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Marseille, capitale déculturée

Ma ville se travestit pour être aux normes européennes

Publié le 29 janvier 2013 à 9:30 dans Culture Société

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« De toutes les villes illustres, Marseille est la plus calomniée. Et d’abord, Marseille calomnie Marseille. Chaque fois qu’elle tâche à n’être plus elle-même, elle grimace, elle se gâte au miroir de sa lie.»  André Suarès, Marsiho

Marseille capitale européenne de la culture en 2013, pour beaucoup, cela a des allures de blague. Marseille, la ville qui compte moins de librairies qu’un seul arrondissement de Paris et qui n’abritait, jusqu’à l’inauguration du (splendide) MuCEM, pas un seul musée digne de ce nom, se retrouve soudainement propulsée au rang de capitale européenne de la culture… Excusez du peu. Moi-même marseillais et chauvin comme pas deux, je comprends volontiers que cela surprenne. Mais au fond, ce qui pose problème n’est pas tant ce curieux paradoxe que l’incroyable capacité qu’a Marseille à se renier elle-même.

Car Marseille n’est même pas capable de commémorer ses propres génies. Suarès, Daumier, Puget, Artaud, Dubout : tous sont oubliés. Même son de cloche pour Saint-Pol-Roux, Monticelli, d’Urfé ou Rostand. Ne parlons pas des grandes figures de la culture provençale, comme Frédéric Mistral, prix Nobel de Littérature et fer de lance du Félibrige, ou Victor Gélu… C’était pourtant l’occasion d’exhiber à l’Europe, et même au monde, les joyaux de la culture locale ; mais non : on préfère servir un genre de soupe cultureuse et branchouille, qui ravira tous les bobos de la ville (souvent des parisiens qui ont vu en Marseille un eldorado après la mise en service de la ligne du TGV Méditerranée). On regrette ainsi l’excellent Philippe Caubère, marseillais lui aussi, qui depuis deux ans déclame ce magnifique poème en prose d’André Suarès qu’estMarsiho (Marseille, en provençal). Caubère joue en Avignon, à Paris même, mais à Marseille on ne veut pas de lui. L’impayable Dominique Bluzet, directeur des trois grands théâtres de Provence (dont le Théâtre du Gymnase de Marseille) lui a préféré un Abd al Malik, qui viendra réciter du Camus. Tout est là. Au-delà des considérations d’ordre économique (on se doute qu’Abd al Malik fera plus recette que Suarès), on peine à expliquer ce masochisme prodigieux. Tout cela, Suarès l’avait prédit il y a déjà quatre-vingts ans.

C’est que la « culture », est l’un des mots les plus galvaudés de ces quarante dernières années. Et à Marseille, en 2013, il recouvre un sens tout particulier. La « Culture », ce n’est en vérité qu’un prétexte à la modernisation, au lancement de grands travaux, à l’accroissement du tourisme. C’est un cache-sexe qui, pour un an, fera se porter les regards là où il faut, tout en faisant méticuleusement oublier le reste — une aubaine à un an des municipales. Marseille, une nouvelle fois, rechigne à être digne d’elle-même. Le Nouveau Vieux-Port de Norman Foster et Michel Desvignes en témoigne. On rase, on aplanit, on pave. Une architecture anglo-saxonne, belle au demeurant, mais qui ne tient pas compte du contexte : elle n’a, pour ainsi dire, rien de méditerranéen. Du reste, il a fallu le veto du Président de la Communauté Urbaine, Eugène Caselli, — sous la pression de la municipalité, — pour que Foster rafle la mise au détriment de l’architecte marseillaise Corinne Vezzoni. Ce n’est finalement pas le meilleur projet qui a gagné, mais le plus bling-bling. Le Nouveau Vieux-Port de Foster, c’est le symbole de la mise à l’encan de l’identité phocéenne. Car pour exister parmi les grandes métropoles européennes, la ville doit oublier ce qu’elle est et se travestir. C’est à Nantes, à Bordeaux, à Paris même qu’elle doit finir par ressembler. Il faut refouler tout ce qui lui a valu, et lui vaut d’ailleurs encore, une série de poncifs tout à fait justes mais guère flatteurs : Marseille la sale, Marseille la violente, Marseille l’anarchique, Marseille l’insoumise. Avec ce nouveau Vieux-Port, large et ordonné, on est loin, très loin des quais que peignait L.-M. Verdilhan au début du XXème. Et l’esprit architectural tranche avec le tout nouveau MuCEM, ce magnifique écrin conçu par Rudy Ricciotti, un architecte du cru. Ce musée, immense prouesse technique et produit du savoir-faire local, est un véritable carré de Marseille posé derrière le quartier du Panier. Sensuel et féminin, on y ressent partout la tension, dans les structures et les bétons de nouvelle génération, une tension qu’un simple regard porté vers la mer suffit à apaiser. Voilà ce qu’est Marseille. Et il fallait compter sur la vision d’un authentique méditerranéen pour la voir — enfin — s’incarner dans un projet contemporain… Mais Ricciotti est tout seul.

Ces allures modernes que se donne Marseille depuis quelques années ne font que farder les profondes incohérences d’une ville minée par l’incurie de ses élites. Songeons par exemple aux ravages de la promotion immobilière, dans le quartier du Rouet notamment, où les opérations de logements, toutes plus vilaines les unes que les autres, surgissent des décombres des anciens habitats populaires. À quelques centaines de mètres de là, un immense complexe sportif dédié à la « glisse » demeure désert. Du côté du Vieux-Port, l’argent des Saoudiens et des fonds de pension américains a été nécessaire pour rénover la si jolie rue de la République. Les pauvres ont été foutus dehors, les façades ravalées, puis on a encouragé les grandes enseignes à s’y installer. Le résultat ? Quelque chose de très propre, mais sans une once d’âme. À tel point que personne ou presque n’y met les pieds.
Voilà l’œuvre du triumvirat Gaudin-Caselli-Guérini. Bien aidés par un aréopage sidérant d’incompétence, ils font se vautrer Marseille dans tous les pièges possibles. Parce que si la ville paraît vouloir attraper un train qu’elle a raté à maintes reprises, c’est qu’elle n’a jamais su négocier le tournant de la modernité. C’est inscrit en elle : plus elle tente d’y rentrer, plus elle s’oublie et, bien souvent, plus elle s’enlaidit. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner qu’à Marseille, le laid côtoie partout le sublime. Il s’agit là des stigmates laissés par ces vastes et vaines entreprises, qui ont connu leur âge d’or sous Defferre. Ainsi depuis le Second Empire, Marseille omet qu’au plus profond d’elle-même, elle est antimoderne, et en cela authentiquement subversive. Subversive comme Pétrone et sonSatyricon, comme Daumier et ses caricatures, subversive enfin comme les frondeurs contre lesquels le jeune Roi Soleil retourna les canons du Fort St-Nicolas… En tout cas, sûrement pas conforme à ce qui se trame chez elle aujourd’hui pour un an.

*Photo : jmmuggianu.

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  • 29 Janvier 2013 à 15h36

    Jipépé dit

    Pourquoi Marseille la “subversive” cède-t-elle ainsi à une modernité de pacotille ? Vous répondez vous-même :

    “Parce que si la ville paraît vouloir attraper un train qu’elle a raté à maintes reprises, c’est qu’elle n’a jamais su négocier le tournant de la modernité.”

    Jamais su, ou jamais voulu, ou jamais voulu expliquer et mettre courageusement en œuvre ? Car, si la culture n’est, au fond, aujourd’hui qu’un prétexte économique à ravalements, rénovations et innovations architecturaux, pas toujours réussis, visant à stimuler le tourisme, n’est-ce pas parce que l’industrie (partant, le commerce), notamment portuaire – l’authentique nerf de la guerre, en l’occurrence – s’est à Marseille sabordée : voir, entre autres, le gâchis organisé, au fil des ans, par la confrérie des dockers…

    “L’incurie des élites”, pertinente remarque, a fait le reste. Osera-t-on ajouter une certaine dose de corruption et l’attrait des trafics ?

    Quand Marseille comprendra-t-elle que l’O.M. n’est une ressource ni économique, ni culturelle ? Vous avez raison de citer les artistes et écrivains qui ont constitué le terreau authentiquement culturel de la ville, et de déplorer qu’on ne l’honore et le promeuve pas. Mille fois raisons.

    Faut-il penser que, dans le Midi actuel – hormis quelques lieux préservés -, la culture, “ça prend la tête” à un point tel que la baignade, le bateau et le football la résument ? Et, basta.

    Ce serait désespérant.

  • 29 Janvier 2013 à 13h46

    Porfirio Diaz dit

    J’ai le souvenir des années 60 quand je transitais dans cette ville pour rejoindre mon bataillon militaire. Elle e´tait paisible et endormie.
    En 1985 j’ai du y repasser pour la dernière fois car je l’ai trouvé défigurée et j’ai fait une croix à tout jamais 

  • 29 Janvier 2013 à 13h29

    agatha dit

    Marseille sera capitale de l’Europride en 2013 . C’est une bonne nouvelle. Ce sera bien pour l’image de la ville ( et pour son commerce ! ).

  • 29 Janvier 2013 à 11h24

    schaffausen dit

    @Quentin Averous

    Cela fait un bout de temps que je ne suis pas allé à Marseille.
    Or, dans une émission sur France-Info à propos de la “capitale de la culture 2013″, le journaliste a évoqué les endroits où l’on pouvait manger une bonne bouillabaisse, sans nommer “Chez Fonfon” dans le vallon des Auffes (sauf erreur de ma part). Ce restaurant serait-il fermé?

    • 29 Janvier 2013 à 13h25

      rgarde84 dit

      Fonfon existe toujours !

  • 29 Janvier 2013 à 10h11

    ACL dit

    Très beau cri mais qui ne s’applique pas qu’à Marseille.
    Presque partout en France les bureaucrates politico cumulards font tout ce qu’ils peuvent pour dépenser l’argent des contribuables en  projets immondes inutiles et pervers.
    Ils ne savent rien faire d’autre et pendant ce temps là, la société se déglingue un peu plus chaque jour.

    • 30 Janvier 2013 à 21h09

      pic dit

      L’homo festivus si bien décrit par Ph. Muray supplante l’honnête homme…cherchez où est le germe du mal…