Vendredi soir, place Edmond Rostand, Paris VIe. En face des grilles du Luxembourg, Frigide Barjot et ses troupes toutes de rose vêtues boivent tranquillement un verre à la terrasse d’un café. À quelques pas des instigateurs de la « Manif pour tous », des escadrons de CRS descendus de leurs fourgons font face à des centaines de jeunes. « Hollande démission » entend-on ici et là, pour réclamer l’abrogation du mariage pour tous voté la veille au Sénat, et plus si affinités. La majorité des manifestants, à l’exception de la poignée de provocateurs qui rêve d’en découdre avec la maréchaussée, fait bonne figure, habillés dans la mode Versailles ou Neuilly-Auteuil-Passy, ces fiefs de la droite conservatrice, souvent catholique (horreur, malheur !) qui entend bien faire vaciller le projet de loi Taubira. La vision de ces manifestants moins rupins que les bourgeois du coin, réclamant des parents pour tous, a quelque chose d’incongru. Le vieil habitué des foules syndicales du 1er mai que je suis est frappé par la beauté de certaines indignées de droite offrant un tout autre spectacle esthétique que les défilés CGT ou FO où j’ai naguère roulé ma bosse. Pour un ancien coco, il est inhabituel de voir la jeunesse de droite sortir dans la rue, de l’entendre scander des slogans aussi idiots que sa cousine de gauche (« dictature socialiste » vaut bien « CRS SS » !)… et provoquer la colère des riverains. Quelques scènes de voisinage auraient déridé les pires pisse-froid : ainsi de certains habitants du quartier latin, haranguant la manif du haut de leur balcon : « fascistes ! ». La tolérance a bon dos lorsqu’on voudrait dormir tranquille. En bas, on réplique avec plus ou moins d’esprit : « salafistes », « bourgeois » ! Ouïe, vu les prix du quartier, l’attaque fait mal.
Des grilles du palais du Luxembourg, la masse reflue vers la rue Soufflot pour se regrouper autour du Panthéon, les drapeaux tricolores à bout de bras. Les jets de gaz lacrymogène par sprays n’y sont pas pour rien : les forces de l’ordre savent comment diriger et contrôler la manif sans en victimiser les figures de proue. Il y aura bien quelques crétins pour dénoncer le « gazage » des opposants au mariage pour tous. Ceux-là n’osent pas encore parler de déportation, mais ça viendra. En terre de France, l’inflation lexicale se porte aussi bien que la concurrence victimaire. Mais laissons là les comparaisons ineptes.
Une majorité de jeunes manifestants n’a cure des polémiques. Ils brillent par leur spontanéité, qui leur fait commettre de lourdes erreurs stratégiques. Marcher dans la rue à dix heures du soir, après l’adoption du texte de loi par le Sénat leur vaut les foudres des médias, aujourd’hui en quête de « radicalisation » comme hier de « droitisation ». Antiparlementaristes, ennemis de la démocratie : on leur renverra dans les gencives le 6 février 1934 ! Il y a pourtant loin des ligues nationalistes de l’époque aux Marianne défilant en bonnets phrygiens rose : les premiers fustigeaient la démocrassouille et le principe un homme = une voix, là où les seconds réclament à cors et à cris un referendum. Populistes, diront certains. J’aimerais qu’ils le soient un peu plus, mais j’y reviendrai. Petit à petit, une atmosphère bon enfant inonde la manif, encouragée par les émissions sporadiques de lacrymo : dans l’adversité naissent les héros. Près du couvent des Bernardins, des martyrs autoproclamés sortent leur missel, offrant aux éventuelles caméras présentes sur place le cliché du réac catho obsessionnel, non loin de jeunes curés en soutane. Une frange plus bigarrée donne une petite touche diversitaire au cortège clairsemé. Autour de la rue de la Harpe, une foule éparse se fraie un chemin entre les restaurants pour touristes. Il s’agit désormais de faire bloc devant les dernières voitures de CRS. Dès le croisement des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain, la masse se disperse pour rejoindre ses pénates. Il est presque minuit et leurs parents sont couchés.
Peu importe l’heure, pourvu qu’ils aient l’ivresse des cimes urbaines. Si les plus lucides savent le combat plié, leur baroud d’honneur a quand même du sens. Après le mariage pour tous, sonnera l’heure de la rigueur pour tous. Sur ce coup-là aussi, on aimerait qu’ils descendent dans la rue pester contre le marché dérégulé. Mais chacun voyant midi à sa porte, la convergence des luttes n’est pas pour demain.

*Photo : -ANFAD-.

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