Une odeur nauséabonde de chair brûlée stagnait dans l’air alourdi. D’abominables hurlements déchiraient le ciel assombri par une intense et étouffante fumée noire. Au milieu de la Place Puerta del sol, s’élevait l’immense et terrifiant bûcher, où les corps des mécréants disparaissaient sous les griffes acérées des flammes sanglantes. L’effroyable supplice enduré n’était que la promesse de souffrances infiniment plus horribles dans les Abîmes de l’Enfer.

Non, vous ne lisez pas un roman historique sur les méfaits de l’horrible Inquisition, tant ressassés par les adeptes de la repentance.

Du temps d’Isabelle La Catholique et du grand Inquisiteur Torquemada, le bûcher attendait tous ceux qui osaient critiquer le dogme de l’Église. A l’époque, le blasphème était en effet considéré comme un crime de lèse-majesté.

Or, l’Inquisition est définitivement révolue et, hormis à l’intérieur des étroites frontières du Vatican, l’Église Catholique n’exerce aujourd’hui plus aucun pouvoir politique.

Voilà qui a visiblement échappé aux 5 000 manifestants anti-pape venus perturber les Journées Mondiales de la Jeunesse de Madrid cet été. Derrière leur indignation, toute suintante d’un laïcisme intolérant, ils exprimaient leur hargne contre l’Église et les valeurs chrétiennes en prenant prétexte du coût de l’organisation des JMJ[1. 80% des dépenses ont été assurées par les pèlerins et l’Église, le reste était notamment destiné au coût de la protection qui a été largement rentabilisée par les retombées économiques, les pèlerins étant aussi des consommateurs !].

Les sempiternelles accusations contre les postures rétrogrades et antilibertaires de l’Église, trop archaïque pour avancer sur le chemin glorieux de la sacrosainte modernité, trop verrouillée pour être enfin en phase avec les mœurs avachies de notre société, se retrouvaient sur toutes les pancartes. Combat contre la pédophilie des prêtres, mariage gay, avortement, préservatif, ordination des femmes et j’en passe… Telles étaient les revendications de ces impavides croisés de l’athéisme sans risque.

On peut se demander ce que risquaient ces manifestants pieusement recouverts de leur « niqab laïc »[2. Expression par laquelle le philosophe Damien Le Guay désigne, dans son dernier livre, La Cité sans Dieu, (Flammarion), le fondamentalisme laïc, mouvement qui veut éradiquer les religions considérées comme instruments d’oppression et d’aliénation mentale.], tétant désespérément les mamelles du progressisme athée. Certainement pas le bûcher pour leur vanité. Sans craindre le couperet de la charia, ils pouvaient dresser une haie de déshonneur lors du passage d’un prêtre[3. Comme le firent, avant eux, les soldats romains lorsque Jésus monta au Golgotha.], insulter et charger les pèlerins, traiter le Pape de « nazi », le Vatican de « Guantanamo mental » et faire défiler une statue de procession en forme de phallus. Quel sens de la transgression !

Après tout, pourquoi ces enragés de la capote se sentent-ils si concernés par les positions du pape puisque, pour leur immense majorité, ils n’appartiennent pas à cette Église qu’ils détestent tant ? Ils réservent d’ailleurs rarement leurs griefs aux autres religions et ne manifestent ni contre la venue du Dalaï-lama, ce guide suprême du bonheur marqueté, ni contre les multiples évocations médiatiques du mois de Ramadan. Il est tellement plus simple de s’en prendre à la religion catholique, la plus universelle et la moins susceptible de se défendre.

Au fond, si contestation il y a, cela signifie bien que la Parole du Christianisme, fondée sur l’amour du prochain, est toujours vivante et dérangeante. Quoiqu’en disent ses détracteurs, la foi chrétienne n’est pas porteuse d’une injonction intransigeante mais d’une adhésion volontaire à un Idéal moral et spirituel.

Après deux mille ans d’histoire, nous assistons ainsi à l’éternel retour du christianisme à son point de départ, lorsque les Chrétiens mourraient persécutés pour leur foi que le pouvoir politique de l’Empereur romain jugeait trop subversive.

Car c’est en se tenant à l’écart du pouvoir politique et de la société que l’Église peut formuler une critique globale des dérives de notre civilisation. In fine, ce que les missionnaires forcenés du libre choix exècrent dans le magistère moral du Vatican, c’est sans doute la position dissidente de l’Église qui incarne la véritable contre-culture.

Les Indignés ne pardonnent pas au Saint-Père de préférer la liturgie commémorative au déchirement de la transmission et la gratuité du don à la marchandisation des rapports humains. Consciemment ou non, ils n’acceptent pas d’entendre l’Église substituer le silence de la prière au brouhaha aliénant de la vie moderne, le secret de la confession au diktat de la transparence absolue et l’espérance de la vie éternelle à l’instantanéité du présent.

Plus subtile qu’elle n’y paraît, l’Église catholique laisse patauger ses adversaires sans les étouffer car, pour qu’elle s’affirme pleinement, leur opposition farouche lui est nécessaire.

In inimico veritas.

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