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Mali : le trouble jeu d’Alger

Pourquoi le gendarme Bouteflika fricote avec les voleurs du Sahel

Publié le 05 décembre 2012 à 9:30 dans Monde

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Au milieu des va-et-vient et des soubresauts complexes de l’affaire malienne, l’Algérie semble, vaille que vaille, maintenir une position ferme et constante : celle du double (ou du trouble) jeu. C’est en tout cas l’impression que confirme la presse algérienne lorsque, dans plusieurs articles parus début décembre, elle reproche au gouvernement malien d’avoir refusé de venir à Alger rencontrer les représentants d’Ançar Eddine et du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) – et d’avoir ainsi torpillé « les négociations entamées par l’Algérie pour mettre en échec la recherche d’une solution pacifique à la crise au nord du Mali »1. Une crise dans laquelle l’Algérie, bien qu’elle se prétende soucieuse du seul intérêt collectif, apparaît sous les traits peu flatteurs du pompier pyromane – ou plus exactement, du gendarme qui pactise avec les voleurs, et refuse obstinément que d’autres interviennent à sa place.

« Jusqu’à présent », soulignait l’été dernier un observateur bien informé, « le régime algérien a prétendu s’autoproclamer le gendarme du Sahel et être le chef de file d’une structure régionale de lutte contre le terrorisme. » Mais un gendarme qui paraît s’entendre comme larron en foire avec les voleurs.

À cet égard, on peut évoquer deux faits bien connus. D’abord, les négociations que l’État algérien a entrepris en sous main avec certains groupes jihadistes : « De source proche des services de sécurité algériens », signalait ainsi l’agence Reuters le 15 octobre dernier, « on rapporte que les autorités d’Alger ont eu des discussions ce mois-ci avec le groupe islamiste Ansar Dine, également présent au Mali et proche d’Aqmi ». Le même article citait la remarque d’un ambassadeur en poste à Alger avouant ne pas comprendre « pourquoi (l’Algérie) refuse d’agir »

Négociations d’un côté, mais tolérance hautement  suspecte de l’autre, à l’égard du Polisario, dont les camps sont situés sur le territoire algérien – y compris lorsque ce dernier participe plus ou moins directement à la déstabilisation de la région. C’est ce que soulignait un article largement repris par la presse malienne fin octobre 2012 : après avoir évoqué le renforcement des groupes islamistes sévissant au nord Mali par des combattants du Polisario, l’auteur  y pointait du doigt la responsabilité de l’Algérie, tant dans le contrôle de ses territoires et des camps du Polisario, que dans « le pourrissement de la situation sécuritaire dans toute la région sahélo-saharienne »2

Le 15 octobre, deux semaines après la réunion sur le Sahel au cours de laquelle le président Hollande avait souligné la gravité de la menace terroriste au Nord-Mali, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté à l’unanimité la résolution 2071 – présentée par la France et co-parrainée par les trois membres africains du Conseil de sécurité (Afrique du Sud, Maroc, Togo). Cette résolution, qui appelle les autorités maliennes à engager un dialogue politique avec les groupes rebelles, demande au Secrétaire général des Nations unies de présenter un rapport sur la base duquel le Conseil de sécurité pourra autoriser le déploiement d’une opération africaine au Mali, avec pour objectif de permettre aux Maliens de recouvrer leur souveraineté et l’intégrité de leur territoire et de lutter contre le terrorisme international.

De leur côté, pourtant, les autorités d’Alger semblent ne vouloir laisser aucune marge de manœuvre significative à la France, et refusent d’accorder la moindre place au Maroc – en bref, elles ferment la porte au pays qui est à l’origine de la résolution 2071, et à l’un des trois pays africains qui l’a parrainée, qui ont en commun d’être, avec elle, les plus susceptibles de mener une intervention efficace. Là encore, la position algérienne se caractérise donc par son ambiguïté, voire, par sa duplicité.

Fin septembre, lors d’une audience accordée au ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius, Abdelaziz Bouteflika aurait ainsi admis qu’il faut agir militairement au Mali tout en refusant « officiellement— toute ingérence étrangère en Afrique»3. L’Algérie, notait à ce propos Frédéric Pons, demeure ainsi « fidèle à ses habitudes d’opacité », se déclarant « hostile à toute intervention internationale dans son arrière-cour sahélienne, à plus forte raison en cas de présence française affichée. »4

Dans le même sens, l’Algérie se montre hostile à toute intervention du Maroc – malgré la bonne volonté montrée par le royaume chérifien dans ce dossier-, et cherche à l’exclure de toutes les structures régionales de coopération en matière de sécurité dans la région.  Un ostracisme strict, dont la presse se fait écho : pour le quotidien algérois La Tribune, par exemple, une alliance maroco-malienne constituerait « un élément de blocage pour toute solution politique aux problèmes qui surviennent dans la sous-région. Vouloir faire de militants indépendantistes des terroristes ne peut qu’ouvrir la voie à des guerres dures et longues. Un pas que les Maliens et leurs alliés marocains semblent avoir franchi pour mettre la région dans une sorte de fait accompli et une impasse qui risque de durer longtemps et porter les germes d’une instabilité contagieuse »5

Une fois ce double jeu constaté, on peut s’interroger sur ses raisons (et de là, sur sa pérennité). À son propos, de nombreuses explications ont été avancées.
D’abord, la persistance des ambitions hégémoniques de l’Algérie dans la région – en contradiction avec une action qui consisterait à favoriser la coopération, et au-delà, l’intégration maghrébine. D’où le refus opiniâtre de toute intervention marocaine dans le dossier malien – en utilisant l’argument controuvé selon lequel le Maroc ne serait pas un « pays du champ », c’est-à-dire, un pays en contact frontalier avec la zone en question : ce qui n’est vrai que si l’on dénie au Maroc, et c’est bien là tout le problème, la possession de la zone saharienne reconquise en 1975 mais que l’Algérie, derrière le masque du Polisario, aimerait tant s’adjuger à elle-même. Pas de concurrence.

Seconde raison, le soutien que l’Algérie apporte au Polisario pour des raisons idéologiques (le bon vieux droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, décidément accommodable à toutes les sauces) et surtout géostratégiques (dans le but de se ménager une fenêtre sur l’Atlantique grâce à la création d’un État tampon Sahraoui), la place dans une situation de porte-à-faux. Un situation  qui a d’ailleurs été très précisément décrite par le premier ministre du Mali, cheikh Modibo Diarra, dans son discours aux Nations Unies du 27 septembre : « C’est le lieu de réaffirmer la détermination du Gouvernement du Mali à poursuivre l’œuvre entamée avec les autres pays du champ dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale organisée et les velléités irrédentistes et subversives dans la bande sahélo-saharienne. » Même si le régime récuse tout parallélisme entre le séparatisme malien et le séparatisme sahraoui, comment l’Algérie se sentirait-elle à l’aise dans ce dossier, elle qui soutient depuis l’origine l’une de ces rebellions irrédentistes ?

Enfin, dernière raison plausible, la peur panique d’une déstabilisation interne en cas d’intervention : épargnée jusqu’ici, grâce à l’utilisation de moyens plus ou moins avouables, par les effets du « printemps arabe », l’Algérie pourrait, en intervenant dans une telle entreprise, être secouée à son tour par le vent de la rénovation – d’autant qu’elle présente objectivement les mêmes défauts qui ont fait flamber les révolutions en Égypte ou en Tunisie.
Dans ces conditions, comment l’Algérie pourrait-elle jouer sincèrement le jeu de la stabilisation, alors qu’elle a, sinon intérêt à l’instabilité, du moins de fortes raisons de faire prévaloir l’immobilisme, aussi bien interne que régional ? Et comment croire qu’elle acceptera de changer son fusil d’épaule ?

*Photo : United Nations Photo.

  1. Mounir Abi, Le Temps d’Algérie, 3 décembre 2012
  2. Farid Mnebhi, « Danger au Mali : le polisario renforce les terroristes islamistes », Mali actu, 26 octobre 2012.
  3. Slate Afrique 28 septembre 2012
  4. F. Pons, Valeurs actuelles, 4 octobre 2012.
  5. A. Echikr, La Tribune, 5 octobre 2012.
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  • 11 Décembre 2012 à 14h11

    h-ch dit

    Salut
    C’est bizarre qu’il mettent pas l’auteur de cette article !
    faut pas s’étonner quand l’Algérie claque la porte au nez a la France
    l’Algérie seul pays africains qui ce met pas a genoux devant la France, la françafrique s’arrête au porte de l’Algérie
    est c’est le seul pays qui a une expérience dans la lutte antiterroriste dans la région
    pour le Maroc il faut que leur militaires apprennent a faire leur lacet d’abord ! une tyrannie que la France soutien
    est pour la guerre d’Algérie et le polisario
    on en parlera prochainement

    professeur assistant a science po Lyon
    d’origine marocaine avec un asile politique en France

  • 5 Décembre 2012 à 16h23

    elise dit

    @menhaf
    votre vision des relations internationales et de la géopolitique est pour le moins simpliste; comparer ce que vous appelez “l’antiaméricanisme” de la France à des chicaïas et des jalousies familiales, c’est inepte; votre inculture est non moins flagrante sur l’Histoire de la France dont vous ne connaissez, manifestement que la période de la colonisation;
    vous avez raison de rappeler, de nous rappeler, la colonisation de l’Algérie et la guerre contre le peuple algérien (votre “point Godwin”) mais pour quel résultat? quel usage les dirigeants algériens ont-ils fait de leur Indépendance? le peuple algérien at-il vraiment joui du droit à disposer de la liberté, de la démocratie? du droit à vivre décemment dans son propre pays?
    savez-vous qu’il existe des algériens qui en viennent à regretter le temps de la colonie, n’en déplaise à M. Bouteflika et sa clique de corrompus.

    • 6 Décembre 2012 à 10h37

      weizman dit

      Recouvrer ses droits est une chose les gérer mal en est une autre.
      Elise :
      Ceci n’excuse pas cela. Avez vous des statistiques pour affirmer que des algériens regrettent le temps de la colonie. En plus la corruption, les scandales existent dans la majorité des pays y compris en Israël pays béni.

      Historiquement vous avez toujours conjecturer sue ce que vous ne connaissez pas.

  • 5 Décembre 2012 à 15h02

    xray dit

    à Menhaf:
    Je persiste et signe: le gouvernement algérien, dont les représentants successifs ont été et sont encore une calamité pour ce pays, entretien dans le peuple algérien un puissant sentiment anti-français, la France étant présentée comme la cause unique et la faute inexpiable à l’origine des difficultés du pays, alors que ce sont ces gouvernants incapables et corrompus qui en sont la seule cause. L’Algérie n’en sortira que lorsqu’elle arrivera à se débarrasser de ces prédateurs, incapables d’autre chose que de se remplir les poches. Je lui souhaite cependant que cela ne se fasse pas au profit d’islamistes, qui réussiraient, n’en doutons pas, à faire regretter aux algériens le régime actuel….

    • 5 Décembre 2012 à 18h31

      Pierre Jolibert dit

      Que tous se réconcilient : la faute inexpiable de la France, le coeur du reproche, ce ne sont pas les difficultés du pays : c’est sa CRÉATION et son EXISTENCE mêmes (de l’inconvénient d’être né). Je te hais car je te dois l’idéologie même qui m’a fait te haïr et me séparer de toi. Dépendance idéologique que prouvent assez la mention de la France dans l’hymne national (merci pour la citation, NCC) et le soutien des causes stato-nationales similaires : Sahara occidental, Touareg.
      L’opposition au Maroc ressemble à s’y méprendre à l’opposition France/Saint-Empire puis France/Habsbourg, sauf le décalage entre les âges, le Maroc étant un vieil empire par rapport à l’État-Nation algérien.

  • 5 Décembre 2012 à 12h59

    NCC dit

    M. (et non Mr) Mehnaf,
    Merci de bien vouloir écrire le nom de notre pays “France” et non “france” (le Maroc y a bien droit), malgré toute la haine que vous lui portez.
    Cette haine (que vous nommez pudiquement “hostilité”) fait d’ailleurs beaucoup plus que transparaître dans l’hymne national algérien, l’Algérie étant, sauf erreur de ma part, le seul pays au monde dont l’hymne national cite un autre pays.

    Nous jurons ! par les tempêtes dévastatrices abattues sur nous > > Par le sang pur généreusement versé > > Par les éclatants étendards flottants au vent > > Sur les cimes altières de nos fières montagnes > > Que nous nous sommes dressés pour la vie et la mort > > Car Nous avons décidé que l’Algérie vivra > > Soyez-en témoins ! Soyez-en témoins ! Soyez-en témoins ! Nous sommes des combattants pour le triomphe du droit > > Pour notre indépendance, nous sommes entrés en guerre > > Nul ne prêtant oreilles à nos revendications > > Nous les avons scandées au rythme des canons > > Et martelées à la cadence des mitrailleuses > > Car Nous avons décidé que l’Algérie vivra > > Soyez-en témoins ! Soyez-en témoins ! Soyez-en témoins ! > > > > Ô France ! le temps des palabres est révolu > > Nous l’avons clos comme on ferme un livre > > Ô France ! voici venu le jour où il te faut rendre des comptes > > Prépare toi ! voici notre réponse > > Le verdict, Notre Révolution le rendra > > Car Nous avons décidé que l’Algérie vivra > > Soyez-en témoins ! Soyez-en témoins ! Soyez-en témoins ! > > > > Nos Braves formeront les bataillons > > Nos Dépouilles seront la rançon de notre gloire > > Et nos vies celles de notre immortalité > > Nous lèverons bien haut notre Drapeau au-dessus de nos têtes > > Front de Libération Nous t’avons juré fidélité > > Car Nous avons décidé que l’Algérie vivra > > Soyez-en témoins ! Soyez-en témoins ! Soyez-en témoins ! > > > > Des Champs de bataille monte l’appel de la Patrie > > Écoutez le et obtempérez ! > > Écrivez-le avec le sang des Martyrs ! > > Et enseignez-le aux générations à venir ! > > Ô Gloire ! Vers toi Nous tendons la main ! > > Car Nous avons décidé que l’Algérie vivra > > Soyez-en témoins ! Soyez-en témoins ! Soyez-en témoins ! 

  • 5 Décembre 2012 à 11h36

    mehnaf dit

    Mr xray,

    Vous m’obligez à répondre à votre commentaire tant celui-ci est entaché d’inepties révélant une inculture flagrante. L’anti-américanisme français est d’autant plus incompréhensible que ces 2 pays n’ont jamais été en guerre et qui plus est, il est un fait que l’un a sauvé et libéré l’autre de la tyrannie; Donc il ne peut s’agir que de jalousie exacerbée vis à vis du grand frère américain dont la réussite est plus que frustrante.
    Rien à voir avec l’hostilité algérienne envers la france qui, je le rappelle, a colonisé ce pays 132 ans et fait la guerre à son peuple durant 8 ans.
    D’autant que la france prend un malin plaisir à travers sa moderne et nouvelle colonisation du Maroc à se servir de celui-ci pour régler de vieilles rancœurs envers l’Algérie en faisant voter tout et n’importe quoi à l’ONU sur le conflit sahraoui.

    PS: Il est tout de meme curieux que l’auteur de l’article principal ne se soit pas présenté………………………..

  • 5 Décembre 2012 à 9h54

    xray dit

    Belle analyse !
    j’ajouterai cependant une raison supplémentaire pour expliquer la duplicité du gouvernement algérien; Et cette raison est une constante: l’opposition systématique à tout projet dans quelque domaine que ce soit qui est soutenu par la France. De même que les gouvernements français successifs ont fait pendant un demi-siècle de l’antiaméricanisme primaire (et c’est pas fini), de même l’Algérie ne rate pas une occasion de nous claquer les portes au nez; il serait temps qu’on le comprenne !

    • 5 Décembre 2012 à 10h13

      Pierre Jolibert dit

      Je plussoie et ronnronne à vous et M. Rouvillois,
      et pour célébrer la parution d’un article ici sur le sujet,
      début de l’épopée Dakouda :
      «Les gens parlent d’une bête sauvage
      qu’on nomme le buffle solitaire,
      le belliqueux, l’unique survivant d’une famille d’animaux exterminés au Mandé.
      Il faut consulter les oracles,
      tant la vie de rivalité que nous menons
      est faite de mépris et d’ensorcellement.
      La vie en est rendue détestable.
      — Le jeu et le sérieux ne sont point semblables ! — …»
      (rapporté par Dyimba Diakité de Bala, dans “Chants de chasseurs mandingues” publiés dans la très belle collection Classiques Africains aux Belles Lettres)