Daniel Cohn-Bendit.

L’analyse des élections régionales selon les catégories habituelles, vainqueurs-vaincus, principaux et secondaires, a pour elle l’avantage d’être simple, mais l’inconvénient de figer le tableau politique de la France. Pour les commentateurs, sondeurs et éditorialistes, pour la plupart ancrés dans la capitale, la victoire a souri à la patronne de la rue de Solferino, et le goût amer de la défaite se remâche sous les ors de l’Elysée et de Matignon. En 2012, selon ces mêmes analystes, ce sera à nouveau le choc des mêmes contre les mêmes, et le résultat dépendra de la manière dont les forces en présence auront tiré les leçons de cette élection intermédiaire.

Ainsi, Martine Aubry aurait fait un grand pas vers la candidature socialiste à l’Elysée, et Nicolas Sarkozy, dont personne ne doute qu’il ne veuille se succéder à lui-même, partirait dès aujourd’hui à la reconquête de son électorat perdu.

Chacun s’accorde, en plus, pour prononcer l’oraison funèbre des ambitions de François Bayrou, prendre acte de l’inscription durable et à un niveau à deux chiffres des écologistes dans le paysage politique français et d’un réveil du Front National qui s’apprête à procéder à un passage de témoin dynastique. Une note de bas de page nous rappelle, pour mémoire que l’extrême gauche radicale s’est ramassée en beauté, faute d’avoir montré la moindre appétence à mettre les mains dans le cambouis des exécutifs régionaux.

Ces élections auraient donc, selon ces analyses, introduit plus de clarté et de stabilité dans le jeu politique français, en fixant un rapport de force entre les principales formations politiques et en dessinant les contours des alliances et des stratégies pour 2012. Tout cela n’est pas faux, mais cette image printanière de la vie politique de notre pays persistera-t-elle au-delà de cette saison qui s’ouvre ? Il est permis d’en douter.
Si l’on écoute bien les petites musiques discordantes qui se sont fait entendre dès dimanche soir et qui ne vont pas manquer de résonner à nouveau dans les prochains jours ou les prochaines semaines, on ne peut douter de la longévité du calme apparent intervenu après la proclamation des résultats.

À droite comme à gauche, et même chez les écologistes, des forces non négligeables entendent bien s’employer à dynamiter les piliers de cet édifice politique.

À droite, les doutes sur la capacité de Nicolas Sarkozy à relever le défi présidentiel en 2012 sont de plus en plus manifestes dans les troupes de l’UMP, notamment chez les parlementaires inquiets pour leur reconduction en 2012. Pour peu que le Sénat, l’an prochain, se dote d’une majorité de gauche, ce qui n’est pas impossible au vu des dernières élections locales, le bilan politique intérieur de Nicolas Sarkozy se solderait par la plus calamiteuse reculade de la droite républicaine française depuis 1945. En Grande-Bretagne l’affaire serait déjà en passe d’être réglée, comme ce fut le cas lors de la destitution de Margaret Thatcher, en 1990, par le biais d’une rébellion des parlementaires tories. Une telle procédure n’est pas possible dans notre Vème République, mais un démontage du président de la République en exercice n’est pas pour autant exclu. Il suffit que les adversaires internes de Nicolas Sarkozy s’unissent et complotent avec suffisamment d’énergie et d’habileté pour que ce dernier « ne soit plus en situation » de postuler à sa propre succession au vu de batteries de sondages indiquant, que dans tous les cas de figure, il serait battu par un candidat de gauche. Dans cette hypothèse, son seul atout réside dans les contradictions des postulants de droite à sa succession. Un Copé ou un Bertrand préféreraient un Sarkozy candidat et battu en 2010, pour jouer leur chance en 2017, alors qu’un Fillon ou Villepin auraient, eux, intérêt à être présents dès 2012. Déjà, chacun à sa manière, fait entendre sa différence, et cette attitude devrait aller en s’amplifiant. On peut compter sur Galouzeau pour frapper d’estoc et de taille sur le locataire de l’Elysée, mais cela ne saurait suffire à faire exploser la machine sarkozienne, qui tient toujours des positions solides dans le monde des affaires, de la presse, des instituts de sondage et autre instruments du pouvoir moderne.

Mais le rejet de sa personne, de son style, de son manque d’écoute et de respect par les grognards de l’UMP sur le terrain constitue le handicap le plus sérieux à un redressement rapide et spectaculaire de la situation politique de Nicolas Sarkozy. S’il s’avérait, de plus, que le cours de sa vie privée entre dans des eaux agitées, l’affaire, de grave, deviendrait désespérée. Il ne peut espérer d’aide de ses « amis » de l’étranger : Angela Merkel, Gordon Brown ou Barack Obama ont déjà prouvé qu’ils peuvent, comme à Copenhague ou dans la crise de l’euro, l’abandonner en rase campagne s’ils estiment que leur intérêt national est ailleurs.

Reste le miracle : une sortie de crise plus rapide que prévue, une baisse significative du taux de chômage, et un accord général sur la réforme des retraites, qui devrait être la grande question des mois qui viennent. Le seul vrai ami de Nicolas Sarkozy est aujourd’hui Bernard Thibaut, ce qui ne manque pas de sel.

Au PS, on aura remarqué dimanche soir, la mauvaise manière faite par Ségolène Royal à Martine Aubry, en se précipitant dès 20h07 devant les caméras pour émettre son message. Forte de son score de 61%, la triomphatrice picto-charentaise a caractérisé cette victoire nationale comme celle de ses collègues présidents de région, réduisant ainsi à la portion congrue les mérites de sa rivale Martine Aubry. De son côté Frêche, grand vainqueur, lui aussi, décrétait le PS obsolète appelait à la création d’un « parti démocrate » à l’américaine et poussait son ami Gérard Collomb, maire de Lyon, à entrer dans l’arène des primaires pour y faire entendre la voix des grands barons locaux. Le « pacte à trois », Fabius, Aubry, Strauss-Kahn destiné à ne soutenir que l’un d’entre eux lors de ces fameuses primaires apparaît à bon nombre de militants et de sympathisants socialistes comme une manœuvre politicienne digne de la SFIO d’antan.

Dans ce contexte, il reste aux « dynamiteurs » du système Solferino, renforcés par leurs performances sur le terrain, à faire le plus dur : s’entendre sur le nom de celui ou celle à qui l’on confiera les clés de la nouvelle maison à reconstruire sur les ruines de l’ancienne…

Enfin, les écolos. Les anciens auront noté le clin d’œil aux old timers de 68 dans la publication de l’appel du 22 mars de Dany Cohn-Bendit dans Libération. Dany, on l’aura remarqué passe du « nous » au  » je » en exhortant les Verts de Cécile Duflot à sortir de leur logique de groupuscule devenu gros comme un parti pour fonder une  » coopérative politique » intégrant dans une formation unique toutes les personnalités de la société civile rassemblées, grâce à lui, au sein d’Europe-Ecologie. En fait, il s’agit là d’une tentative de mettre l’écologie politique au niveau organisationnel des grandes formations, même si le langage utilisé pour vendre cet Epinay des écolos, dont il serait le Mitterrand, est encore emprunté au jargon deleuzo-guattarien, mâtiné de post-modernisme universitaire américain. La réussite de ce projet est absolument nécessaire à Dany Cohn-Bendit pour qu’il puisse jouer à plein le seul rôle qu’il ambitionne, celui de faiseur de roi à gauche, ce qui implique une candidature unique PS-écolo en 2012. Pour l’instant le message est entendu moyennement chez les nouveaux élus verts régionaux, qui vont devoir gérer au jour le jour leurs rapports avec leurs alliés socialistes, et ne tiennent pas trop à voir l’Européen Cohn-Bendit mettre son nez dans les cuisines locales. Il n’est pas exclu, dans ce schéma, que ce dernier fasse acte de candidature aux « primaires ouvertes » de la gauche, en annonçant que si d’aventure, il venait à les remporter, il demanderait alors la nationalité française. Il s’arrangera, bien sûr, pour faire un score honorable sans remporter la timbale, mais se trouvera alors en position de monnayer son soutien à l’un ou l’autre des candidats en échange d’un nombre de circonscriptions assez élevé pour gagnables pour que la « coopérative » puisse former un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, dont il serait le parrain tirant les ficelles depuis Bruxelles et Strasbourg.

Pour ceux que cela intéresse encore, la politique politicienne des prochains mois a toutes les chances de se muer en une pièce de théâtre shakespearienne, où l’on compte les cadavres à la fin, plutôt qu’en une geste cornélienne où les héros glorieux triomphent de l’adversité.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...
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