Capsule pour Maurice G. Dantec | Causeur

Capsule pour Maurice G. Dantec

Le maître du cyber-polar métaphysique vient de quitter notre orbite

Auteur

Romaric Sangars
est journaliste littéraire et co-animateur du Cercle Cosaque

Publié le 28 juin 2016 / Culture

Mots-clés : , ,

maurice dantec villa vortex

Maurice G. Dantec. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30051514_000001.

Ceci n’est pas un tombeau, dans le sens où, même après son décès, il est impossible d’associer Maurice G. Dantec à aucune réalité statique, et qu’on se voit mal dédier à l’auteur de Babylon Babies autre chose qu’un genre de capsule interstellaire. Sa littérature aura été la plus dynamique de son temps, dans tous les sens du terme : la dynamique interne d’une pensée comme en fusion permanente ou la dynamique d’une quête intérieure et métaphysique en accélération constante. Aussi, appréhender ses romans monstres, chaotiques, proliférant, avançant par mutations subites, sous le seul angle de la forme finie, et juger parfois, par exemple, leur équilibre douteux, leur logique confuse, leurs virages trop déroutants, relève d’une perspective inadéquate, puisque c’est oublier qu’ils sont avant tout un processus ouvert à l’infini, lequel, s’il compose difficilement avec la fixité, offre par ailleurs des possibilités magistrales.

Des mondes post-apocalyptiques

Oswald Spengler définissait l’âme occidentale par certains traits caractéristiques uniques et repérables dans ses expressions diverses : le calcul infinitésimal, la perspective en peinture (et donc la ligne de fuite), la musique au rythme non-circulaire, tous ces traits traduisant sur divers plans le même élan vers l’infini manifesté avec une obsession plus centrale qu’ailleurs (dans l’Antiquité grecque, le divin était au contraire le « fini » opposé au chaos de l’illimité). Cet aspect de l’âme occidentale que Spengler qualifiait de « faustien » est tout particulièrement sensible dans l’œuvre de Maurice G. Dantec, d’où, également, la réactualisation flamboyante du mythe occidental qu’elle nourrit : le pionnier, le conquérant, le navigateur, l’explorateur, reprenant toujours la même course après le soleil à laquelle se livrèrent dès l’origine les peuples du couchant, et, avec Dantec, cette course se poursuivant dans les espaces intergalactiques, dans des mondes post-apocalyptiques, dans des réalités parallèles, alors que le Français canadien exilé à Montréal qu’il était paraissait rejouer en littérature l’aventure ratée de la France au Nouveau Monde.

Cette dynamique radicale qui anima son expérience littéraire avait le paradoxe pour moteur et les cultures les plus diverses comme carburant. C’est ainsi qu’au moment où une certaine littérature parisienne se desséchait dans un nombrilisme de microbe, Maurice Dantec rouvrait le champ en grand panoramique, avec cette sauvagerie si grisante de ne tenir compte d’aucune segmentation académique ou arbitraire comme, par ailleurs, il n’eut jamais la moindre considération pour les bornes de la bienséance politique. Recombinant sans cesse les éléments du polar, du cyberpunk et de la littérature blanche, pour offrir des formes mutantes parfois génialement inouïes (pensons à Villa Vortex où une enquête de polar avortée donne lieu à une quête mystique dont la réussite fait vriller la narration elle-même), Dantec était capable de mettre en contact, au sens alchimique du terme, Gilles Deleuze et Joseph de Maistre, Nietzsche et Bloy, le junk ADN et la parousie, le rock et les trous noirs. Ça changeait tout de même des attouchements de Christine.

L’absolu en ligne de mire

Dantec tenta de forger une littérature à la hauteur d’une époque apocalyptique que caractérisent des crises et des révolutions majeures sur tous les plans. Seule la littérature pouvait en effet explorer ce gouffre où nous sommes en considérant dans le même prisme les différentes facettes du vertige. Qu’importe, ensuite, la traduction finale, philosophique, idéologique, d’un processus qui déborde systématiquement ces cadres pour multiplier les fulgurances. Loin du simple divertissement érudit ou de l’illustration fictionnelle d’un catéchisme de centre-gauche à quoi se résume l’immense majorité de la production littéraire française contemporaine, les livres de Dantec rappelaient l’existence et la préséance d’une « littérature dure » comme il y a des « sciences dures », non pas forcément difficile, quoi que la sienne le fut souvent, mais attelée à défricher des pans entiers du réel avec autant de légitimité que la physique, l’anthropologie ou la philosophie la plus sérieuse.

On sait très bien quelles nécrologies les grands médias réservent à Maurice Dantec, l’hommage un peu gêné qu’on lui rendra, et qu’après avoir évoqué son zénith commercial à l’extrême fin du XXe siècle, on arguera d’un long déraillement tant politique qu’artistique, tant artistique que psychologique. Et ce sera attendu, convenable et aveugle. Comme toujours on passera à côté du véritable enjeu et de l’épreuve réelle. Certes, son état physique comme psychique s’était très visiblement détérioré ces dernières années. Mais quoi ? Lui avait pris des risques qu’aucun de ces pisse-copies germanopratins interchangeables et qu’on traite avec délicatesse parce qu’ils ne renversent jamais la salière ne seraient en mesure d’envisager. Lui avait pris la littérature au sérieux et l’absolu en ligne de mire. Il s’y est consumé littéralement. C’est pourquoi il m’est difficile d’imaginer sa mort autrement qu’à la manière d’un décollage trop hâtif. Get high, Captain.

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    • 30 Juin 2016 à 10h50

      Arsenelupin dit

      Merci pour cet éloge du grand Dantec le seul auteur de romans mêlant polar , sf,métaphysique (mais oui mes bien chers frères !!!!) et dénonçant déjà le Grand remplacement de Renaud Camus et les danger de l’Islam,religion mais surtout idéologie aussi dangereuse que le Communisme du XX éme !!! Il eut l’honneur d’être classé comme “politiquement incorrect ” et de s’attirer la haine et la jalousie de tous les plumitifs du “polar” Ne pas manquer dans le dernier numéro du Mag.Littéraire la chronique pathétique de Maurice Szafran qui pleure que même Bruckner ait rejoint Zemmour Millet Taguieff Vous vous rendez compte,les enfants !!!! Mème Pascal Bruckner !!! Hou le vilain !!!!!

    • 30 Juin 2016 à 7h38

      Broquere dit

      Je n’ai, sauf oubli, jamais lu Dantec et cet article me fait craindre le pire, donc je m’abstiendrai car je sature de livres illisibles mais encensés par les médias.
      Peut être une erreur mais en France le ‘Principe de Précaution ‘courbe le Citoyen sous la loi des morts’ comme aurait dit l’Autre songe creux…

      • 30 Juin 2016 à 8h06

        Archebert Plochon dit

        Certains de ses livres sont difficiles, mais “les racines du mal” se lisait très bien, si vous aimez les thrillers sci-fi… Et Dantec, par ailleurs, n’a jamais été un chouchou des médias littéraires : trop chic pour faire de l’autobiographie ou de la sociologie. Un romantique, cet homme.

    • 29 Juin 2016 à 17h42

      jlpicard1701e dit

      Merci BEAUCOUP d’avoir écrit cet article! Enfin un hommage pour cet Homme qui m’a tant fait réfléchir, je ne savais même pas à 20 ans que d’autres partageaient mes convictions. Un Chrétien, ami d’Israël, Islamosceptique, iconoclaste … J’ai aimé son style, appris beaucoup de choses, il avait une érudition impressionnante. Il se plantait parfois, mais oui, vous avez raison, l’Homme n’est pas fait d’absolu, mais il aura tenté, quitte à se bruler les ailes.
      Il répondait volontier sur son site, et ça m’avait touché…
      Au REVOIR Maurice, je CROIS qu’on se reverra un jour!

    • 29 Juin 2016 à 11h52

      Zinho dit

      Le premier catholique du 21ème siècle, paix à son âme si torturée….

    • 29 Juin 2016 à 10h15

      Angel dit

      J’aime beaucoup ce qu’ecrivais Dantec.
      Je sais ce n’est pas tres politiquement correct.
      Tant pis tout comme je ne suis pas olitiquement correct en aimant Israel, en detestant lUnion Europeenne, en abhorant le Hamas, etc………

      • 29 Juin 2016 à 12h18

        dov kravi דוב קרבי dit

        Shalom Angel,
        vous serez donc excommunié aux terrasses germanopratines et dans les salles de rédaction de la presse conforme. Ainsi qu’au Quai d’Orsay.
        Mais je suppose que vous n’en avez cure. 

        • 29 Juin 2016 à 13h25

          Angel dit

          Tout a fait Kravi

          Lorsque l’on m’a demade Stand for Israel je repond FOR ISRAEL I STAND

    • 29 Juin 2016 à 5h03

      Archebert Plochon dit

      Un prophète, dans la mesure ou l’époque le permettait. 

    • 28 Juin 2016 à 23h13

      Martini Henry dit

      Merci pour ce texte.

    • 28 Juin 2016 à 21h21

      dov kravi דוב קרבי dit

      Voix deux interviews de Mairice  Dantec 
       http://www.liguedefensejuive.com/maurice-dantec-mort-dun-ami-disrael-2016-06-28.html
      qui risquent de déplaire, ce dont je me réjouis.
       

      • 28 Juin 2016 à 22h32

        Arsenelupin dit

        Merci infiniment.Ai lu l’interview de Dantec & comme vous je me suis régalé.Connaissez vous le texte sur l’élection d’Obama :UN NOIR À LA MAISON BLANCHE ??

        • 28 Juin 2016 à 22h44

          dov kravi דוב קרבי dit

          Non, vais chercher, merci.

    • 28 Juin 2016 à 18h28

      L'Ours dit

      J’ai bu du petit lait, notamment dans le dernier paragraphe.

    • 28 Juin 2016 à 18h07

      Arsenelupin dit

      Relire pour rendre hommage à Dantec l’article de Muray :”TOUS CONTRE SEUL”  ,sa série”Le Théâtre des Opérations “(en dépit de ce qu’écrit votre soi disant responsable Culture !!!!) son superbe” Villa Vortex “et négliger la haine ou la jalousie des médiocres écrivaillons sans talent véritable !!

    • 28 Juin 2016 à 16h00

      telemac dit

      Lector, Mandon a raison. Le meilleur article, c’est bien celui que je viens de lire dans Causeur. Désormais Dantec est bel et bien incorporé au Cosmos !!!

      • 28 Juin 2016 à 16h10

        Lector dit

        faut le dire en quelle langue ? Je répète : “Le meilleur article” ce n’est pas du tout ce qui me préoccupe à l’instant.

        • 28 Juin 2016 à 16h13

          telemac dit

          moi non plus, ce n’est pas “le meilleur article” qui m’intéresse en ce moment, mais son contenu!!!

        • 28 Juin 2016 à 17h13

          Lector dit

          sans blague ! Qu’est-ce que vous êtes intelligent…
          Moi c’est Dantec qui m’intéresse, bien plus que Sangars ; et accessoirement que la presse même qui ne s’était pas gênée pour le discréditer et lui refuser un droit de réponse, parle à nouveau de lui, et même en tortillant du derche, ce qui peux me faire sourire… mais voyez, de mon opinion sur cette presse on s’en tape, comme je me fiche de la vôtre à l’heure où je vous écris dans la Matrice de l’Anus Mundi, sombre artefact que vous êtes ! :D

          A la tienne Maurice ! So long ! Mes pensées t’accompagnent dans les nuits gagarines, par delà la Chevelure de Bérénice, où se dédoublent de profundis dans la froide cruauté d’un soleil noir, les âmes-cordes chevauchant des naines rouges aux portes de Tannhauser. Hier soir, attristé maladroitement de ta disparition, du fond du gouffre obscur où mon coeur avait sombré, j’ai vu, au delà du temps, naître au creux de l’espace intersidéral une étoile pliante. Sa lumière polarisante irisait la lentille élastique de mon téléscope neuronal comme une Parole de néon Zorg dans le sillage métamécanique de l’Epice. Tu as quitté le lieux du temps Maurice, Heave-Ho, Heaven-Ho ! The piper sing in the midnight glow.

        • 28 Juin 2016 à 23h15

          Martini Henry dit

          Joli Lector. Très joli.

        • 29 Juin 2016 à 16h43

          Lector dit

          Hello MH.
          Oups j’ai laissé des taches :”peut” et… bof tant pis.
          Salut la compagnie.

    • 28 Juin 2016 à 15h13

      Patrick Mandon dit

      Lector, sa « nécro » dans Le Monde, gentiment « centre gauche », tout à fait dans la ligne socialo-centriste, est conforme à ce qu’annonce Romaric Sangars. Et l’on est loin de l’apport culturel, de la capacité d’analyse de Romaric, de son audace.

      • 28 Juin 2016 à 15h27

        Lector dit

        si vous le dites… Excusez, dans l’immédiat, un temps de recueillement en bref, la concurrence “culturelle” et la distribution de bons points ne me paraissent pas de mise.

        • 28 Juin 2016 à 15h39

          Patrick Mandon dit

          La concurrence culturelle est pourtant nécessaire. Elle fonde même en grande partie l’avenir de toute culture. Je saluerai toujours la supériorité d’une chronique nerveuse sur les lignes interminables d’un critique centre-gauche.
          La culture, c’est la confiture plus l’électricité !

        • 28 Juin 2016 à 15h46

          Lector dit

          RIP Romaric ! Merdalors, ce n’est pas le journaliste qui est décédé, c’est le romancier Dantec. NB je ne suis pas là pour “faire l’article”, Mandon.

          Mais si vous y tenez alors : nerveuse, vraiment ?

      • 28 Juin 2016 à 19h57

        Sancho Pensum dit

        Vous n’en avez pas marre, de cracher sur Le Monde !?
        La nécro du Monde (ainsi que celle d’autres journaux mainstream) a au moins l’avantage d’être intelligible par le lecteur qui n’a pas lu, ou un peu, ou l’a oublié, Dantec !
        De ce point de vue, qu’apporte la nécro de Causeur ? Rien, strictement rien. Elle est totalement conforme à l’esprit d’un magazine qui n’a rien à nous apprendre, et qui, dans ce vide intersidéral, se contente de beugler ses haines recuites : le centre-gauche, le germanopratinisme, etc…
        Le papier de Sangars donne la très désagréable impression de se servir de Dantec pour régler des comptes. Et pour couronner le tout, elle n’apporte rien au lecteur qui connaît son Dantec.

    • 28 Juin 2016 à 14h59

      Lector dit

      • 28 Juin 2016 à 15h59

        Lector dit

        (…) “J’entends une faible voix, non, des voix, comme mixées au travers d’une chambre d’écho à la dimension d’un camp, à la dimension d’un monde. Ces voix me disent simplement : Ground Zero to Major Tom… Ground Zero to Major Tom, do you hear me Major Tom ?

        Et je comprends que ce sont les voix tapies sous la cendre, les voix des
        villes anéanties, les voix des millions d’êtres humains carbonisés en un
        instant aussi brillant que le soleil.

        Elles me parlent, ces voix, et même, on dirait qu’elles chantent. Et si
        elles me parlent, si elles chantent, alors qu’elle sont « mortes », c’est
        probablement parce qu’elle sont écrites. Ce sont des mots, jetés sur des
        notes que l’on retrouvera sous la cendre dans quelques âges géologiques, si jamais quelqu’un venu d’on ne sait où s’amusait à rendre visite à cet astre mort, où l’expérience de la vie consciente a échoué.
        Ces voix sous la cendre, ce sont six milliards de haut-parleurs qui hurlent le fracas mégatonnique et qui, pourtant, murmurent un frisson de lumière.
        Ces voix, je les entends nettement, très nettement, si nettement que c’est à croire que c’est la mienne.”

        Maurice Dantec.
        Mai 2005

    • 28 Juin 2016 à 14h59

      Patrick Mandon dit

      Quel article ! Quel hommage ! en parfaite harmonie intersidérale avec le défunt, qui fut, en effet, le météore décrit dans ces lignes véritablement inspirées. Je ne vois pas ce qui pourra, dans le journalisme imprimé, parlé, numérisé (voir ce que dit ReCH77 à 14h22), se porter à cette hauteur d’analyse et d’hommage argumenté. Chapeau bas, cosaque !

    • 28 Juin 2016 à 14h53

      Lector dit

      ce que pensait E. Lévy à l’époque :

      https://youtu.be/TKvYIZbVFNU?t=1m47s

    • 28 Juin 2016 à 14h22

      ReCH77 dit

      Depuis 24 heures, j’ai parcouru la toile pour trouver un article, une nécro, un billet, une notule même, enfin quelque chose de décent sur cet écrivain majeur de la postmodernité. En vain. Je n’ai lu que du copier-coller sans âme. C’est fait, merci.