Manuel Valls, merci pour Kamel Daoud | Causeur

Manuel Valls, merci pour Kamel Daoud

Le Premier ministre a frappé fort. Plenel n’a pas apprécié

Auteur

Marc Cohen

Marc Cohen
est rédacteur en chef de Causeur.

Publié le 03 mars 2016 / Politique Religion Société

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La violence du lynchage pratiqué contre l'écrivain algérien provoque, en retour, un large mouvement de soutien. Valls vient notamment de faire une déclaration réjouissante: ferme sur les principes, et résolument offensive contre les ennemis de la liberté, de l'égalité et de la laïcité.

Kamel Daoud, en 2011 (Photo : SIPA.00697366_000009)

La bonne nouvelle du moment, c’est que les bouches s’ouvrent, partout dans le monde pour soutenir Kamel Daoud. De Dakar à Oxford, de Québec à Tizi Ouzou, le mouvement de solidarité active avec celui que les complices des obscurantistes veulent abattre — et pas seulement au sens figuré — est désormais mondial.

Tout ça pour dire que ça bouge de partout, y compris en France, où un facebooker pas tout à fait lambda vient de publier un texte magnifique sur sa page perso. Il s’agit de Manuel Valls. Ce texte intitulé « Soutenons Kamel Daoud »  le voilà. Il mérite d’être cité de la première à la dernière ligne :

« Certains universitaires, sociologues, historiens, l’accusent, dans une tribune – plutôt un réquisitoire – d’alimenter, au sein de notre société, de prétendus fantasmes contre les musulmans. Au lieu d’éclairer, de nuancer, de critiquer – avec cette juste distance que réclame pourtant le travail du chercheur –, ils condamnent de manière péremptoire, refusent le débat et ferment la porte à toute discussion.

Le résultat est connu : un romancier de talent – et sur qui pèse déjà une « fatwa » dans son pays – décide, face à la violence et la puissance de la vindicte, de renoncer à son métier de journaliste. C’est tout simplement inconcevable.

Cette manière de mener le débat public est le signe d’un profond malaise de l’intelligence, d’une grande difficulté, dans notre pays, à penser sereinement le monde d’aujourd’hui, ses dangers. Et d’une trop grande facilité à repousser tous ceux qui s’y essayent.

Pourtant, dans une époque de plus en plus indéchiffrable, gagnée par la montée des extrémismes, des fanatismes, les analyses de Kamel Daoud – et d’autres avec lui – peuvent nous être d’un grand secours. Car derrière les caricatures qui en ont été faites, l’écrivain algérien nous livre un point de vue éclairant et utile, celui d’un intellectuel, d’un romancier. Une réflexion à la fois personnelle, exigeante, et précieuse.

Personnelle, parce que Kamel Daoud n’avance pas sans preuves. Il nous parle du réel, de ce qu’il voit, de ce qu’il ressent, de ce qu’il vit aussi. Ce sont des réalités longuement étudiées, des rapports de force méticuleusement examinés qu’il nous décrit. Et si son propos a tant de profondeur, c’est qu’il nous parle, non pas de théorie, mais d’expérience.

Exigeante, car Kamel Daoud va loin. Il refuse le simplisme, le convenu, l’évident. Il nous dit au contraire que le monde est plus confus, moins lisible qu’on ne le pense. Il ne prétend pas, par exemple, que les sociétés occidentales sont parfaites, pas plus qu’il ne renvoie les sociétés musulmanes à un « Moyen Âge ». Il ne conteste ni les violences de l’« Occident », ni la richesse et le dynamisme de l’« Orient ».

Il montre simplement, comme l’a fait Deniz Gamze Ergüven dans son très beau Mustang, qu’il y a dans le monde musulman – mais aussi ici, en France – un fondamentalisme qui veut enfermer les consciences, imposer son ordre archaïque, entraver les libertés, soumettre les femmes. Par quelle injustice, par quelle absurdité – et alors qu’ils dénoncent les mêmes réalités avec chacun leur écriture – la réalisatrice franco-turque est-elle encensée, tandis que l’intellectuel algérien est cloué au pilori ?

Ce que demande Kamel Daoud, c’est qu’on ne nie pas la pesanteur des réalités politiques et religieuses ; que l’on ait les yeux ouverts sur ces forces qui retiennent l’émancipation des individus, sur les violences faites aux femmes, sur la radicalisation croissante des quartiers, sur l’embrigadement sournois de nos jeunes.

Réflexion précieuse, enfin, parce que Kamel Daoud se risque à tracer la voie à suivre. Entre l’angélisme béat et le repli compulsif, entre la dangereuse naïveté des uns – dont une partie à gauche – et la vraie intolérance des autres – de l’extrême droite aux antimusulmans de toutes sortes –, il nous montre ce chemin qu’il faut emprunter.

Un chemin que la France emprunte, en faisant savoir, à tous ceux qui ont abandonné la pensée, qu’un musulman ne sera jamais par essence un terroriste, pas plus qu’un réfugié ne sera par essence un violeur.

Un chemin que la France emprunte, aussi, en défendant les valeurs auxquelles elle croit, et sur lesquelles elle ne transigera jamais : la liberté – celle d’écrire, de penser –, l’égalité – notamment entre les femmes et les hommes –, la fraternité et la laïcité – qui font notre cohésion.

C’est en ces valeurs que croit Kamel Daoud. Parce qu’elles fondent notre démocratie, notre modernité, notre espace public – un espace où le débat est possible et où l’on respecte ceux qui prennent la parole –, ce sont ces valeurs qu’avec détermination nous devons défendre.

Abandonner cet écrivain à son sort, ce serait nous abandonner nous-mêmes. C’est pourquoi il est nécessaire, impérieux, et urgent, comme beaucoup l’ont fait ces derniers jours, de soutenir Kamel Daoud. Sans aucune hésitation. Sans faillir. »

Tout le contenu de cette déclaration du Premier ministre est à mes yeux réjouissant : ferme sur les principes, et résolument offensif contre les ennemis de la liberté, de l’égalité et de la laïcité.

Tous ceux qui me connaissent un peu le savent, le vieux bolcho-souverainiste que je suis ne ménage pas son énergie pour dire du mal de la politique de ce gouvernement (de la non-renégociation des traités européens à la loi El Khomri en passant par Goodyear et le latin-grec). Je cogne joyeusement quand cette politique me paraît contraire aux intérêts du peuple et de la nation (et aussi, en vrai, aux intérêts de moi-même comme dans le cas des lois antifumeurs à la con de Marisol Touraine).

J’en suis d’autant plus à l’aise pour dire tout le bien que je pense de cette déclaration exemplaire de Manuel Valls. Puisse, justement, tout la gauche d’en haut en prendre exemple. Y compris notre cher président, dont le silence est assourdissant sur ces questions pourtant principielles.

Plenel ou la réponse d’un lyncheur

D’autres l’ouvrent. Et c’est une bonne chose pour la clarification. Le plaidoyer de Valls pour l’honneur de la culture et de la politique n’a vraiment pas plu à tout le monde. Ça tombe bien, il n’était pas fait pour. Et on a donc eu droit ce matin sur France Culture à la contre-attaque minable d’Edwy Plenel, que je cite avec gourmandise : « La haine du multiculturalisme réunit dans la même croisade Donald Trump, Marine le Pen, Manuel Valls et Poutine ».

Cet amalgame, disons-le franco, c’est la réponse d’un lyncheur. Mais d’un lyncheur virtuel qui ne sait plus très bien comment masquer son soutien de fait aux vrais lyncheurs, aux vrais lanceurs de fatwa, aux vrais égorgeurs.

Quand tu n’as plus d’arguments « audibles », Edwy, tu mets celui que tu veux disqualifier dans la même charrette que ceux que l’on présente comme les derniers des salopards. Bel effort pour celui qui ose encore faire croire qu’il est un « trotskiste culturel », ce qui est une insulte à l’ensemble des militants de cette mouvance, et ils sont plus nombreux qu’on le croit, à ne pas avoir vendu leur âme aux salafistes pour une bouchée de voix aux cantonales.

Ce procédé infâme qu’utilise Plenel contre Valls, contre Daoud et contre tous les déviants qui pensent autrement que Mediapart et Tariq Ramadan, c’est l’amalgame. C’est la charrette où l’on met côte-à-côte un assassin d’enfant et un poète dissident, un espion nazi et un vieux bolchevik. Ce fut entre autres la technique inquisitoriale de tous les procès de Moscou, avant même l’invention du point Godwin.

Réponse de lyncheur, donc, mais de lyncheur sonné par la saine violence démocratique du Premier ministre hier soir, puis re-sonné par l’admirable chronique de Brice Couturier sur Kamel Daoud, ce matin, sous les yeux indignés de Plenel, dans le studio de France Cu. Réponse de lyncheur aux abois, donc.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 8 Mars 2016 à 15h01

      MORVAN58 dit

      Plus subtil à mon avis que l’admiration aveugle de Marc Cohen, ce commentaire de Natacha Polony : “Passons sur l’intervention d’un Manuel Valls dont on aurait aimé qu’il développât une pensée théorique, par exemple sur les liens entre libéralisme économique et globalisation, destruction des identités, avant de se lancer dans les habituelles proclamations républicaines. Ah, ceux qui déplorent les conséquences quand ils chérissent les causes !”

    • 8 Mars 2016 à 11h42

      nilbig dit

         Inutile de remercier Valls, Il se fait un devoir de soutenir les discours de vérité quand ils accablent les arabes , tout à fait comme autrefois quand il prenait fait et cause pour les Palestiniens.

    • 7 Mars 2016 à 20h07

      QLURON dit

      C’est effectivement remarquable de venir en soutien à Kamel Daoud de la part de Manuel Valls. Je voudrais cependant faire noter que je ne l’ai jamais entendu venir en appui à Malika Sorel ou souligner la fine et juste analyse qu’elle a justifié par des livres quant au très grand danger de cette nouvelle idéologie fanatique et totalitaire de djihad.
      Quant à Edwy Plenel, trotsko il fut et trotsko il est et il ne changera jamais, ce qu’il demande aisément de faire aux autres.

    • 7 Mars 2016 à 18h07

      le fanal bleu dit

      Difficile de faire confiance à Valls ; il a assurément quelque chose derrière la tête ou bien alors, il a retourné sa veste……

    • 6 Mars 2016 à 16h46

      lucide dit

      trés bon article
      et de rappeler que Médiapart qui se veut la référence de l’honnêteté et de la saine réflexion est en fait d’une toute autre nature, ref “malaise dans l’imposture” de P Val, cofondateur de Charlie, je cite :

      “Plenel, incarnation de la morale journalistique et pourfendeur de la fraude fiscale chez les puissants s’exonère lui même de sa dette fiscale en la déguisant en revendication politique. Médiapart ne paie pas la TVA et doit des millions d’euros au fisc.
      Plenel qui dans l’affaire des écoutes de l’Élisée a prudemment passé sous silence les vraies raison des écoutes de Carole Bouquet parce que ça contredisait sa thèse selon laquelle mittérand était un vieux dictateur libidineux..la vérité est que mitterand n’a jamais écouté C Bouquet mais son mari, le célèbre producteur JP Ransamm, lequel avait produit et mis sous scellés un film très compromettant sur Kadhafi… »

      donc quand on tord la réalité des faits dans “l’information” communiquée et ce à des fins uniquement politiciennes, tout ce qui peut être dit n’a plus de crédibilité, c’est une tentative de manipulation absolument honteuse et qui discrédite la profession..

    • 6 Mars 2016 à 16h22

      lucide dit

      suite 2 du message précédent

      Le pire est que ce nivellement par le bas dans une culture unifiée a aussi pour but de faciliter la mondialisation, c’est-à-dire surtout le développement du commerce, donc du secteur des multinationales et de la finance au détriment des peuples. Et ces lobbys savent très bien exploiter à leur compte l’idéologie gauchisante de l’égalitarisme et de l’ouverture, ces bienpensants de gauche ne se rendent même pas compte qu’au nom de « valeurs » à priori recevables, ils sont les commerciaux, les portes serviettes de cette évolution du strict profit international sur le dos des peuples.

      C’est totalement machiavélique, la lâcheté de la fuite en avant face au problème liés à une immigration forcenée et refus d’intégration, et à sa démographie galopante qui menace les équilibres, au lieu du courage de la défense du peuple et du maintien de l’identité nationale, de la laïcité, une manipulation et un plan totalement sinistre et digne d’un pays totalitaire, de Mao, Staline ou Pol Pot !.C’est tellement monstrueux qu’on n’y croit pas, c’est pourtant une effroyable réalité d’un plan caché et bien en marche, d’un cynisme absolu, d’une extrême gravité.

      Il est urgent d’arrêter ce massacre de notre société par ces élites énarchiques sans scrupules, sans morale, sans éthique, qui font de beaux discours « sur les valeurs » mais qui sont prêtes à brader le peuple par la fuite en avant uniquement pour conserver coûte que coûte leur place plutôt que prendre le risque de mesures courageuses au service du peuple.

      et donc requalifier la posture gouvernementale sur le cas du trés courageux Kamel Daoud et qui est à défendre avec une énergie totale, mais tout en étant pas dupe sur cet affichage du gouvernement en regard du plan extrémement grave qu’explique trés bien Malika Sutter et qui mérite un relais fort de la part de Causeur, car ce qu’il reste de liberté médiatique est le contrepouvoir vital à ces dérives monstrueuses.