Macron élu, les difficultés de l’école continuent | Causeur

Macron élu, les difficultés de l’école continuent

Qui en a (vraiment) parlé pendant la campagne?

Auteur

Iannis Roder

Iannis Roder
Professeur d’histoire-géographie.

Publié le 09 mai 2017 / Société

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Emmanuel Macron dans une école d'Avallon, mars 2017. SIPA. 00799468_000019

Voilà, c’est fait. Emmanuel Macron vient d’être élu président de la République et la campagne électorale ou presque, s’est achevée. Elle me laisse, à moi prof, un sentiment d’inachevé…  J’attendais en effet que l’école, ses résultats, ses objectifs, son fonctionnement et ses dysfonctionnements apparaissent comme un thème incontournable des discours politiques. Mauvaise pioche. Une minute trente le soir du « grand débat »… Et si l’école était présente, peu ou prou, dans les programmes de tous les candidats, nous ne pouvons pas dire qu’elle fut, pour les uns et les autres, un sujet phare.

L’école accusée puis ignorée

Ceci ne laisse de me surprendre, notamment parce que j’ai en mémoire combien l’école a été interrogée, pointée du doigt, voire mise en accusation après les attentats de janvier 2015 ; mais aussi parce que régulièrement depuis, par les voix du ministère, de politiques de tous bords ou d’intervenants venus de tous horizons, l’école n’a cessé d’être présentée comme un outil essentiel de la lutte contre la radicalisation et, au-delà, de la défense du socle qui fonde notre République. Soit dit en passant, les réactions diverses de l’entre-deux tours me laissent penser que l’école doit quand même faillir quelque part… Que beaucoup doivent dormir en cours d’histoire ou bien que l’histoire enseignée doit être questionnée…

>> A lire aussi: On peut réformer l’Ecole en 3 mois – Par Jean-Paul Brighelli

De fait, quelle meilleure matière, pour mettre en perspective les événements, faire réfléchir sur le présent, que l’histoire ? Quel meilleur outil encore, pour historiciser l’émergence et l’affirmation des valeurs de la République, pour en comparer la réalité effective, ici et ailleurs, dans le temps et l’espace, que l’enseignement de l’histoire ?

Prenons l’exemple des idéologies mortifères et des violences extrêmes : la volonté destructrice des djihadistes, leur vision obsidionale et eschatologique n’a effectivement rien de neuf du simple point de vue de l’historien. Les guerres de religion en France, au XVIème siècle, nous donnent à voir une violence rédemptrice qui répond aux mêmes schèmes que celle des barbus de l’Etat islamique. Les études des idéologies panturques, nazies ou du Hutupower avec, bien sûr, leur aboutissement, dans un cadre guerrier, à la mise en œuvre de politiques génocidaires, nous donnent à aborder les ressorts psychologiques, intellectuels et politiques qui sont à l’œuvre dans les processus de violences de masse mais aussi dans les passages à l’acte des assassins. Autant d’épisodes historiques évidemment négateurs de nos valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité.

Les mots pour le dire n’arrivent pas aisément

Eh bien, il n’y a qu’à les enseigner, me direz-vous ? Vous avez raison. Néanmoins, il faut reconnaître que ce sont des événements complexes qui ne peuvent être abordés en classe, au collège ou au lycée, sans en démêler les fils, sans en comprendre les contingences, sans parler des acteurs et des victimes, sans offrir à nos élèves des grilles de lecture et d’analyse leur permettant d’accéder à la réflexion historique et politique. Bref, pour résumer, il faut du temps, et ce temps si précieux manque au professeur. Les programmes sont lourds, trop lourds si l’ambition de l’Éducation nationale est de donner à nos élèves matière à analyser, à penser, à comprendre et à produire. Dans certains établissements, en classe de 3ème, des adolescents rencontrent de terribles difficultés pour exprimer, à l’oral comme à l’écrit, ce qu’ils ont envie de dire sur des sujets qui les passionnent. Faudrait-il alors renoncer à ce qu’ils puissent énoncer, à ce qu’ils puissent écrire, à ce qu’ils construisent une pensée articulée ? Or, énoncer, écrire, c’est donner la possibilité aux élèves de répéter et de réécrire, de revenir, avec eux, sur leurs productions, de les critiquer pour mieux les faire progresser. C’est aussi leur apprendre ce qu’est un document historique, à le lire, à croiser les sources, à mettre sur pied, donc, un « savoir-faire » de la mise en récit des événements historiques, de l’administration de la preuve en histoire. C’est leur permettre de réfléchir sur la construction de l’information tant les méthodes sont proches. N’est-ce pas essentiel dans un temps où nous sommes abreuvés d’informations et qu’il devient de plus en plus difficile de trier, de classer, de hiérarchiser ? Ne serait-ce pas une question de salut public tant prolifèrent les thèses conspirationnistes sur tout et n’importe quoi partagées sur les réseaux sociaux de tous les milieux ? Tant les confusions sémantiques et historiques laissent pantois ?

Boulimie de programmes

Il faut, nous disent les programmes, absolument tout aborder, ou presque (les guerres de religion ont pratiquement totalement disparu des programmes scolaires…)!  Devant cet impératif catégorique, combien de professeurs ne lèvent plus les yeux de leurs « progressions annuelles » pour « être dans les temps » ? Pour combien de professeurs, l’objectif premier est-il de simplement finir les programmes ? Nous courons sans cesse après le temps… Il faut donner à nos élèves les armes intellectuelles pour affronter notre présent, pour décrypter le monde si complexe. Mais cela nécessite de faire des choix, et des choix politiques. Il n’est pas question non plus d’augmenter le temps d’enseignement de l’histoire, il s’agit de réfléchir au regard du contexte et de fixer des priorités, c’est-à-dire de ne pas accorder la même importance, en termes d’investissement, aux différents événements et chapitres.

Je vois d’ici les objections qui peuvent émerger : « Mais allons donc, c’est déjà le cas, nous pouvons adapter notre enseignement en passant plus de temps sur tel ou tel point, à la condition, bien sûr, de terminer le programme ». C’est ainsi qu’un site internet officiel à destination des enseignants met en ligne une séquence dédiée à l’enseignement du nazisme en classe de 3ème en… 55 minutes ! Quand nous savons qu’il nous faut passer une bonne poignée d’heures sur les « espaces de faibles densité en France » en géographie ou encore près d’un tiers du temps annuel consacré à l’histoire sur la Ve République, on se dit que nous n’avons pas le même sens des priorités. Autre objection évidente : « mais rien ne vous empêche de traiter de ces questions essentielles dans le cadre des Enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI)! ». Ben si en fait… Je n’ai pas le temps de discuter avec mes collègues pour construire quelque chose de valable scientifiquement et pédagogiquement, ni, surtout, le temps de l’inscrire dans ma progression de cours…

La banlieue malade de l’égalitarisme

En fait, plus j’enseigne dans ma banlieue, plus je me dis qu’il est totalement injuste de donner la même chose à tous les enfants de France. Non pas que des élèves mériteraient moins que d’autres, mais mes élèves méritent d’accéder, comme les autres, à la compréhension et à la lecture du monde. Ils méritent d’apprendre à aimer l’histoire comme la littérature. Mais pour cela, il faut leur en donner le temps car souvent, leur capital social et culturel n’est pas le même que celui des élèves des collèges de centre-ville. Il leur faut plus de travail, plus d’efforts. A cette condition, ces élèves sont capables d’excellence. J’en veux pour preuve leurs devoirs. Ils ont passé des heures sur l’étude des génocides du XXème siècle (choix de leur professeur qui use et abuse de sa liberté pédagogique…), ils ont écouté, lu, étudié, réfléchi, construit, énoncé et écrit. Cela les a passionnés.

Si j’entendais, dans le même établissement, il y a quinze ans, des propos antisémites quand je courrais après le temps, que je voyais le nazisme en deux heures et la Shoah en une, je n’ai non seulement plus droit à une seule remarque, mais je récupère des travaux de haute volée emprunts d’un réel intérêt pour le sujet. Le choix de la pédagogie utilisée et la philosophie d’enseignement expliquent aussi sûrement cela, mais le temps consacré au génocide des Arméniens, à celui des juifs et à celui des Tutsi au Rwanda leur ont permis de progresser dans leur construction intellectuelle et citoyenne. Ils ont aimé venir en classe faire de l’histoire; or, l’important n’est-il pas que les élèves aiment être en classe pour ce qu’ils y font et y apprennent ?

>> À lire aussi : Enseigner l’histoire, c’est combattre l’antisémitisme

L’école, quasiment absente des discussions de campagne, reviendra bien vite sur le devant de la scène car le chantier est là. Les bouleversements à venir devront être à la taille des enjeux. Autant dire que pour ceux qui arrivent maintenant aux responsabilités, rien ne sera simple…

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    • 11 Mai 2017 à 8h54

      Moumine dit

      Quel imbroglio, c’est trop drôle !
      Non sans perplexité, j’ai répondu à expz (10/05 à 8h10) qui s’adressait à Moumine, par erreur ainsi que j’ai pu l’élucider. En fait, il interrogeait munstead (09/05 à 19h11). D’où ce quiproquo saugrenu.
      Faut dire que la confusion est facile, tellement certains sujets sont désormais abordés avec force circonvolutions et faux-fuyants afin d’éviter les mots devenus épineux. Cet article ne déroge pas à l’habitude prise depuis longtemps, même s’il donne assez d’éléments pour comprendre de quoi il retourne.
      Qui ignore aujourd’hui que les principales difficultés de l’EN sont liées à la présence, en tout cas en certains lieux, d’élèves issus de l’immigration qui remettent violemment en cause l’enseignement ?
      D’où, j’imagine, la litanie de mesures tâtonnantes depuis des décennies (réseaux, zeps, ou je ne sais quoi d’autre), à la recherche de la bonne méthode d’apprentissage, de l’histoire par exemple. Mesures qui, par déni idéologique, semblent être généralisées à tous les établissements, ce qui est loin d’être le cas !
      Bref, quoi qu’il en soit, ce malentendu dans les commentaires m’a bien fait rire, c’est au moins ça de pris.

    • 11 Mai 2017 à 7h39

      Chriff dit

      “Autant dire que pour ceux qui arrivent maintenant aux responsabilités, rien ne sera simple…”
      Ça ne l’a pas été avant ça ne le sera pas aujourd’hui ça ne le sera pas après. 
      Faites-vous une raison et restez simple sans ambition démesurée.  

    • 11 Mai 2017 à 2h55

      GAB251 dit

      Hé ho Iannis, il ne vous a pas échappé qu’il n’est pas encore président l’Emmanuel! Ni que l’éducation est son chantier prioritaire à l’exact inverse de celui de son prédécesseur. Un peu d’honnêteté intellectuelle ne ferait pas de mal à Causeur.

    • 10 Mai 2017 à 20h38

      Claude T. dit

      “Macron élu, les difficultés de l’école continuent” Ben oui ! Tant qu’on n’enseignera pas en vis-à-vis de la pseudo-science évolutionniste qu’il y a une très forte probabilité qu’il y ait un Dieu créateur intelligent à l’origine de l’univers et dont beaucoup beaucoup de gend témoignent qu’il est capable de libérer nos vies comme débloquer nos crises. Exemple : https://www.infochretienne.com/decouvrez-temoignage-de-mohammed-miraculeusement-gueri-de-surdite/

      • 11 Mai 2017 à 15h52

        Hannibal-lecteur dit

        Ben dites donc, Claude, quel mirâcle faudrait-il pour vous guérir de votre apostolationnite aigüe ?

    • 10 Mai 2017 à 18h20

      Cadichon dit

      Oui, l’enseignement est emprEINT d’idéologie égalitariste, laquelle est par essence liberticide. Oui, l’école prêche une repentance racoleuse et exacerbe la victimisation des ex-colonisés, nourrissant la culture de la haine et du ressentiment qui interdit leur intégration. Oui, l’école a contribué à la faillite de nos valeurs et de nos institutions en ne transmettant plus les savoirs fondateurs. En n’instruisant plus. Un mauvais diagnostic ne permet jamais d’identifier le bon remède et Macron n’a pas posé le bon, donc pas besoin de lui donner du temps, il a rejoint d’emblée le jeu de massacre en ne dénonçant pas les coupables et a ainsi clairement démontré qu’il ne pouvait pas rendre l’école à l’école.
      Depuis plus d’un demi-siècle, elle est aux mains de la secte pédagauchiste, et un seul candidat s’est montré crédible dans son intention de lutter efficacement contre ces fossoyeurs en affirmant son intention de les éliminer: c’est François Fillon, qui aurait commencé par le nid de frelons qu’est le Conseil des Programmes: Tous les autres candidats, aux primaires et présidentielles mangent dans la main des ayatollahs grenelliens, ou aux mieux, Macron et Juppé en tête, n’ont pas mesuré leur degré de nuisance.

      • 10 Mai 2017 à 20h38

        Moi ex Adhérent dit

        “n’ont pas mesuré leur degré de nuisance” ou bien, mesuré l’apport des voix ? Des mauvaises langues prétendent qu’il s’agirait de manoeuvres bassement clientélistes.
        Chacun aura son idée

        • 10 Mai 2017 à 21h23

          Cadichon dit

          L’un et les autres ne sont pas mutuellement exclusifs. Le massacre des Innocents va perdurer et la France disputera bientôt la lanterne rouge des tests PISA au Kosovo et à l’Algérie.

      • 11 Mai 2017 à 17h17

        t hdo dit

        Fillon est surtout connu pour son socle de 2005 et pour la réforme du lycée de 2010, toutes mesures également néfastes.
        Et son intention de détériorer le statut des enseignants, via “l’autonomie des établissements”, ne va pas non plus dans le bon sens. Hélas, il la partage avec les autres candidats LR ou Macron.
        Enfin, il y a d’autres candidats qui s’intéressaient à l’amélioration de l’école : Melenchon et Le Pen, parait-il, ainsi que Dupont-Aignan.

        Il est donc faux de dire que Fillon était la seule solution, ou même une bonne solution.

        D’autre part, le seul candidat opposé à la discrimination positive à LR ou Macron était Juppé. Fillon s’y associe hypocritement dans son livre Faire.

    • 10 Mai 2017 à 13h56

      Pierre Jolibert dit

      Monsieur et cher collègue,

      la lecture de votre article m’a été un grand bonheur. On ne rencontre pas souvent de gens réellement capables de témoigner, c’est-à-dire de s’en tenir à ce qu’est leur expérience, et ce sans se laisser dicter par d’autres les mots avec lesquels ils sont supposés en rendre compte, et encore moins de gens capables de porter en arrière un regard qui déforme les choses le moins possible.
      Je crois volontiers le constat que vous faites sur vos 15 années écoulées au même endroit, concernant les insultes et propos antijuifs. Une évolution précise à (déjà) moyen terme : voilà typiquement le genre de choses qui occupe peu de place dans les cadres actuels de tout débat public.
      Je suis d’autant plus étonné de vous voir déplorer très en passant que les guerres de religion ont pratiquement totalement disparu des programmes scolaires. Je ne partage pas du tout ce constat. Je conçois que l’intérêt vif que vous leur portez vous en fasse trouver la présence dans les programmes trop restreinte, mais les “conflits religieux” sont explicitement mentionnés dans un titre de chapitre du thème 3 d’histoire dans les tout nouveaux programmes de 5ème (dont la curieuse organisation, dont je m’accommode assez mal, qui peut faire parler 3 fois de François Ier si on en a envie, peut faire parler 3 fois des guerres de religion, d’abord à l’échelle européenne, puis 2 fois à l’échelle française, et l’Edit de Nantes, auparavant repère isolé comme une île baignant dans son aura irénique, est plus facilement épaissi et ramené à sa réalité maintenant que les recommandations insistent de nouveau sur sa révocation).
      De toute façon vous montrez assez que c’est la mise en oeuvre en classe, et non la lettre du programme seul, qui fait l’essentiel. …/…

      • 10 Mai 2017 à 14h20

        Pierre Jolibert dit

        C’est là ce qui me fait apprécier et approuver votre jugement sur l’uniformité de l’enseignement : il est totalement injuste de donner la même chose à tous les enfants de France. Ce n’est pas ainsi que je formulerais l’idée, tant je suis peu immédiatement sensible au juste et à l’injuste, en tout cas moins qu’à l’opposition entre le sensé et l’absurde. Mais cela se rejoint.
        (J’en profite pour glisser mon petit exemple favori, l’organisation de l’enseignement primaire du français sous la IIIème République tout en bas à gauche de la carte comme disent les élèves ; en 1909, un rapport de l’inspection des Basses-Pyrénées reprenait son refrain favori, dans un contexte où programmes et emplois du temps sont fixés dans chaque département (hé oui), que “l’on n’a pas glissé de règle rigoureuse qui puisse interdire au maître de renouveler sa méthode personnelle, et on admet au contraire une très grande variété et une très grande souplesse dans le choix et la combinaison des procédés pédagogiques. En particulier, il est entendu que l’emploi du temps proposé dans l’organisation de 1904 n’est pas absolu, que le maître peut l’assouplir aux conditions du milieu et de l’école où il professe.” Le 1er des aménagements est d’augmenter tant qu’on peut le nombre d’heures de français dans les écoles du pays basque par rapport aux écoles du Béarn, forcément en sacrifiant des morceaux du programme.)
        Bref je suis d’accord avec vous sur divers points… mais justement pas avec votre souhait de voir tous ces sujets traités dans une campagne présidentielle : c’est précisément parce qu’il faut laisser fructifier l’expérience et trouver les moyens que nos constats faits dans la durée s’expriment dans la frénésie du débat public, surtout s’ils nous incitent à souhaiter une république indivisible avec un programme d’enseignement ductile, qu’il ne faut surtout pas à mon avis que des candidats se mêlent trop de ça ni qu’ils y mêlent les autres dans une campagne électorale.

    • 10 Mai 2017 à 10h19

      Pol&Mic dit

      “MACRONITE aigüe”……
      un vaccin est encours d’évaluation, mais… mais aucun résultat avant cinq ans au moins