Le dernier des païens? | Causeur

Le dernier des païens?

Marcel Conche amène Epicure en Corrèze

Auteur

Christopher Gérard

Christopher Gérard
écrivain

Publié le 15 mars 2015 / Culture

Mots-clés : , ,

epicure correze conche

« Humble et émouvant bréviaire païen », écrit très justement Bruno de Cessole pour qualifier le dernier livre du philosophe Marcel Conche, Épicure en Corrèze. Sous la forme d’une conversation à bâtons rompus, aussi limpide que simple, l’amant de la sagesse explique comment il est devenu ce qu’il est : un sage qui « croit » aux dieux païens. Dans cette confession, Marcel Conche revient sur son enfance et son adolescence paysannes dans la Corrèze des années 20 et 30, quand cet orphelin de mère découvre peu à peu l’importance de la Nature et de ses cycles éternels : le vent, les flots de la Dordogne, les arbres et les bêtes, le lierre cher à Dionysos lui sont des compagnons de méditation et des alliés. Paysan, il apprend à « faire les choses dans l’ordre, en temps et en heure » (à l’opposé des actuelles doctrines pédocratiques en vigueur dans les écoles, où l’on apprend le brouillage des repères et la dispersion).

Élevé à la dure, il se révèle vite homme de connaissance et de réflexion, passionné par la seule quête de vérité, et donc rempli de méfiance pour tous les débordements. Il explique ainsi pourquoi il n’a pas rejoint ses camarades au maquis, préférant potasser sa grammaire grecque, et comment il a pu résister au délire amoureux, choisissant sa professeur de lettres, avec qui il vivra un demi-siècle. Suivant d’Apollon, Marcel Conche incarne l’adepte de la phronésis épicurienne, de cette prudence et de cette modération qui forcent à dédaigner les désirs qui nous éloignent de la nature en nous engageant dans l’illimité – la faute par excellence que les Grecs, nos Pères, nomment hubris. Ses réflexions sur le temps, illimité et tout sauf illusoire, sur la liberté de jugement (« ce que je dois faire, je l’entends non pas selon le jugement d’autrui, mais selon mon propre jugement à partir du devoir que je sais avoir envers moi-même »), stimulent nos esprits anesthésiés de moraline.

Un exemple : « la clef de la sagesse, dit-il, est qu’il faut penser toute chose sur le fond de l’infini » – n’est-ce pas aussi lumineux que bienvenu, ce rappel des aphorismes d’Anaximandre ? Sur le dieu personnel des monothéismes, sa position est claire : un refus sans concession. Non à la soi-disant providence, une illusion ! Non à la théorie absurde d’un dieu personnel, infiniment bon et omniscient, dont l’existence justifie la souffrance des enfants ! Non aux philosophies modernes (de Descartes à Hegel), qualifiées à juste titre d’impures, car polluées par le théologisme judéo-chrétien ! « Mieux vaut savoir que croire » est son seul credo. Oui à Héraclite, à Pyrrhon et à Epicure, maîtres de sagesse tragique. Oui à Montaigne, le compagnon des jours et des nuits, l’ami fidèle. Lisons Conche, relisons Héraclite et Lucrèce. Et jouissons de la vie en choisissant la singularité contre tous les conditionnements, fussent-ils rassurants !

Marcel Conche, Epicure en Corrèze, Stock.

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 18 Mars 2015 à 8h53

      ben dit

      Je serais curieux de connaître les raisons pour lesquelles Epicure, en Corrèze (tiens donc), “n’a pas rejoint ses camarades au maquis”. Parce que j’ai lu celles qui ont amenées le jeune Hélie  D. de S. M. – pour ne prendre qu’un exemple dont on parle beaucoup – dans les camps pendant que Marcel C. travaillait ses déclinaisons et cuisinait des champignons pour sa prof’ de lettres classiques.

    • 17 Mars 2015 à 15h01

      Hannibal-lecteur dit

      En somme un livre dont le titre pourrait être : enfoncement des portes ouvertes. Savoir vaut mieux que croire, ouf, ça aurait pu nous échapper… Mais dans le genre bateau, alors, attention à l’hubris, hein, c’est mauvais les passions, et c’est contraire à la prudence, ouh là là, danger…
      Ils ont des couilles? ceux qui écrivent ça pour  pour l’édification de leurs concitoyens ou c’est simplement des couards ordinaires qui n’aiment pas ce qui dépasse la norme?
      Et dire encore aujourd’hui ” y a pas de Bons Dieux ” alors qu’on en voit partout et qu’il y en a au contraire autant que l’homme a pu en inventer…
      Et dire ton bonheur c’est pas de comparer, c’est de ressentir, Tudieu quelle originalité, quelle profonde leçon…
      Bref un ramassis de lieux communs. Non merci. 

    • 16 Mars 2015 à 11h35

      Tonio dit

      Le dernier des payens? C’est Symmauqe : il ne faut pas oublier Symmaque et statue de la Victoire au Sénat, la plus belle statue de Rome, que le christianisme en 382 sous Gratien a fait ôter du Sénat!
      On ne l’a jamais retrouvée, on ne peut qu’en parler !
      Encore des barbares, comme à Tikrit  ou Mossoul ces derniers jours…
      Et puis aussi le roman de François PASCHOUD :”Le dernier des païens” excellemment écrit, bien sûr, comme une amusette d’un grand homme de lettres.
      Rien de plus personnel que la religion: chacun se fait la sienne après avoir mûri dans ses pensées les textes et les opinions.
      Mais non à un Dieu qui a dit: “Je te donne la terre de Canaan, elle est à toi pour l’éternité”… et qui justifie depuis 1948 tous les excès d’une bande de voleurs et d’assassins …

    • 15 Mars 2015 à 19h02

      saintex dit

      Non à la théorie absurde d’un dieu personnel, infiniment bon et omniscient, dont l’existence justifie la souffrance des enfants !
      Ah oui, le dieu d’avant l’Alliance Nouvelle, celui qui a déjà été vite remis sur le tapis dès le concile de Jérusalem. Il a duré deux mille ans par ici, et c’est déjà pas si mal pour un concept qui a foulé l’Evangile au pieds vingt ans après la mort de Jésus. Mais il l’a bien foulé hélas, même si sa vérité peut réapparaître deci delà en se disant paganiste. Elle est réapparaîtra.

    • 15 Mars 2015 à 14h51

      gaze dit

      La pensée gréco-latine me touche également, je lis en ce moment les “Pensées pour moi-même” de Marc Aurèle; bien que stoïcien, on retrouve certains éléments en commun avec ce qui est décrit dans l’article : la recherche d’harmonie avec la nature (et plus largement le Tout dont nous ne sommes qu’une infime partie), une éthique individuelle sans notions de culpabilité ou de péché qui s’insère dans la vie de la Cité (l’Homme étant créature sociale, il doit chercher à agir pour le bien de la Cité). Maintenant je me sens moins coupable d’avoir toujours été indifférent à la foi chrétienne, cela ne me correspond tout simplement pas!

    • 15 Mars 2015 à 14h11

      bu2bu dit

      Les ” doctrines pédocratiques “, joli, ma foi.