« On perd notre temps ici chef ! » lance un membre de la brigade anticriminelle. Il est vrai qu’à 2 heures du matin, dans la cour du commissariat à Marx Dormoy, il n’y a que peu de criminels. Voire pas du tout. En réalité il n’y a que nous : 24 femmes, 23 âgés de 18 à 24 ans et une mère de famille, et 43 hommes (dont deux mineurs). Le crime qui nous amène au commissariat ? Un sitting non autorisé derrière l’Assemblée Nationale, pour témoigner notre soutien aux parlementaires opposés au mariage pour tous.
Quand les gendarmes nous ont interpellés et nous ont fait traverser Paris, des Invalides au XVIII° en passant par le Pont Alexandre III, le boulevard Sébastopol et Barbès, nous nous attendions au plus à quelques minutes d’attente avant de subir un contrôle d’identité, et d’être relâchés dans la nature. Mais l’attente dura 17h.
Dans la cour du commissariat, les relais se succèdent et on comprend qu’il n’est pas du tout fait pour nous accueillir : les gendarmes sont remplacés par des policiers, eux-mêmes supplantés par la BAC.  Au départ, les gendarmes font fuser des « à demain » enjoués, suivis des rires des hommes-tortues. On discute avec eux et ils se font rassurants : nous serons chez nous à temps pour aller en cours, aucun souci à se faire ! On parle de notre engagement contre le projet de loi Taubira. La plupart ne craignent pas de nous dire qu’ils sont d’accord avec nous… mais que quand même, on leur fait bien perdre leur temps : eh oui, pendant ce temps-là, les (vrais) criminels courent dans les rues de Paris  !
Après quelques heures de répit où, posée sur le sol, je fume tranquillement des cigarettes, vient le moment du verdict : « Vous êtes en garde à vue depuis 00:50« . Rapide coup d’œil sur ma montre : il est 4h, je suis en garde à vue depuis 3h10 et personne ne me l’avait dit. Le fonctionnaire de police a l’air absolument exaspéré. Il vocifère contre ce « gouvernement de merde » , ces ordres d’ « en-haut » , qui le contraignent à entamer ces procédures « inutiles ». Il me propose un avocat, je le regarde : « Non franchement, c’est pas nécessaire et ça vous fera peut-être sortir plus tôt . D’accord, ni médecin, ni avocat, et pour le coup de fil on verra plus tard : pas besoin de réveiller la famille en pleine nuit ! Avant de m’expédier vers la fouille, il me lance un « bon courage et pas d’inquiétude : vous serez sortis pour le déjeuner ».
On m’introduit dans une salle carrelée dans laquelle je retrouve une petite dizaine des 67. Les policiers rejoignent notre discussion : « De toute façon les jeunes, vous avez pas les bons combats ! C’est pas ça le vrai défi aujourd’hui en France, vous feriez mieux de vous préoccuper de l’islam franchement ! Surtout vous les filles… » lance le premier, un peu hors-sujet. « Et puis le problème avec votre truc c’est que c’est mou. Il faut être plus violents, hein ». À 4h30, ces paroles prononcées par des policiers qui viennent de me mettre en garde à vue me mettent hors de moi : ils nous arrêtent alors que nous sommes pacifiques et silencieux, mais nous enjoignent à plus de violences dans le futur ?!
La fouille me fait horreur. On me démunit de mon soutien-gorge, on fouille mon sac, on me retire ma montre… Je réalise ce qui est en train de se passer et les larmes montent, sans couler. Les deux jeunes femmes sont délicates et puis comme elles disent : « pas de crachats ni d’insultes, c’est déjà une bonne soirée » ! Je suis accueillie à grands cris par mes compagnes d’infortune. Je compte rapidement : 24 en tout. La cellule est souillée du vomi de sa précédente occupante, un quart est donc totalement impossible à occuper. On se marche un peu dessus, impossible de dormir. Pour pallier l’ennui et se donner du courage, on se met à chanter : la bande-son entière des Choristes y passe, puis Fanchon, « Rendez-nous nos soutifs » et ensuite Non rien de rien (version La Manif Pour Tous), jusqu’à l’hymne du PSG réclamé par un des agents de police. Apparemment, on les fait bien rigoler. Dès que le technicien de surface arrive, ils nous mettent dans le couloir le temps de récurer la cellule. On découvre alors avec stupeur que les mineurs sont menottés à un banc. Ils sont choqués. Un policier se lance dans un speech : il nous explique à quel point il trouve injuste de nous retenir. Des sanglots dans la voix, il arrache son insigne : « Si c’est ça la France… » Nous sommes touchées par ce témoignage inattendu. Certaines tentent une expédition aux toilettes : chiottes à la turc, pas de portes qui ferment, et un robinet pour 67 donc… elles sont rebutées ! Les policiers nous font des faveurs, nous laissant emporter des bouteilles d’eau dans les cellules. La chaleur moite insoutenable nous empêche de dormir, les chants reprennent, on tente cette fois de réveiller les garçons, et on se lance dans un « C’est bâbord, bâbord, bâbord c’est bâbord qui crie le plus fort ! » Les policiers sont confiants : on devrait être relâché vite demain matin.
Panique à bord à 7h30 : changement d’équipe, et celle-ci est moins permissive que celle de nuit. On nous confisque les bouteilles d’eau « en même temps, vous êtes en garde à vue, c’est un peu le principe de la privation de liberté, hein ». On ne nous donnera plus à boire qu’une briquette de jus d’orange. Un litre d’eau pour 24 en dix-sept heures, c’est léger. Tout le monde commence à s’inquiéter : est-ce que nos parents ont été prévenus ? Et les employeurs ? On peine à obtenir une réponse. La jeune flic refait une liste des personnes à contacter. On nous dira par la suite que c’est bon, mais on apprendra en sortant que la plupart de nos proches n’ont jamais été appelés. Pour l’instant, la jeune femme nous informe que nous serons dispatchées dans des commissariats parisiens dans la matinée par groupes de 2 ou 3. On commence à s’inquiéter : seul le nombre nous empêche de craquer ; à deux ou trois, ce sera la panique. Pour la première fois, on nous explique que l’on n’a aucune idée de combien de temps la garde à vue va durer, et qu’elle pourrait bien se prolonger pour durer 48 heures. Quelques filles pleurent, d’autres les consolent, certaines dorment encore. Les médecins et avocats arrivent : ils sont hallucinés par les conditions de détention. Ils interdisent aux flics de remettre les filles qu’ils voient dans la cellule. Celles-ci demeurent dans les couloirs. Une demi-heure après le début des consultations, un gradé débarque : toutes les cellules sont ouvertes et on nous dit qu’on est désormais libre de circuler dans les couloirs des cellules. On peut enfin respirer. Le couloir prend des airs de colonie de vacances : 67 jeunes avachis à même le lino jaunâtre, en train de parler, roupiller, chanter… Les policiers se marrent bien, ils nous filment et nous prennent en photo avec leur téléphone ! On apprend que finalement on ne sera pas divisé. Les auditions commencent. Nouveau face à face pour moi avec un policier : identité, adresse, on raconte les faits et puis on répond aux questions « saviez-vous que la manifestation était interdite ? », « pourquoi n’avez-vous pas bougé ? », « qui vous avait prévenue ? ». À cette question, le policier lève la tête et me dit « Vous n’êtes pas obligé de donner de nom hein ! », tout sourire. Je comprends le message. La déposition est brève et je retourne m’asseoir avec mes camarades.
Les surveillants tournent. On comprend qu’on les saoule : 67 dans un couloir, ça résonne. Quand vient l’heure du déjeuner, certains entonnent un bénédicité : les flics hallucinés nous regardent, et filment cette scène unique. On n’a aucune idée de l’heure qu’il est. Le temps semble s’être arrêté. Et tout à coup on entend des cris. Un des 67 se lève et regarde par la fenêtre : « Des drapeaux ! Y’a des drapeaux ! Ils nous attendent ! ». Sans nouvelle de l’extérieur depuis des heures, on ne sait pas ce qu’il s’y dit : sommes-nous dépeints comme de dangereux extrêmistes ? Est-ce que la manif pour tous a soutenu notre action ? Apparemment oui, les drapeaux de LMPT flottent à nos pieds.
Deux députés viennent nous rendre visite, accueillis par des bravos et des mercis. Pour l’occasion, on nous vire du couloir central et on divise la troupe entre le hall et le couloir du fond. Leur passage est bref mais il remonte significativement le moral des troupes : ils sont venus nous soutenir, notre garde à vue est donc médiatisée et politisée. On est rassuré aussi, ils ne vont pas nous garder 24 heures de plus sans raison si les médias regardent. La fatigue et la lassitude, mêlées à l’impatience et au manque de nicotine pour les fumeurs, suffit à créer des conflits : ceux qui ont choisi un avocat reprochent aux autres de ne pas en avoir pris, et inversement. Les policiers sont plus tendus aussi. On n’arrête pas de leur demander l’heure, ou des nouvelles qu’ils n’ont pas, et le ton monte plus facilement. L’eau est toujours en accès limité. Nos déplacements sont eux aussi plus limités que le matin : le commissariat accueille de « vrais criminels » et il ne faut pas que nous prenions le risque de les croiser. On nous explique alors que c’est aussi pour ça que nous étions si nombreuses cette nuit dans les cellules.
En une seconde, la tension retombe quand la jeune flic de l’accueil qui nous a mené la vie un peu dur repose son téléphone : « Eh arrêtez de parler si fort, okay ? On va vous relâcher là, alors on se détend. » Silence dans la salle. On se regarde. Cris de joie. Une demi-heure plus tard, on nous appelle un à un, on récupère nos affaires. Je suis la troisième appelée. Le policier qui s’occupe de moi me fait signer les papiers, je récupère mon « Rappel à la loi », il me dit « tu remettras ton soutien-gorge ailleurs ». Forcément, avec la porte ouverte et le monde partout, pas question de le faire ici ! J’attends les dix premiers des 67. On nous conduit à la sortie. Le soleil brille et la porte s’ouvre. Micros, caméras, journalistes. Je tourne la tête et m’éloigne. On nous hèle, on nous félicite, mais je ne suis pas vraiment fière. On nous propose une orange « pour les prisonniers ». Je refuse et m’allume une clope. Des bras m’attrapent, des amis sont venus me chercher. Je suis reconnaissante mais je tremble : « ça va ! Vous inquiétez pas, ça va ! Je vous raconterai ! »

*Photo : nicolabricot.

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