Léo Ferré chantait « ce pays où les muselières ne sont pas faites pour les chiens ». Comme pour lui donner raison, l’inrockuptible Audrey Pulvar livre à la vindicte populaire les réfractaires au mariage gay en les sommant de cesser d’aboyer contre le sens du vent progressiste.

Ces ignobles réactionnaires iraient contre l’idée même d’égalité. Qui rimerait avec l’indistinction. Aussi, le slogan Ayraultais « mariage et enfants pour tous » ne se discuterait pas ; mais se décrète, s’annonce et se psalmodie avec la sacralité qui accompagne les grandes conquêtes sociétales. Après le carnet de chèques accordé à l’épouse sans l’autorisation du mari, le divorce par consentement mutuel, la loi Neuwirth sur la pilule, la légalisation de l’IVG et l’avènement du PACS, le mariage et l’adoption homosexuels jalonneraient le bout du tunnel égalitaire. Les Christian Vanneste, François Lebel, Christine Boutin et Jacques Myard – tous représentants du parti de l’ordre- ne réagissent-ils pas avec outrance à cette pierre posée dans le jardin de l’inégalité ? À croire qu’il faut être un fieffé religieux enturbanné ou un bourgeois zélote pour oser dire non au stade terminal de « l’égalité réelle », promue et réalisée ici-bas par le Parti Socialiste, cette antichambre de la modernité à tous les étages.

Heureusement, un tandem d’irréductibles ouvriéristes barbus résiste encore et toujours à la marche du Progrès. La pensée complexe de Karl Marx et Friedrich Engels, auteurs du Manifeste du parti communiste, dépasse la simple critique du mariage et du patriarcat bourgeois à laquelle on voudrait la résumer. Leurs lecteurs les plus dogmatiques se bornent en effet à une interprétation pharisienne du marxisme, qui fait fi des conditions historiques et sociales du XIXe siècle, corseté par une stricte morale bourgeoise. Car Marx a beau appeler à développer la « base matérielle » et morale du socialisme que constitue le bouleversement de « tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables se dissolv(a)nt » dans l’acide de la marchandisation, son propos en dit long sur la dynamique extensive du capitalisme et ses effets sociaux. « Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané » synthétise le vieux Karl dans une formule ramassée. Traduction pour les profanes : la dissolution des institutions traditionnelles est aussi souhaitable que le développement de la société capitaliste, lequel produirait les conditions de son propre dépassement. Dans une perspective marxiste orthodoxe, c’est sur les ruines du capitalisme que s’édifiera la société socialiste de demain, dussions-nous passer par moult aliénations pour parvenir à cette fin utopique. Karl Marx n’aurait pas applaudi au mariage homosexuel en soi mais se serait vraisemblablement réjoui de cette avancée libérale tout autant que de l’invention des stock-options ou de la concentration des grands groupes industriels, préludes à la chute de la citadelle capitaliste.

Son comparse Engels se montre encore plus taquin. Dans son Esquisse  d’une critique de l’économie politique, le natif de Barmen n’y va pas de main morte avec la morale compassée de ses contemporains : « derrière la fausse humanité des Modernes, se dissimule une barbarie ignorée de leurs prédécesseurs ».  En bon dialecticien, tout en dénonçant l’asservissement de l’épouse à son époux dans le mariage bourgeois, ce satané Friedrich ne nourrissait aucune illusion quant aux potentialités révolutionnaires du sociétalisme, n’en déplaise à la sémillante Clémentaine Autain : « En dissolvant les nationalités, l’économie libérale fit de son mieux pour généraliser l’hostilité, pour convertir l’humanité en une horde de bêtes féroces – les concurrents sont-ils autre chose ? – qui se dévorent mutuellement parce que les intérêts de chacun sont égaux à ceux de tous les autres. Après ce travail préliminaire, il ne restait plus à l’économie libérale qu’un pas à faire pour atteindre son but : il lui fallait encore dissoudre la famille ».

On ne saurait mieux dire. Pour qui entend s’inspirer des brillantes analyses de Marx et d’Engels sans souscrire au mythe de la parousie marxiste, l’ouverture du mariage et de l’adoption homosexuels dans les conditions présentes devrait laisser circonspect, sinon franchement hostile. Au-delà du formalisme bourgeois, fût-il promu par la social-démocratie et ses alliés libertaires, créer les conditions réelles de l’émancipation humaine exigerait d’en finir avec l’aliénation créée par la marchandise, l’extorsion de la plus-value et la vision quantitative de l’homme[1. On renverra le lecteur à la critique marxienne des droits de l’homme qui a d’ailleurs plus d’un point commun avec le réquisitoire de Joseph de Maistre contre l’homme universel, abstrait et déraciné (chasseurs de rouges bruns, chargez vos fusils !)], histoire de reconnecter les droits individuels à l’ensemble de la société.

Les lointains descendants de Marx et d’Engels, qui ne se sont d’ailleurs jamais dits de gauche, ont le droit de rêver à des lendemains qui chantent. Qu’ils gardent cependant à l’esprit que la libéralisation du mariage et de l’adoption homosexuels n’émancipera que le gay cosmopolite du Marais, loin des aspirations du chômeur prolétarisé d’Hénin-Beaumont…

*Photo : freakyman.

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