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Alain Finkielkraut : malaise dans l’identité

Quatrième leçon sur le vivre-ensemble

Publié le 24 novembre 2011 à 14:24 dans Société

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Le thème (sinon le mot) d’identité apparaît, en Europe, avec le romantisme. Il est la réponse du romantisme à la philosophie des Lumières et à la Révolution française qui postulent que l’homme devient humain par sa capacité d’être autonome, c’est-à-dire de penser, d’agir, de juger par lui-même. Par lui-même et non par le secours d’une autorité extérieure à la raison.

Cette capacité, les révolutionnaires français en ont revendiqué le plein exercice. Ils ont voulu reconstruire la société humaine sur le fondement de la raison (de leur raison). Du passé, ils ont décidé de faire table rase. « Notre histoire n’est pas notre code », disait fièrement Rabaut-Saint-Étienne. Et il ajoutait : « Tous les établissements en France couronnent le malheur du peuple. Pour le rendre heureux, il faut le renouveler, changer ses idées, changer ses lois, changer ses mœurs, changer les hommes, changer les choses, changer les mots… Tout détruire ; oui, tout détruire puisque tout est à recréer. »

Le romantisme politique s’est donc formé en réaction à cette entreprise régénératrice et destructrice. La violence révolutionnaire, dit, par exemple, Edmund Burke, dans ses Réflexions sur la Révolution française, n’est pas un accident de l’Histoire, un effet des circonstances, mais un pur produit de la présomption. « Les esprits éclairés, qui ont cru bon de rompre le cours des choses, n’ont aucun respect pour la sagesse des autres, mais en compensation ils font à la leur une confiance sans bornes. » Ils se font gloire, ces esprits éclairés, de secouer les vieux préjugés alors que ceux-ci sont « la banque générale et le capital constitué des nations et des siècles, et qu’il vaudrait bien mieux employer sa sagacité à découvrir la sagesse cachée qu’ils renferment ». Cette désastreuse politique procède, selon les romantiques, d’une métaphysique fallacieuse. Ce qui fait l’humanité de l’homme, disent-ils, ce n’est pas l’arrachement à sa condition de minorité, c’est sa filialité, sa dette à l’égard des morts ; ce n’est pas l’autonomie, c’est l’appartenance ; ce n’est pas la capacité de s’abstraire de toute tradition, de toute détermination et de toute humanité particulière, c’est l’inscription dans un monde. L’homme n’est pas son propre fondement, il est issu d’une source qui le transcende et le précède. Extraire l’homme de sa tradition, le couper de ses pères, repartir de zéro pour fonder une société nouvelle avec des individus autonomes, cela ne peut conduire qu’à une destruction de ce qui est constitutif à l’humanité de l’homme. Telle est donc l’objection identitaire faite par les romantiques aux Lumières et à la Révolution française.

Cette objection va se durcir dans la seconde moitié du XIXe siècle.

« Il n’y a point d’homme dans le monde, disait Joseph de Maistre dans ses Considérations sur la Révolution française. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc… Je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu. » Et Barrès, un siècle plus tard : « C’est toujours l’histoire des droits de l’homme. Quel homme ? Où habite-il ? Quand vit-il ? » Pour l’un comme pour l’autre, l’homme est humain en vertu de son imprégnation par une histoire, une culture, une manière distincte de percevoir, de désirer et de ressentir.
Mais Barrès va plus loin que de Maistre. Sa critique des Lumières ne laisse aucune marge d’indétermination : « L’individu s’abîme pour se retrouver dans la famille, dans la race, dans la nation. » Les Lumières : l’individu s’affirme, la société est une association d’êtres indépendants les uns des autres et réunis par un libre consentement. Barrès : l’individu s’abîme, la société est une communauté qui précède et qui façonne ses membres. Modèle contractuel dans un cas, modèle organique dans l’autre. Fort de ce déterminisme radical, Barrès oppose à tous ceux qui s’efforcent d’apporter les preuves de l’innocence de Dreyfus cette catégorique fin de non-recevoir : « Dreyfus est coupable, je le conclus de sa race. »

[...]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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  • 12 Décembre 2011 à 2h56

    samuel_ dit

    Merci à Mr Finkielkraut !

    Je ressens totalement les mêmes choses.

    Ce n’est pas par égoïsme que je souhaite préserver la culture française sur le sol français, mais par gratitude pour la France et par respect pour ses morts. Dans le sol français il y a les corps de tous ceux qui ont aimé la France avant nous. La France ne doit pas disparaitre comme ont disparu la civilisation grecque antique ou la civilisation Maya, et jamais je ne pourrai être en paix avec moi même si je la laisse disparaitre sans rien faire. L’héritage, le lien avec les morts.

    Quelle absurdité aussi d’imputer à “la France” ou à “l’Europe”, les crimes de tel ou tel individu, groupe d’individu ou de dirigeants, sous prétexte que ces individus étaient français ou européens, ou que ces dirigeants étaient ceux de l’Etat français ou d’un Etat européen ! On devrait articuler les actes de français ou de dirigeants de l’Etat français, à “la France”, de la même manière qu’on articule les actes des croyants ou des dirigeants religieux de telle ou telle religion, à la divinité en laquelle ils croient. L’inquisition n’est pas imputable à Jesus ou a “la Chrétienté”, ni les attentats du 11 septembre à Allah ou a “l’Islam”, ni d’ailleurs les crimes staliniens à “l’idéal Communiste”. “La France”, ni “l’Europe”, n’ont jamais commis de crimes si on les envisage comme des sortes de divinités en lesquels on croit, ou comme des “religions civiles” comme celles dont parlait Rousseau dans son Contrat Social, ou comme des projets communs de vivre ensemble, des imaginaires collectifs particuliers, des relations affectives, des sentiments communs d’appartenance, des héritages culturels, ou quelque chose du genre. “La France” est une sorte d’esprit, de “feu sacré”, de rapport avec des morts qu’on respecte, de dons de soi à elle, de génie souriant qui anime une foule qu’on appelle le peuple français. Les gens qui imputent des crimes à de telles sortes de choses sont des psychopathes.

    Très juste aussi cette idée que l’on ne peut se définir comme un simple brassage de ce que l’on n’est pas. C’est comme un gâteau qui n’est pas un simple mélange d’ingrédients qu’il n’est pas, mais qui est en soi quelque chose : la forme donnée à ces ingrédients. S’il n’était qu’un mélange de ce qu’il n’est pas le gâteau serait une soupe ou une purée mais pas le gâteau qu’il est. Soupe et purée sont les seules choses que peuvent manger les bébés et les vieillards édentés, car la dent sert à briser la forme. C’est parce que ces choses n’ont pas de forme qu’elles peuvent être mangées par ceux qui n’ont pas de dents.

    Comment sortir de toutes ces idées de psychopathes qui veulent détruire la France, finalement ? En faisant appel au sens commun à mon avis, qui se trouve tout autant chez les gens d’origines lointaines que les gens d’origine française depuis le Moyen Age. Quelles que soient leurs origines, les gens, pourvu qu’ils pensent de manière “ordinaire” comme dit Michéa, ont le sens du respect pour les morts qui reposent dans un sol, pour les cultures qui habitent un sol, et aspirent à avoir une identité française pourvu qu’ils s’y sentent pleinement accueillis, ils aspirent tous, quelle que soit leur origine, à se sentir parmi les leurs au milieu des gens qui les entourent, et chez eux la ou ils sont. C’est sur cette aspiration ordinaire, la promesse de satisfaction de cette aspiration, et le sens du respect pour les morts et les cultures chez elles, qu’on parviendra a refaire vivre la France. C’est en tout cas mon espoir.

  • 28 Novembre 2011 à 20h36

    Naif dit

    C’est bizzarre, j’aime beaucoup lire les livres d’Alain Finkielkraut, mais lire son texte sur un ordi, me donne un gout bizarre, un gout d’ennui, les mots semblent se suivrais sans consistance et sans saveur. Ce n’est pas la même chose, même si le discours est le même la pensée aussi clair et limpide il manque un élément important, le temps.
    le temps que l’on prend à lire à s’arrêter et à réfléchir, oui il manque le temps de la réflexion, celui qui me permet de comprendre et finalement d’apprendre. Ce temps n’existe plus sur un site internet les articles défilent sans s’arrêter sans faire de pose et je ne peut pas reprendre mon texte là où mon esprit c’est arrêter.
    Finalement le mieux à faire c’est de l’imprimer et de le lire à temps reposé. 

    • 28 Novembre 2011 à 20h44

      skardanelli dit

      Achetez une tablette !

      • 28 Novembre 2011 à 23h52

        Naif dit

        y a causeur sur tablette ?

      • 29 Novembre 2011 à 0h07

        skardanelli dit

        Oui, je vous écris depuis la mienne.  Je lis la plupart de mes livres et journaux dessus. La mienne est celle d’Apple, j’ai été regarder les autres pour un ami elles semblent pas non plus, elles sont toutes dans les mêmes prix. Très bien pour lire, écrire, dessiner et s’organiser. 

    • 12 Décembre 2011 à 9h49

      Patrick dit

      Mais vous pouvez le lire dans la version papier de Causeur.

  • 25 Novembre 2011 à 6h53

    L'Ours dit

    Merci Mangouste,
    donc:
    “… c’est que “l’alter ego” doit disparaître au profit du “alter sum”.

    ;o)
     

  • 24 Novembre 2011 à 17h02

    Ellroy dit

    En écho à ce texte je me permets de vous conseiller, pour les abonnés papier (je ne sais pas s’il est dispo en ligne)  de lire l’article de Monsieur Piffard , Quand Paris ne vaut plus une messe (p.48-49) sous titré “Conversation sur la conversion” , très éclairant….Bonne lecture!

    • 25 Novembre 2011 à 9h08

      lisa dit

      J’attends avec impatience de le lire sur le site, car sur le mensuel en ligne, c’est trop dur.

  • 24 Novembre 2011 à 17h01

    Patrick dit

    de Florence :
    Ce sont les “élites” qui sont suicidaires, pas le peuple dans son ensemble.
    Le jour où le peuple en sera conscient, il se retournera contre ses élites. Mais ce sera peut-être trop tard.

  • 24 Novembre 2011 à 16h49

    lisa dit

    Mais ne pas oublier, lire des gens comme l’auteur de l’article, cela fait une bouffée d’intelligence et de lucidité bienvenue !

  • 24 Novembre 2011 à 16h40

    Florence dit

    Si je comprends bien, l’Europe est dans une phase de dépression, une phase suicidaire.

    Le problème est que nous sommes tout de même bien nombreux à vouloir continuer de vivre et à transmettre ce que nous avons reçu de nos parents,à nos enfants.

    Ce sont les “élites” qui sont suicidaires, pas le peuple dans son ensemble.

    • 24 Novembre 2011 à 16h48

      lisa dit

      C’est vrai, mais petit à petit la culture se perd je pense et se déforme (surtout l’histoire).

      Et puis il y a le problème démographique, cf. M. Tribalat ou Graham, je n’ai pas lu leurs livres, trop flippants…

  • 24 Novembre 2011 à 16h37

    L'Ours dit

    Tout à fait Lisa,
    le pire c’est que il en est comme je viens de le dire même si l’autre déclare nous détester au point de vouloir notre peau. 

    • 24 Novembre 2011 à 16h46

      lisa dit

      Oui, et quand on en parle, on est ostracisé.

  • 24 Novembre 2011 à 16h14

    L'Ours dit

    Permettez que je dise cela de façon plus prosaïque.
    Autrefois,  l’occident se définissait ainsi: “je me pense, donc je suis.
    Aujourd’hui, il veut s’ouvrir à l’autre et communier. Oui, mais voilà, l’autre ne se pense pas comme lui. Après les colonisations et autres trucs vilipendés, “je” n’ai plus le droit d’estimer qu’il a tort, mais pour autant, si “je” veux donner une chance au “nous sommes tous semblables”, je dois donc m’ébrouer de ce qui était moi.
    Voilà! Lui a le droit d’être lui, mais moi, je l’offenserais si je considérais que je suis moi.
    Ainsi, la modernité occidentale, c’est que “l’alter ego” doit disparaître au profit du “je suis l’autre” (merci d’avance aux latinistes pour la traduction de la seconde proposition).

    • 24 Novembre 2011 à 16h18

      lisa dit

      Oui il faut être ouvert à l’Autre, le blème c’est quand l’autre ne s’ouvre pas…

      • 24 Novembre 2011 à 17h23

        Mangouste1 dit

        L’Ours,
         
        “Alter sum”

        A votre service…