Vies et morts à Venise | Causeur

Vies et morts à Venise

Marcelin Pleynet ne trouve pas le bonheur dans la Sérénissime

Auteur

Marie Céhère

Marie Céhère
Sophistique, littérature.

Publié le 19 juin 2016 / Culture

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Photo: Venise. Pixabay.

Marcelin Pleynet est un poète, critique d’art et romancier qui sait de quoi il parle. Lorsqu’il se retire à Venise, dans sa petite maison biscornue acquise grâce à la dotation d’un prix littéraire, il peste naturellement contre l’ignorance et l’afflux des touristes, et rend visite aux nombreux Titien qu’abrite la Sérénissime.

Dans son dernier roman, Le Retour, il est d’abord question d’une famille, forcément problématique: « Que faire de cette famille qui surgit ? » se demande-t-il. Cette famille, c’est un frère entrepreneur dans les maisons Phénix qui n’a jamais lu un roman de sa vie, une nièce de dix-huit ans étudiante en arts qui avoue une préférence pour Carpaccio et, surtout, Fabrizio. Son fils, âgé de vingt ans et conçu à la faveur d’une aventure fugace, élevé par un couple de femmes, il ne l’a pas vu grandir et s’étonne de voir s’élever devant lui la jeunesse triomphante de la chair de sa chair.

Ce mélodrame est conçu comme une pièce de théâtre: les décors, typiques, sont changés d’une scène à l’autre par glissements de panneaux peints en deux dimensions, les personnages entrent côté cour au café Florian et sortent côté jardin à la fondation Guggenheim, juste à temps pour changer de costume. En toile de fond, c’est Venise, personnage principal et fantomatique, souffleuse de rêves baroques où se mêlent l’eau des canaux et le marbre des églises, la nuit et le jour, le passé et le présent bercés par la musique de Monteverdi qui dorlote soir après soir le public de la Fenice.

Puis, au détour d’une page, l’écriture et l’oeil s’élèvent, Venise s’éloigne, s’enfonce dans la vase de l’égotisme. Avec une vanité parfois mal contenue, reflet de la spontanéité du journal intime, Pleynet mêle ses notes de lecture sur Baudelaire, Rimbaud, Eschyle et Heidegger aux souvenirs de son voyage en Chine en 1974 dont il dit n’être jamais revenu. Il reproduit des passages entiers de carnets intimes qui donnent une touche burlesque à l’ensemble: « J’achète chaque jour la presse internationale… où, soit dit en passant, il n’y a rien à lire que je ne sache déjà plus ou moins implicitement. »

Ce qu’il sait, aussi, plus ou moins implicitement, c’est que le temps au coeur duquel il se débat le donne perdant d’avance. Un fils adulte est là pour tuer le père, le moment est venu de quitter la scène. Délibérément, la fiction s’étiole, le roman familial ne prend pas.

Retour à la réalité: Marcelin Pleynet est victime d’un AVC qui le laisse sans voix ni jambes pendant plus d’un an. Il reviendra à Venise, dans sa petite maison biscornue où livres et carnets sont restés ouverts à la date de l’année précédente. Peut-être vient-il de découvrir la recette pour vieillir sans se blesser: « se traiter comme si l’on était un printemps dans une âme et dans un corps écrits de part en part et sans ratures … »

Marcelin Pleynet, Le Retour – Gallimard/L’infini, 2016.

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