Marcel Aymé, spectateur engagé | Causeur

Marcel Aymé, spectateur engagé

Série d’été “Mes vacances chez les bouquinistes” (6)

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.

Publié le 27 août 2016 / Culture

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(Photo : Agence de presse Meurisse - Bibliothèque nationale de France - Wikimedia commons - cc)

Marcel Aymé détestait les vainqueurs, la peine de mort et la bêtise. Marcel Aymé adorait l’enfance, les blouses grises de la laïque et les belles nymphes païennes qui séduisent les jeunes paysans. Marcel Aymé avait un tempérament de droite et des idées de gauche à moins que ce ne soit le contraire. En tout cas, Marcel Aymé a toujours embêté le monde : être inclassable est un crime inexpiable dans un pays cartésien comme le nôtre.

Entre 1933 et 1937, il écrivit des chroniques pour l’hebdomadaire Marianne, lancé par Gaston Gallimard. On parlerait aujourd’hui d’une tendance gauche républicaine. Marianne avait pour ambition de concurrencer deux fleurons de la presse d’extrême droite, Gringoire et Candide et pour Gallimard, c’était le moyen de concilier habilement une niche commerciale et une bonne conscience politique. En 1989, l’éditeur avait eu la bonne idée de demander à Michel Lécureur de réunir les chroniques d’Aymé en un volume et le spécialiste avait choisi un joli titre proustien : Du côté de chez Marianne.

Effectivement, c’est bien un temps perdu qui est au rendez-vous, surtout dans ces petits détails datés qui émaillent les articles de Marcel Aymé  comme dans une chronique consacrée aux sous-vêtements féminins. Pour le reste, ces années-là ne sont pas vraiment drôles. Marcel Aymé comment l’actualité avec son habituel et inimitable sourire crispé et fait affleurer un humour désespéré. On suit ainsi par exemple, semaine après semaine, la montée du nazisme férocement caricaturé dans une chronique de 3 mai 1933, intitulée « Vive la Race ! »

Ce surréalisme discret est le ton dominant de ces chroniques qui ressemblent souvent à des nouvelles, et l’on comprend pourquoi Marcel Aymé fut, dans son œuvre, l’inventeur d’un certain fantastique social assez unique dans notre littérature. Décrivez le quotidien tel qu’il est, l’actualité telle qu’elle se déroule et vous nagerez tout naturellement en pleine absurdité. C’est ce qui donne également à Marcel Aymé journaliste son étonnante clairvoyance. Il n’est certes pas dans Du côté de Marianne un prophète mais il a oublié d’être myope. Il dénonce l’injustice sociale, sans oublier que les pauvres peuvent être aussi des salauds comme dans la formule célèbre de la Traversée de Paris.

L’erreur serait de considérer ces cent huit chroniques comme une banlieue de l’œuvre de Marcel Aymé. Son style, sa désinvolture soignée, son cynisme tempéré par un humanisme ironique sont intacts. On a l’impression, aussi, de regarder un formidable film d’archives : le procès de Violette Nozières, égérie involontaire des surréalistes, le 6 février 1934, l’invasion de l’Ethiopie par les troupes de Mussolini. Des images en noir et blanc un peu accélérées, des silhouettes fragiles, tressautantes, émouvantes.

Du côté de chez Marianne (Gallimard, 1989),  marché Georges Brassens, Paris.

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    • 29 Août 2016 à 22h18

      aregundis dit

      A Pierre Jolibert. Bonsoir. Il n’était sûrement pas dans les idées de Marcel Aymé de faire d’une remarque incidente un aphorisme dogmatique. Il fut lui-même le produit d’un système éducatif très classique qui perdurera jusqu’à l’orée des années 60.

      Eh bien voilà, c’est fait. Le lourd pédagogisme de M. Meirieu est passé par là, avec les conséquences que redoutent désormais tous les parents d’élèves. L’élève – pardon, l’ « apprenant », peut désormais faire valoir ce qu’il ne possède pas, ce dont on l’a totalement dépouillé depuis la 6ème grâce « aux activités d’éveil ».

      Il va de soi qu’il est absolument proscrit aujourd’hui de parler comme Marcel Aymé. Ce qu’il disait en bon français s’exprime désormais comme : «… s’agissant [de la part de l’élève] de se mobiliser sur la genèse de ses propres acquisitions, de se faire épistémologue de ses propres connaissances pour inventer avec le maître de nouvelles procédures à acquérir ». — « L’orthographe devient une matière à discussion, ce n’est plus une fatalité ».* Hélas, oui. Nous en constatons les ravages ici même.

      Sophie Coignard* cite le cas d’un admissible à l’oral du CAPES présentant une moyenne à l’écrit de 5/20 ! Et guère mieux pour les autres. Comprenons que l’EN envoie à l’abattoir des collèges « difficiles » des jeunes gens et demoiselles à peine moins illettrés que leurs élèves.

      Les parents qui en ont l’opportunité font tout ce qu’ils peuvent pour éloigner leurs rejetons de l’école des fous. A commencer par la nomenklatura de gauche. En fait, tout se passe, rue de Grenelle, comme si ministres, les uns après les autres, directeurs, inspecteurs et syndicats s’entendaient comme larrons en foire pour donner raison à Bourdieu.

      * Sophie Coignard. Le pacte immoral. Albin Michel, 2011.

      • 29 Août 2016 à 22h24

        Pierre Jolibert dit

        Bonsoir,
        donner raison à Bourdieu… ou à clark gable ci-dessous.
        Je ne connais M. Aymé que p

      • 29 Août 2016 à 22h30

        Pierre Jolibert dit

        (le doigt a fourché, pardon) que par les contes du Chat perché, où le rôle que tient l’école n’est pas sans échos, même très indirects, avec cette remarque incidente dont je concède qu’elle est sûrement exagérée pour frapper le lecteur ;
        et bien plus tard par la Jument verte, qui m’a donné un immense plaisir, surtout les personnages du père et du postier.

    • 29 Août 2016 à 0h48

      aregundis dit

      Je crains de dire quelque chose de peu engagé. Marcel Aymé, c’est d’abord le témoin d’une époque tourmentée qui n’est pas le sujet ici. Pour moi, c’est La Jument verte que je relis toujours avec le même plaisir, en dépit du temps et des morts. Parce que j’y retrouve mon enfance. Tourmont, près Poligny. Son unique bistrot, sa coopérative laitière, son église et son cimetière autour. Non loin, à 20 km, de Villers-Robert où l’auteur vécu, une quarantaine d’année auparavant. La vie est faite de ces hasards. Le Secours national m’avait placé là, comme il en fut partout d’autres mioches de misère brinqueballés par la guerre.

      Une famille de paysans, catholiques et patriotes – messe, vêpres et Rogations – dont le fils aîné (qui d’appelait aussi Robert) renonçant à la soutane rejoignit les Forces françaises libres. J’ai poussé là, en ces années de confusion et d’incertitude. L’école, le caté, les litanies de la Vierge et des saints. Et les trois vaches que je menais au pré. Le maître, M. Girard, comme M. Seurel dans Le Grand Meaulnes, y faisait la classe aux petits comme aux grands. Tout monde s’appelait Fournier. L’endogamie paysanne, les mêmes noms répétés sur les pierres tombales et les regrets éternels que le temps efface.

      Le curé et l’instituteur, couple emblématique d’une France qu’on croyait éternelle. Peu différents de leurs lointains devanciers, le saint-sulpicien et le hussard d’une république intolérante décidée à « culbuter l’obscurantisme ». Je revois ce village de mon enfance avec le regard du vieil homme. Pas différent dans les us et coutumes de Villers-Robert où naquit Marcel Aymé, quelques 40 années auparavant. Immuable depuis le second empire, et par delà le temps, les régimes et les révolutions. Tourmont, bâti – sur les vestiges d’un oppidum romain – eût pu, aussi bien que Villers-Robert et ses habitants servir de modèle à Claquebue.

    • 27 Août 2016 à 19h01

      anonyme2 dit

      Merci mille fois de cette référence. J’observe qu’il faut ruser pour le trouver, Amazon ayant été manifestement dévalisé après cette rubrique.
      Pour ceux qui n’ont plus rien trouvé, je me permets de conseiller un autre ouvrage mal connu et très amusant de Marcel Aymé “Le Confort intellectuel”. Pour l’apprécier pleinement, il faut lire en parallèle l’ouvrage posthume de Louis Aragon : “Pour expliquer ce que j’étais” (écrit quand? à la même date ?) Ces deux auteurs sont d’excellent causeurs, en principe politiquement opposés, mais on aura enfin une idée générale des “poisons”de l’esprit qui perdurent et font défendre par certains de nos jours un burkini très laid sur une plage.
      Suspense garanti.

      • 29 Août 2016 à 16h57

        ReCH77 dit

        Le Confort intellectuel par Marcel Aymé résonne bien aujourd’hui. Une lecture recommandable.

    • 27 Août 2016 à 13h25

      Villaterne dit

      Je me suis totalement retrouvé dans le premier paragraphe !
      Marcel Aymé, un maître !

    • 27 Août 2016 à 11h58

      clark gable dit

      Et de nos jours , les pauvres grace a toute les aides joueraient presque aux nouveaux riches , alors qu`autrefois ils se contentaient de rester dans leur milieu modeste , de quoi perdre tout repéres , méme si on finit par vite les repérer sur certains détails

      • 27 Août 2016 à 15h08

        Pierre Jolibert dit

        Autrefois ?
        Mais les thuriféraires de Naguère, d’habitude, trouvent que c’était mieux parce que l’ascenseur social décollait à pleins tubes.
        Le sujet est effleuré dans l’article “Les Cancres”, mais le début fracassant de “Pour les enfants” fait encore mieux voir de quel genre d’encens M. Aymé arrose la société de son temps :
        “Le plus grand malheur des enfants est qu’il leur faille passer pour le moins dix années de leur existence sur les bancs de l’école, où l’enseignement ne peut tenir aucun compte des aptitudes et du caractère de chacun.”
        Cela dit on peut partager ce point de vue tout en goûtant fort la blouse grise (à quand son retour jusque sur les plages ?) et d’ailleurs le dit article se termine sur des considérations sur les livres qu’il convient de destiner aux enfants qui sont exactement les mêmes que celles de M. Brighelli l’autre jour.
        Aussi M. Aymé revendique-t-il le droit très causeurien de ne pas être toujours d’accord sur tout avec tous, alors que “depuis un an [en oct. 1935], les intellectuels français mettent toute leur fierté à être des gens disciplinés et briguent des bons points pour l’exactitude à l’obéissance. De plus en plus, les chefs d’école font place aux chefs de section et, bientôt, l’on connaîtra un bon écrivain à sa science du pas cadencé. Déjà, il paraît qu’on ne peut plus, quand on a donné ses sympathies à une idée, s’en désolidariser sur un seul point sans la rejeter tout entière.”