux se répéter que se contredire, ils renfoncent le clou deux lignes plus loin : “En vous opposant, à l’occasion de la loi Création et Internet, à ce que des règles s’imposent aux opérateurs de télécommunications pour qu’ils cessent de piller la création, vous venez de nous tourner le dos de manière fracassante.” Comme quoi, même en ayant cinq mains, on peut écrire avec les pieds, mais passons…
C’est bien connu, en France il y a deux gauches : l’une, la seule qui semble avoir survécu à la chute du Mur, s’occupe dans le charity buisness, parade aux fêtes de la libertitude, soutient Vincent Lindon et les Afghans de Calais, pétitionne contre les tests génétiques ou la télésurveillance, s’inquiète du sort des mal logés, du nucléaire et de la répression au Tibet.
L’autre gauche, la vieille, qu’on croyait enterrée par les errements du jospino-strausskahnisme, est attachée à la défense des avantages acquis, à une juste rémunération du travail et autres archéo-lunes. Et voilà-t-y pas que cette gauche-là soudain réapparaît, pas seulement dans la rue mais aussi chez nos amis les artistes engagés. À ceci près que, chez ceux-ci, l’ardeur revendicative a été génétiquement modifiée, et pas qu’un peu, s’il vous plaît. Car en fait d’avantages acquis, elle hurle qu’elle est pour Hadopi et décrète que le PS, en y faisant obstruction, s’est définitivement rangé du côté du “capitalisme le plus débridé”. Rien que ça.
Tout cela serait presque amusant – ç’aurait bien été la première fois que ce con solennel d’Arditi me fait rire – si on n’y décelait un arrière-goût prononcé d’obscénité. On croyait avoir raclé les basses-fosses du cynisme avec Gad Elmaleh râlant contre l’oppression fiscale. Ben non, y’a pire : le multimillionnaire de gauche qui s’affole sur le manque à gagner. Et si on regarde les choses posément, cette lettre ouverte est bien plus grossière que le malencontreux “Casse-toi, pauvre con !” qu’on nous rejoue en boucle.
La première obscénité porte évidemment sur le fond : les mêmes grandes consciences inscrites aux abonnés absents depuis 1981, à chaque fois que la droite ou la gauche portaient un mauvais coup aux salariés, les voilà qui se sentent pousser des ailes de Jaurès en découvrant les ravages du capitalisme sauvage.
Il y a comme un problème de timing : ce coming out syndicaliste ne se fait pas en réaction aux carnages sociaux de Molex, Sony ou Caterpillar, ni même à propos des gamins de sept ans prolétarisés pour fabriquer nos Nike made in ailleurs par le fameux capitalisme débridé – quoique souvent bridé… La lutte des Contis, c’est pas leur business, aux Hadopis.
Restés de marbre durant des décennies face aux vrais drames des vrais travailleurs, nos artistes se réveillent soudain en comptant leurs gros sous. Orwell, reviens, ils sont devenus fous : Arditi et compagnie viennent d’inventer l’uncommon indecency…
Ma deuxième perplexité porte sur l’objet de la lettre ouverte. Tout le monde dans nos milieux sait qu’Hadopi est une chimère. Qu’on soit presque pour, archi-contre ou qu’on s’en foute, cette loi est un texte mort-né. Inapplicable disent les spécialistes, ruineuse pour le budget disent les cadors de la finance publique, inutile disent ceux qui croient encore à l’avenir radieux du world wide web. Et pendant ce temps-là, les pirates rigolent. Une adresse IP, ça se squatte du bout de l’index et les journaux spécialisés regorgent déjà d’astuces pour squeezer la loi à venir. Pour éviter les foudres de la loi, même pas besoin, semble-t-il, de prétexter devant le Conseil d’Etat que c’est la baby-sitter ou le chat angora qui téléchargent le tube de Lady Gaga ou l’intégrale de Capitaine Flam.
En vérité, Hadopi ne sert à rien, si ce n’est – et ça, ce n’est pas rien – à permettre au Président de prouver à tout le monde que c’est lui le chef. Mais les lois, on le sait, sont aussi faites pour ça. Si Chirac n’avait pas été interdit de tabac par ses médecins, on aurait encore le droit de fumer dans les bistrots.
On en déduira donc qu’il ne s’agit même pas pour les signataires de protéger leur revenus, ni même de régler son compte à un PS qui découvre qu’il y a sur les listes électorales plus de Kévin et Vanessa accros au MP3 que de Juliette Gréco et Michel Piccoli – c’est un peu une version remix de la jurisprudence Boniface : il est bien normal que le numérique n’échappe pas à la loi du nombre.
Non, l’objet réel de cette lettre est d’envoyer un message – assez peu discret – d’allégeance au chef de l’Etat. On pourra conjecturer qu’ils l’ont fait à la demande de Jack Lang, lui-même furieusement pro-Hadopi, qui ne désespère pas de retrouver un poste à sa mesure. Dans la perspective de cette nomination, nos cinq prestigieux (qui en jettent quand même plus que Bigard et Gilbert Montagné) se constituent de fait en trousseau de mariage du futur ministre lequel, n’en doutons pas, saura renvoyer l’ascenseur une fois remis en selle. On pourra penser, moins anecdotiquement, qu’ayant pris l’habitude d’être du côté du manche sous Mitterrand et l’ayant conservée sous Chirac (soutenu, rappelons-nous, dès le premier tour de 1995 par nombre d’artistes mitterrandolâtres), nos cinq Grands ont développé un syndrome d’Elyséodépendance. Deux ans dans l’opposition, c’est très long, c’est trop long : il était temps pour nos résistants de sortir du maquis et de signer la paix des braves. Comme dit Arditi à Libé : “Je reste un homme de gauche et je ne passerai jamais de l’autre côté. N’empêche, l’antisarkozysme pavlovien me fait chier.”
Faut croire que Pierre Arditi ignore tout de l’histoire du chien de Pavlov. Sinon, il aurait cherché un autre exemple avant d’aller à la gamelle…
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L'auteur
Marc Cohen est rédacteur en chef brèves de Causeur.
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Jugurtha dit
Exactement ! Merci à vous de ce pertinent article.
Le pire étant à mon sens que ces artistes godillots s’ignorent comme tels.
Passée l’outrecuidance qu’ils ont de donner d’iniques leçons, ces vertueux conformistes, passée outre l’insulte faite à la création, à l’art, par sa monétarisation qu’ils adoubent en toute vulgarité, nous pouvons, certes sans qu’il soit nécessaire d’inhumer un Furtwängler, nous interroger sur le phénomène… puisque son identification ne nous est pas étrangère; n’est-ce pas? Posons donc la question sur le symptôme : est-ce là un signe avant coureur -et de quoi? J’éluderai ici ce dernier point dans cette fâcheuse et unique réponse : Nous “y” sommes déjà.
zagex dit
Monsieur Cohen n’a pas tort, mais pourquoi ne pas écrire en français? Ses mots anglais montrent peut-être son goût des italiques, mais démontrent surtout son manque de vocabulaire.
nadia comaneci dit
Elizabeth Lévy ne disait pas autre chose hier sur Europe (La seule radio française que je capte ici). Le concept de gratuité n’a pas de sens, ou alors autant distribuer les CD aux gamins devant les hypermarchés…
Petite remarque esthétique : Biscuits grassucrés qui font enfler + bloujines sérrés sur les cuisses =cata assurée
ramon mercader dit
@ serge uleski
effectivement ,la gratuité pour tous ,c’est à terme la qualité pour personne
évident
à force de tirer sur la corde du gratuit et de l’obligatoire ,du droit acquis (comme pourrait dire certains ,mais pas moi,je ne suis pas si discourtois ,quoique…),on oublie qu’il doit bien exister quelque part un couillon,un cocu,un pégut qui finance tout ça
étonnant d’ailleurs
je lisait l’autre jour un articulet sur cgb,où l’on parlait de leclerc (pas le général ! dieu nous en garde ! nous sommes une nation apaisée ) , et de l’impot ,de la façon dont ce dernier est devenu illégitime dans son acception courante (d’ailleurs un pays où pas même 45% des foyers payent l’impot sur le revenu ,hein ,comme légitimité ,on fait mieux ) et surtout de la façon dont on envisage l’impot à l’envers ,qui consiste simplement à craquer de la thune démonétisée (soyons clairs ,l’euro avec sa tronche de papier cul ne vaudra jamais l’étalon or ,mais bon) dans les grrrrrrandes surfaces pour acquérir des écrans plats/bloujines sérrés sur les cuisses/biscuits grassucrés qui font enfler/alcools frelatés et dévédés navrants .
c’est bon ,à la demande de la foule ,je remonte sur ma colonne (ramon le monophysite )
Franklin D. dit
Quoi ? Bedos est encore vivant !
Ilex dit
M. Cohen, vos insultes à l’adresse de quiconque ne pense pas comme vous sont fatigantes. En plus, je ne vous trouve pas drôle. J’ignore l’âge des artistes ou anciens artistes dont vous vous gaussez, mais j’ai l’impression que vous êtes beaucoup plus vieux qu’eux. Vous en êtes encore à “la propriété, c’est le vol”, sans comprendre que le refus et/ou la destruction de la propriété sont à la base de l’échec des sociétés sous-développées.
Patrick Mandon dit
My Lady, Ramon, soit, je vous livrerai mon récit de la fin «élyséenne» de l’estimable Félix. J’attends pour cela, une occasion, car la délicieuse Justine veille, d’une part à la bonne tenue morale de ce site, d’autre part aux égarements hors sujet qui consomment inutilement de la bande passante.
À ce propos, il serait bien que Serge Uleski consentît à réduire ses auto-citations. Je l’encourage à abandonner le copié-collé au profit du coupé-collé. L’expression de ses vastes idées y gagnera, Causeur économisera son stock de bande-passante, et les rares libertins qui peuplent ces parages disposeront d’un peu plus de place pour exposer les turpitudes de nos défunts présidents de la République, avec force détails croustilleux et joliment tournés.
XP dit
En même temps, tous ces Kevin et ces Vanessa qui mettent du Juliette Gréco sur leurs MP3 et qui piratent les téléfilms de Pierre Arditi sur France 3 au lieu de les acheter en DVD…. Leur colère est un peu légitime…
FélisRenédeSessandre dit
@ Marc Cohen
“l’objet réel de cette lettre est d’envoyer un message – assez peu discret – d’allégeance au chef de l’Etat”
Pas tout à fait, le message, c’est le média, ou plutôt dans l’autre sens, comme disait McLuhan, c’est le média qui est le message. Ces gens ont besoin de dire des choses dans les médias pour exister. Or ils n’ont rien à dire. Etre médiatique, c’est arriver à s’exposer le plus souvent possible. Ils n’ont quand même plus le physique à faire la couverture de Voici!
Serge ULESKI dit
Génération gratuité
_______
Que faut-il penser de cette génération qui passe le plus clair de son temps à télécharger des films et des musiques piratés, et à n’écouter que ces musiques et à ne regarder que ces films pour lesquels elle ne donnerait pas un Euro si d‘aventure elle y était contrainte ?
***
Pour sûr, cette génération sera vertueuse parce que… écolo : “Comment ça ! Vous vous brossez les dents en laissant couler l’eau ?!! Mais quel sorte d’homme êtes-vous ? Vous n’avez pas honte ?”
Ecolo et puis, un rien hygiéniste aussi : “ Qui c’est ce taré incontrôlable qui fout le bordel ?! Débarrassez-nous en au plus vite !”
Pour le reste, on est prévenus : inutile de chercher à éveiller en elle un intérêt quelconque pour ce qui s‘avèrera être payant.
***
La marchandisation de tout ce qui peut a priori faire l’objet d’une transaction commerciale, c’est la société de consommation arrivée au sommet de sa maturité avec pour seule préoccupation la dévalorisation de tout ce qui peut représenter ou prétendre à une valeur autre que marchande ; et son corollaire a pour nom : la gratuité.
Surtout ne pas y voir là une contradiction ou un paradoxe qui trahiraient un manque de cohérence !
“Si tout ce qui a un prix n’a pas de valeur”, aujourd’hui, tout ce vaut et rien ne vaut la peine de débourser quelque argent pour ce rien qui ne vaut pas plus que ce que peut valoir tout le reste.
Et cette gratuité exigée – sinon souhaitée -, sera accordée mais… à quel prix ?
Au prix de tout ce qu’on lui fera payer en échange de cette gratuité qui concerne des secteurs d’activités totalement dévalorisés et désincarnés : journaux gratuits pour la liquidation du métier de journaliste, télévision publique sans garantie de financement, musiques, films tous devenus interchangeables à souhait…
Nul doute, ceux qui regardent ces films et écoutent ces musiques ne s’y sont pas trompés ; c’est la raison pour laquelle ils ne souhaitent pas les acheter s’ils peuvent l’éviter ; même si l’on pourra quand même déplorer le fait que seuls ces musiques et ces films semblent retenir leur attention.
Car, les véritables enjeux sont ailleurs, et pour commencer : dans tout ce qui a été acquis de haute lutte et que le marché a investi au galop, à savoir : ce qui était hier encore accessible à tous et qui aujourd‘hui ne l‘est qu’à la condition d’être capable de payer rubis sur ongle.
***
Aussi, toute communication autour de la gratuité avec son message subliminal “Mais… payez donc ! puisqu’on vous dit que c’est gratuit !” a de bonnes chances de faire la fortune de quelques uns mais d’en flouer un très grand nombre à l’heure où tout espoir de parvenir à réinvestir de nombreux domaines culturels délaissés ou privés d’exigence et d’excellence, semble à jamais perdu.
Lady dit
Cher voisin
Mon repaire est plutôt sous les frondaisons du jardin de l’hôtel Biron entre les bras de Jean d’Aire (un des Bourgeois de Calais, dernier carré de verdure au fond du jardin). En ce moment le vert printemps des arbres se reflète sur son torse de bronze…
La mort de Félix Faure racontée par la fine équipe des “invasions barbares” est une scène d’anthologie! Mais j’attends avec impatience votre version!
ramon mercader dit
@ patrick mandon
ha oui ,l’histoire des pieds du président deschannel ,je la connaissait
d’ailleurs elle continue de se vérifier (profession médicale oblige )
mais comme vous racontez bien ,narrez nous l’histoire de la connaissance du président faure
Patrick Mandon dit
Et M. Bourreau, cadre à TF1, licencié pour avoir exprimé son avis sur le projet de loi ? Mme de Panafieu, à qui l’on ne connaissait pas ce talent de «petit télégraphiste», a fait suivre le courriel de M. Bourreau, dont elle avait eu connaissance, avec son nom et son emploi. On ne peut être plus prévenant. A-t-elle voulu ainsi suggérer à ses employeurs que cet employé méritait une promotion ? Raté !
Message personnel à My Fair Lady : vous vous décrivez en sorcière ; retrouvez-vous, dans le jardin des Invalides, dont la magnifique perspective centrale fut défigurée par un mur de la honte qui se veut de la paix, vos consœurs en sorcellerie pour de rituels sabbats qui voient Satan vous posséder l’une après l’autre? Certaines nuits, il est vrai que les fourrés sont fort bruyants et paraissent dissimuler une vive animation…
Paul Deschanel… J’ai une tendresse pour cet homme affable. Il paraît qu’on le voyait souvent en compagnie de jolies jeunes femmes. De chacune il disait :«C’est ma nièce.». Vous savez qu’on le retrouva, hagard, en pyjama, le long d’une voie ferrée, alors qu’il était président de la République. S’ étant penché hors du wagon, il avait basculé. Il répétait qu’il était président de la République, mais personne ne le croyait. La femme du chef de gare qui le recueillit eut ce très joli mot : «Je me suis dit que c’était un monsieur, parce qu’il avait les pieds propres».
La prochaine fois, je vous raconterai comment est mort Félix Faure…