Les débordements de Toni Erdmann | Causeur

Les débordements de Toni Erdmann

Maren Ade réalise un film situ, noir et désespéré

Auteur

Vincent Roussel
est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof

Publié le 04 septembre 2016 / Culture

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Parce qu’elle travaille désormais à Bucarest pour une grosse boite en tant que consultante et qu’elle présente des plans de restructuration économique entraînant un certain nombre de licenciements, Inès ne voit désormais quasiment plus jamais son père. Ce dernier est une espèce de clown lunaire qui affectionne particulièrement les déguisements. Un jour, il décide de rejoindre sa fille dans son univers, en Roumanie, pour lui offrir son cadeau d’anniversaire et savoir si elle est heureuse ou pas…

Père et fille

Sur le papier, on voit immédiatement à quels écueils Maren Ade allait devoir se confronter dans Toni Erdmann. Premier écueil, le schéma psychologique centré sur la relation père/fille avec son lot de clichés sur les années qui séparent immanquablement les êtres les plus proches, sur l’incompréhension qui naît en raison des différences de mode de vie… Le tout, on l’imagine, dirigé vers une « réconciliation finale » où chacun aura appris de l’autre.

Deuxième écueil : le schéma sociologique. Combien a-t-on déjà vu de ces films (au hasard, le nullissime Mon meilleur ami de Patrice Leconte) confrontant un cadre proche de la dépression et du surmenage à un personnage plus excentrique qui finit par lui redonner le sens des vraies valeurs ? Entre la chasseuse de têtes et le clown, il y avait là matière à une énième « leçon de vie » à la façon d’Intouchables.

Enfin, dernier écueil : le schéma militant. En faisant évoluer ses personnages dans les décors aseptisés de bureaux high-tech, de chambres d’hôtels internationaux, de grandes surfaces et de cocktails mondains ; la cinéaste entend, bien entendu, porter un regard critique sur la déshumanisation qu’entraîne dans son sillage la mondialisation. Mais là encore, elle aurait pu se contenter d’une satire convenue n’allant pas plus loin que l’égratignement de certains signes de l’époque et qu’une célébration un peu neuneu de valeurs gentiment « de gauche », Inès se moquant d’ailleurs des postures « écolos » de son père.

Mais disons-le tout net, Maren Ade évite magistralement tous ces écueils et nous livre une fable des plus étonnantes qu’il soit. La principale raison de cette réussite, c’est l’élaboration de ce personnage fabuleux qu’est Winfried Conradi (Peter Simonischek, acteur incroyable), le père d’Inès.

Le spectateur ne sait plus sur quel pied danser

Dès la première scène du film, il fait tourner en bourrique un pauvre facteur en lui faisant croire que le colis qu’il est en train de livrer est destiné à son frère, un repris de justice condamné pour avoir confectionné… des colis piégés ! Comme le facteur, le spectateur ne sait plus sur quel pied danser, entre le rire et l’inquiétude, ni si les histoires racontées par ce père facétieux sont du lard ou du cochon. Quand il réalise que Winfried incarnait les deux personnages, il prend conscience que ce personnage est capable de faire « déborder » le quotidien, de lui donner un caractère totalement incongru et excessif.

La force de Toni Erdmann, c’est d’être constamment dans ce « débordement », à la limite de l’explosion. Tout ce qu’il pourrait y avoir de convenu dans le récit ou dans les relations entre les personnages est transcendé par cet excès permanent.  Winfried n’est pas un « révélateur » dans le sens où il incarnerait une sorte d’« idiot » pur auxquels s’opposeraient les vices des autres et de la société. Il est plutôt une sorte de Diogène moderne, un diable dans sa boîte toujours prêt à bondir, au moment où on l’attend le moins. C’est d’ailleurs ce qui arrive à Inès lorsqu’elle le voit resurgir dans un restaurant sous les traits de Toni Erdmann, autre personnage imaginaire créé par son infatigable père.

D’une certaine manière, Maren Ade applique la subversion des rôles préconisés par les situationnistes. Il n’en faut pas beaucoup à Winfried pour changer d’identité : de fausses dents, une perruque parfois et le voilà ambassadeur d’Allemagne, coach pour PDG ou bateleur pour maison de retraités. La force de ce personnage excentrique, c’est qu’il est constamment dans l’excès et que sa seule présence insolite perturbe le quotidien de ceux qu’il approche. Il est à la fois un corps burlesque qui donne lieu à des scènes tordantes (son apparition en yéti), portées par un humour vraiment dévastateur.

Mais Maren Ade ne se contente pas de la charge subversive du rire : elle fait grincer les situations jusqu’au malaise, jusqu’à ces moments où les masques tombent et dévoilent la vanité et la vacuité des rôles sociaux.

Une excentricité contagieuse

L’excentricité de Winfried finit par contaminer tout le récit et tous les personnages : l’amant d’Inès ne peut plus accéder à son corps et se masturbe en caleçon Calvin Klein sur les petits fours que la jeune femme mangera, une visite de chantier se transforme en « dérive » chez un ouvrier, comme si la « rumeur du monde », la misère sociale, la pauvreté économique, l’envers du cauchemar climatisé de la mondialisation, faisaient irruption sans façon. La séquence la plus stupéfiante du film est ce brunch qu’organise Inès pour son anniversaire. Réalisant que sa robe est trop cintrée, elle l’enlève et accueille sa première invitée seulement vêtue d’une petite culotte. Quand arrive un deuxième invité, elle enlève ladite culotte et annonce à brûle-pourpoint qu’il s’agit d’un « cocktail nu ». On ne détaillera pas la séquence en entier mais elle oscille en permanence entre un rire franc (l’hilarante assistante qui se plie docilement aux règles de sa patronne) et un indescriptible malaise. Tout « déborde » dans ce passage qui met à nu, à tous les sens du terme, l’absurdité de ces rapports humains : l’excuse de la culture d’entreprise et du « défi pour souder l’équipe », la mise à nu réelle des personnages qui traduit l’extrême vacuité de leurs occupations…

Il y a un peu de Houellebecq dans cette manière incisive de saisir le vide absolu d’une époque où la prédation capitaliste semble l’unique raison  d’être des sociétés humaines. Au cœur de ce néant s’agite la pauvre Inès, jouée avec une infinité de nuances (dans les expressions et les émotions) par une impeccable Sandra Hüller.

Toni Erdmann est le film de cette époque : drôle et désespéré, noir mais enclin à une excentricité roborative qui contamine le réel pour le transcender et surtout, à tous les sens du terme, pour l’excéder.

Toni Erdmann (2016) de Maren Ade avec Sandra Hüller, Peter Simonischek, en salle depuis le 17 août.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 7 Septembre 2016 à 8h53

      munstead dit

      On avait compris en regardant le film. Par contre, on a aussi compris que 2H45 c’est trop long, beaucoup trop long. Pourquoi tant de films dépassent-ils aujourd’hui les 2 heures? Impression que les réalisateurs ne connaissent rien aux réactions physiques de base d’un spectateur. Dans la plupart des cas, au bout d’une heure et demie, il faut un immense talent pour dépasser l’inconfort imposé, celui de rester immobile dans un fauteuil plus ou moins confortable. Ce talent n’est malheureusement pas là dans ce film qui traîne. Au lycée, à l’université, les cours ne dépassent pas 55 minutes pour bénéficier de l’attention des étudiants. Au théâtre, à l’opéra on a généralement un entr’acte. Au cinéma rien. On souffre en silence.
      Pour revenir au film, dont on a vite compris le propos, le gag récurrent (10 fois, vingt fois?) des fausses dents (surjeu de l’acteur principal) est horripilant. 

    • 6 Septembre 2016 à 17h07

      Garmin dit

      C’est effectivement un film très intéressant et hors du commun mais il est trop long et un peu sur-joué par Peter Simonischek qui finit par lasser. Sandra Hüller est exceptionnelle. Certaines scènes sont inutiles voire malsaines et affaiblissent le propos. Ceci étant il faut voir ce film.