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Matzneff flingue la télé

Un énergumène fort sévère

Publié le 29 janvier 2012 à 9:00 dans Culture

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Photo : Léo Scheer

Pour gagner sa vie, avant de devenir un écrivain « infréquentable » et talentueux (ce qui va souvent de pair), Gabriel Matzneff a trempé sa plume dans l’écran noir de la télévision. Entre le 29 octobre 1963 et le 20 décembre 1965, le journaliste qui, facétie de l’histoire, ne possédait pas encore de téléviseur, a tenu la chronique télé de Combat. Les éditions Léo Scheer ont compilé une grande partie de cette critique virulente et érudite dans La séquence de l’énergumène agrémentée d’annotations récentes qui permettent de mieux cerner la pensée ou les volte-face de l’auteur. Car, il faut bien l’avouer, cette plongée dans la genèse de la télévision française, à l’époque où il n’y avait qu’une seule chaîne en noir et blanc, fait remonter à la surface des hommes politiques, des émissions, des artistes, des controverses, qui ont été complètement balayés au fil des années. Le temps a accompli sa magistrale œuvre de destruction. « Puissant un jour, néant pour toujours » pourrait résumer ce recueil de chroniques.

Qui se souvient de Roger Frey, Christian Fouchet, Wladimir d’Ormesson, Edgard Pisani, Jean Lecanuet et tant d’autres ? Dans les brumes télévisuelles, seul le visage d’Alain Peyrefitte se dessine timidement. Pour combien de temps encore ? Matzneff ne se faisait pas d’illusions sur les vertus éducatives ou culturelles de la télé. Son opinion était faite : « son pouvoir est totalitaire, hypnotique…Le petit écran restera jamais qu’un bocal…Dix jours sans télévision ! Une véritable cure de jouvence, cela repose les yeux, l’esprit, la plume ».

Son côté dandy décadent le met à distance de cette foire aux vanités. Avant de donner son avis sur une dramatique ou une rencontre de catch, il préfère toujours citer Schopenhauer, Gorki, Nietzsche, Pascal, Plutarque, Thomas Mann ou Pouchkine. Ca vole à vingt mille lieues au-dessus de la bêtise inhérente au petit écran. Si on lui dit Intervilles, Belphégor, Cinq colonnes à la Une, Sylvie Vartan ou Les coulisses de l’exploit, il répond par Venise, la littérature russe, l’Eglise orthodoxe (l’un de ses grands combats) ou l’art d’écrire de François Mauriac. La lecture de Matzneff est spirituelle, féroce, élitiste et délicieusement surannée. Ses tics de langage comme l’utilisation abusive et nostalgique d’expressions telles que « pour l’ordinaire », «  ce nonobstant », « catalepsie », ses mots disparus de notre monde actuel comme l’émouvant « propédeutique » ou encore son calembour qualifiant Pompidou de « bougnaparte », nous amusent beaucoup. Et puis, on se souvient avec lui d’événements qui marquèrent ces années-là comme l’exécution du colonel Bastien-Thiry, le concile de Vatican II ou les funérailles télévisées de Winston Churchill.

A distance, certains de ses coups de gueule ou de ses têtes de turcs favorites nous semblent exagérés. La mauvaise foi n’est jamais très loin. Il prend plaisir à canarder Guy Lux et Léon Zitrone, à fustiger Maurice Chevalier dansant le twist ou à frapper sur la tête du pauvre Albert Raisner, l’animateur d’Âge tendre et tête de bois. Dans ses annotations en bas de page, Matzneff regrette presque ses attaques virulentes contre le charmant Raisner qu’il rencontra plus tard et qui « lui témoigna beaucoup de sympathie, d’admiration, et ne fit jamais la moindre allusion aux horreurs qu’il avait écrites sur lui ». En fait, rien n’horripile plus Matzneff que la vulgarité des yé-yé ou les niaiseries du Sacha show. On le trouve aussi injuste avec Adamo qui « dans le mauvais et le grotesque est quasi-insurpassable ». Il avoue aujourd’hui : « je n’avais nul souvenir d’avoir tant brocardé Salvatore Adamo. Sa chanson Vous permettez, monsieur, que j’emprunte votre fille m’a toujours bien plu et je m’explique mal cette injuste sévérité. Mea culpa ». Matzneff est comme tous les grands intellectuels, son discernement sur les choses populaires est parfois troublé.

Mais il a su être fasciné par un homme qui passait à la moulinette les bébés, un des génies créateurs de la télévision dont l’inventivité bluffait le journaliste. Jean-Christophe Averty surplombe assurément le paysage audiovisuel français des années 60. Plus que l’apparition de la seconde chaîne ou les premiers tests de la télé en couleur ou même l’élection présidentielle de 1965, c’est Averty qui sort grandi de ce recueil.
Matzneff n’était pas tendre avec la télé de son temps, il lui reprochait sa médiocrité intellectuelle, sa glorification des bas instincts et son emprise sur les masses. Et pourtant, à bien regarder la programmation des années 63-65, cette télé tellement conspuée, à la merci du pouvoir, nous semble aujourd’hui un lieu de création artistique, d’audace et d’enchantements !

La séquence de l’énergumène, Gabriel Matzneff, Editions Léo Scheer

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  • 1 February 2012 à 14h46

    Philippe Erbs dit

    “Matzneff est comme tous les grands intellectuels, son discernement sur les choses populaires est parfois troublé.”

    Vous voulez dire plutôt qu’il n’y entend rien à cette culture populaire, qu’il n’y entrave que dalle, que couic, et qu’il a donc bien fait d’éteindre sa télé et de continuer à jouer à la poupée…

    Matzneff n’a “nul souvenir d’avoir brocardé Adamo”; alzheimer c’est bien pratique ; “Raisner lui témoigna beaucoup de sympathie, d’admiration, et ne fit jamais la moindre allusion aux horreurs qu’il avait écrites sur lui” : ceux qui ont de la classe ne sont finalement pas ceux qui s’en réclament. Matzneff, dandy de mes deux…

  • 31 January 2012 à 8h06

    JMS dit

    Il y a des limites à tout y compris au dandysme mais au moins dans le cas de Matzneff s’agit-il d’un dandysme talentueux.

  • 29 January 2012 à 18h11

    schneider dit

    @ agatha

    Oui, enfin, “il s’est trompé sur tout”… nous sommes quand même en train de parler de critiques télévisuelles, il faut remettre les choses à leur place. Un rédacteur en chef a trouvé judicieux qu’il vienne apporter sa plume, sa culture et sa singularité à un exercice très formaté, c’est tout.

    De son côté, ça a été sans doute une source de revenus, mais Matzneff qui commente Adamo, ça a un côté “pochade” qui n’a du échapper ni à vous, ni à lui, ni au rédacteur en chef qui l’a engagé.

    • 29 January 2012 à 18h15

      agatha dit

      Vous le défendez très bien, il a de la chance.

  • 29 January 2012 à 18h08

    schneider dit

    @ Hersif

    Je ne sais pas si il est juste, même quand on déteste le personnage, de parler de sottise et d’impuissance dans le cas de Gabriel Matzneff.

    L’élitisme n’est que sottise et impuissance quand il s’agit juste d’ânonner de grands auteurs de façon stérile sans jamais rien en faire de singulier, tout en se regardant être au-dessus de la masse.

    Je ne connais pas vos critiques sur Matzneff, certaines sont peut-être fondées, mais vous ne pouvez pas dire qu’il n’a “rien fait” de son élitisme. Vous ne pouvez pas dire qu’il a été stérile.

    Il a fait une oeuvre quand même, vous ne pouvez pas le nier, ni la nier. Moi, je la trouve éblouissante, et pour tout dire, ça a été une des très grandes “rencontres littéraires” de ma vie.

    Je m’en suis un peu éloigné, parce que sa vision de la société a une étroitesse de russe blanc pur sucre, mais il garde sa place dans mon panthéon personnel.

    Je veux bien tout entendre, mais pas une accusation de stérilité à son encontre, là je dis non.

    • 29 January 2012 à 22h24

      Hersif dit

      Je reçois vos observations et corrige mon propos : l’élitisme est un signe d’impuissance et de sottise (avec deux t, autant pour moi…) quand une “élite” porte un jugement dans un domaine qu’il ne maîtrise pas. Dans ce cas, ses propos relèvent du café du commerce, comme tout un chacun.
      Il est dégradant pour une “élite” de disserter sur le divertissement populaire, sauf si elle a des choses hors du commun à dire car, sinon, elle se rabaisse au niveau de Madame Michu et de Monsieur Glandu. C’est bien ce que semble avoit fait G M ; être le Cioran de la télé, pourquoi pas, mais à quoi bon ? C’est ce qu’à dû finir par comprendre l’intéressé, en arrêtant ses considérations à la noix.
      Enfin, une critique intelligente et positive nécessite de l’empathie avec le sujet, afin d’y rechercher sa lumière, même infime : si on le méprise, on reste dans le noir et le jugement ne vaut rien. Le négativisme est un obscurantisme.

      • 29 January 2012 à 22h28

        Hersif dit

        “Dans un domaine “qu’elle” ne maîtrise pas”… et pourtant, je me suis relu !

  • 29 January 2012 à 12h15

    agatha dit

    @ bea33,
    Très pertinent votre commentaire, si je peux me permettre.
    Pour moi, il n’y a pas grand chose pour me convaincre dans ce billet de T. Morales. Si je résume, Matzneff a parlé de choses insignifiantes, s’est trompé sur tout, et a fait l’intéressant. Il y a des panégyriques qui tuent.

  • 29 January 2012 à 11h23

    bea33 dit

    Avant il y avait une télé, maintenant il y a des télés.
    Bien sûr si vous comparez les plus médiocres des chaînes actuelles avec cette télé d’avant magnifiée,on peut être nostalgique. Mais actuellement il y a des chaînes où passent des émissions nettement supérieures en moyenne à cette télé en N&B.
    Quant à Averty, il est vraiment la preuve que les bobos intellos qui s’esbaudissent quand on les choque ne sont pas une création récente.

    • 29 January 2012 à 12h51

      pirate dit

      Vous devez pas bien connaitre Averty et son inventivité tout comme sa détestation affirmé de ce que vous appelez les bobos, pour sortir une ineptie de cette acabit.

      • 29 January 2012 à 18h42

        bea33 dit

        Il ne me semble pas avoir porté de jugement sur Averty.
        En outre ne comptez pas sur moi pour m’abaisser aux attaques personnelles comme vous le faites.

      • 30 January 2012 à 10h32

        pirate dit

        “Quant à Averty, il est vraiment la preuve que les bobos intellos qui s’esbaudissent quand on les choque ne sont pas une création récente.”

        c’est pas un jugement ? Ah non, ah bon… rigolade. Non je compte sur vous pour m’expliquer la contradiction, rien de personnel, je ne vous connait pas, et d’ailleurs vous répondez tout en m’expliquant que vous ne le ferez pas, j’ai l’habitude.

      • 30 January 2012 à 10h49

        Guenièvre dit

        Non, ce n’est pas un jugement sur Averty, Béa 33 fait tout simplement remarquer que les bobos existaient déjà sous Averty .

    • 30 January 2012 à 11h40

      agatha dit

      On peut même se demander si cette relative complaisance envers JC Averty n’est pas un marqueur temporel de la naissance de l’esprit bobo.

      • 30 January 2012 à 12h21

        Guenièvre dit

        C’est très juste Agatha !

  • 29 January 2012 à 9h46

    Hersif dit

    L’élitisme de Gabriel Matzneff est surtout un signe d’impuissance et de sotise. Shakespeare et Molière écrivaient pour le peuple et sont restés les plus grands écrivains de leur pays.
    L’élitisme est aussi un signe d’étroitesse d’esprit politique : Chateaubriant, très grand écrivain mais réactionnaire et menant une politique catastrophique en Espagne ; Victor Hugo “populiste”, vrai démocrate au sens noble et étant un des gloires mondiales des lettres.
    Bref, laissont G M dans son jus putride.
    Signé : un enfant des années 60 qui a [évidemment] un merveilleux souvenir de la télé de ces années là.

    • 29 January 2012 à 10h38

      laborie dit

      “La grandeur de Hersif, c’est de vouloir sauver les médiocres. Sa faiblesse, c’est qu’il y en a trop ! »…

      Sentence librement adaptée de Sans Antonio…

      • 29 January 2012 à 12h22

        Hersif dit

        Peut-être que le véritable élitisme, c’est de chercher à élever les médiocres, travail de Sisyphe (quand on a fait l’armée, du temps où on la faisait, on sait qu’ils sont nombreux), et pas de les prendre tels qu’ils sont et d’en tirer des conséquences bas-de-gamme, comme font les hommes politiques actuels, de droite et de gauche, qui tirent le pays vers le bas.

    • 29 January 2012 à 10h41

      attila dit

      entièrement d’accord avec vous !! la télé d’aujourd’hui ? il y a en à dire !! ce monsieur à la critique un peu facile !!!

      • 29 January 2012 à 12h26

        Hersif dit

        Je parlais de la télé d’hier, comme c’est le thème de G M, en toute subjectivité, les années 60 étant celles de mon enfance, donc magnifées.

    • 29 January 2012 à 19h30

      laborie dit

      Élever les médiocres, je me marre, mais c’est aux médiocres de s’élever eux mêmes puisqu’ils ont tout à leur disposition alors qu’ils n’avaient rien au début de 20° siècle.

      Au lieu de se complaire à regarder des conneries à la téloche, qui n’abêtit que ceux qui le veulent bien, il feraient mieux de s’instruire.

      La France n’a jamais donné autant de possibilités, encore faut-il vouloir s’en servir.

      • 30 January 2012 à 4h04

        tessar dit

        A tous ceux qui parlent des “médiocres” ,quel est votre étalon de mesure de la médiocrité,et ,vous même,à quel niveau de génie vous estimez vous pour porter un tel jugement?

      • 30 January 2012 à 11h56

        laborie dit

        La médiocrité est la transposition sociale de l’idée de repos, de modération, de renoncement, un état « assuré », sans questions, sans émotions. C’est le contraire d’une aventure, d’un devenir. La médiocrité c’est le garde-fou, l’assurance vie, le livret A. On dit souvent bienheureux le médiocre et ce n’est point un jugement de valeur, un sentence. C’est un constat. Pour Montaigne lui-même la médiocrité est un gage de tranquillité.. La Rochefoucauld ira jusqu’à dire « nous avons plus de paresse dans l’esprit que dans le corps ».
        L’âge moderne représente le triomphe de la médiocrité, la télévision son exécutant. Cependant loin de moi l’intention de porter un jugement négatif sur la médiocrité ambiante. N’empêche que je ne dénigrerais pas moins la posture aristocratique revendiquant son indifférence au présent. Mais par certains côtés Matzneff est-il si loin de Céline, Proust, Cioran. Il exècre la modernité bidon en revendiquant une modernité souveraine.

        Lisez-donc « Le Taureau de Phalaris » où il se définit « Gladiateur et martyr » et ensuite faites vos commentaires…

  • 29 January 2012 à 9h21

    Marie dit

    Il est certain que la télé des années 60- 65 était à milles lieues de ces milles et unes chaines actuelles! Quid du Au théatre ce soir des grandes émissions dont l’ounbliable Affaire Callas, de la Boite à sel, de 5 colonnes à la Une de l’émission sur les explorateurs? sur Arte ? m^me pas car ces émissions n’étaient destinées à une prétendue élite intellectuelle mais à tous avec Lecture pour tous!Voir les archives de l ‘Ina qui se souvient d’avoir écouter Aaron?
    Non nous n’avons maintenant qu’une télé qui mélange tout un foutoir prétendument populaire. La vulgarité cher M Matzneff , il suffit de regarder la lucarne et de la voir quasi partout , m^me dans les journaux télévisés! La télé c’est l’entre soi des aaartistes des journalistes et des experts en tout poil qui concèdent à nous laisser regarder leurs joutes verbales convenues!