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Blockbuster et autres facéties cinématographiques

Tarantino n’est pas Sergio

Publié le 22 janvier 2013 à 18:00 dans Culture

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alceste django luchini

J’ai vu ces derniers jours le meilleur et le pire film de 2013 — mais bon, l’année est encore jeune, nous avons le temps d’avoir d’heureuses surprises…

Le meilleur, c’est Alceste à bicyclette, où Lambert Wilson et Fabrice Luchini se chamaillent pour savoir lequel des deux jouera l’Alceste du Misanthrope. Et, pour s’éprouver, ils répètent, en inversant régulièrement les rôles, la scène 1 de l’acte I, entre Alceste et son ami Philinte.
C’est constamment drôle, très maîtrisé, plein d’invention. Ça en dit long sur Molière, sur la déliquescence du cinéma français et de l’amitié, sur la façon dont Alceste séduit une femme de passage — mais sera fatalement cocu, les femmes préférant toujours, in fine, le beau gosse fortuné au semi-clochard sur le retour (d’âge…).
Et la fin est délectable…
Deux perruches devant moi, en sortant, péroraient « Mon Dieu, qu’ils sont cabotins ! » — sans réaliser qu’un acteur qui cabotine est un acteur qui joue, alors que d’autres (voir ci-dessous) se contentent de grimacer. Ce sont d’ailleurs moins des acteurs que de vrais comédiens que nous voyons ici à l’œuvre — et les longues balades à bicyclette de l’île de Ré n’ont pas l’air mal du tout, pour qui voudrait se remettre de l’ascension du Ventoux.

La catastrophe (non annoncée) à présent.
N’allez pas voir Django unchained. Mais alors, n’y allez pas. Ce serait perdre 2h45 de votre vie.
Enfin, si : vous pouvez y aller si vous trouvez les critiques cinéma de L’Obs pertinentes depuis la disparition du très regretté Jean-Louis Bory, et celles de Télérama intelligentes : j’ai pour ma part cessé de les prendre au sérieux quand ils ont descendu cet excellent film de Singer intitulé Apt Pupil, d’après une nouvelle de Stephen King sise in Different seasons. Ils en pensaient du mal parce qu’il y avait là-dedans un tortionnaire nazi qui passait la main à un jeune salopard américain — parce que, disaient ces imbéciles, la barbarie hitlérienne est spécifique, elle ne peut pas être confondue avec le Mal — d’ailleurs l’être humain est bon, c’est connu.
Ils devraient en parler à Tamerlan, Cortez, Pizzarro, et quelques autres.
Le film de Tarantino est exactement ce qu’il faut à tous les thuriféraires de la pensée politiquement correcte (et, tant qu’à faire, unique). Il est désolant de conformisme — le bon Noir se venge des méchants Blancs en les atomisant les uns après les autres à coups de colt, aidé pour un temps par un Prussien en goguette. Il est surtout totalement NAC.

J’y allais un peu à reculons, j’avoue — et l’état d’esprit du spectateur fait une bonne moitié de la qualité de la réception. À reculons parce que les échos qui m’en arrivaient présentaient le dernier opus du lointain auteur de Reservoir Dogs (un grand film à revoir d’urgence) comme un revival parodique des westerns italiens de mon enfance. Et comment parodier un genre qui était déjà en soi une parodie ? Comment, dans le genre déjanté, faire mieux que le Django (1966) de Sergio Corbucci (oui, l’immortel auteur du Grand silence, le seul western interprété par Jean-Louis Trintignant) avec le très beau et très froid Franco Nero (il apparaît trente secondes dans le film de Tarantino, et il éclabousse de sa classe la bouse américaine qui se croit intelligente) ? Comment, dans le genre sanglant, faire mieux que Peckinpah et sa Horde sauvage ? Et comment même, dans le genre acid western (si, si, ça existe) faire mieux que Monte Hellmann (L’Ouragan de la vengeance ou The Shooting) ou le Dead man de Jim Jarmush ? Hein, je vous le demande…

2h45 de bla-bla, pour le revival (raté) d’un genre dévoué au silence : combien de héros de westerns, du Van Hefin de 3 :10 to Yuma — le seul, le vrai, celui de Delmer Daves —jusqu’au Eastwood de Pale rider ou de The Unforgiven, en passant par le Charles Bronson d’Il était une fois dans l’Ouest, sont des taiseux remarquables ? Ici, ça cause, ça cause, c’est tout ce que ça sait faire.

2h45 de complaisance idéologique (les Noirs sont sympas, sauf l’Oncle Tom de service (grand numéro de Samuel Jackson, tout ne peut être absolument nul), les Blancs sont répugnants, à commencer par Di Caprio, qui pour le coup occupe l’espace — et la durée — avec un talent qui méritait mieux que ce véhicule à ramasser l’argent des gogos et des bobos. Dans la série « Je suis nul », Jamie Foxx balade dans le film, pour unique expression, le rictus crispé du rappeur en colère (pléonasme…), et la couleur de sa peau est aussi incongrue que celle d’une autre illustre crétine, Andrea Arnold, a cru bon de donner à Heatcliffe dans la dernière version (ratée au delà de ce qu’il est possible de faire) des Hauts de Hurlevent (l’année dernière). C’est ça, l’audace ? On met du noir sur du blanc, et le tour est joué ? On fait une référence appuyée, et même lourdingue, à l’admirable Mandingo de Richard Fleischer (1975 — ça, c’est un grand réalisateur), et on se croit original ? On s’offre des anachronismes « audacieux » — des Winchesters avant l’heure, des Colts nordistes (à canon long) entre les mains de Sudistes, qui usaient de six-coups à canon court —, et on pense avoir révolutionné le western ? Pauvre type…

Qu’ajouter ? La bande-son (empruntée à de bons auteurs, Morricone entre autres) est omniprésente : il fut un temps où un metteur en scène (Barbet Schroeder en l’occurrence) baissait volontairement la musique du Pink Floyd de peur qu’elle n’interfère avec les images (dans More). Aujourd’hui, Tarantino fait dégueuler les hauts-parleurs, de crainte sans doute que l’on en vienne à regarder pour de bon son film.
Le western est un genre mort, parce que c’était un genre essentiellement moral (et même kantien) — ou immoral, et que notre époque n’est pas plus morale qu’immorale, mais moralisante, ce qui est bien pire. Oui, Tarantino, autrefois plus décapant, a été frappé par l’épidémie de moraline, comme disait Nietzsche, qui frappe l’Occident en crise (parenthèse : les éditeurs de récits pornographiques hésitent désormais à laisser des bites et des culs dans les œuvres qu’ils éditent, parce que les grands diffuseurs qui leur achètent les droits « Poche » de leurs livres ne veulent rien qui ne puisse être vendu dans un Relay Hachette — dans le temps, c’est Maupassant qui y était interdit, on voit que l’on progresse…).

Il n’y avait, pour regarder Alceste, qu’une poignée de gens du troisième âge — j’étais vraiment le plus jeune dans la salle, c’est dire… Et Django, pour lequel les journaleux aux ordres des producteurs ont rappelé le ban et l’arrière-ban des spectateurs de tout poil, faisait salle comble. Manque de publicité pour l’un (parce que c’est un film français ? On n’oserait l’imaginer — juste parce que c’est un film bon marché, bientôt rentabilisé par les chaînes de télé qui y ont investi quelques sous), et déferlante pour l’autre, le blockbuster américain conçu à gros budget dans un pays qui reste persuadé que Big is beautiful. Pauvre de nous ! Nous voici relégués sur le strapontin de la production cinématographique, tout juste distingués par des grosses bouses du style Bienvenue chez les Ch’tis parce qu’elles ont une chance d’être adaptées par les Amerlocks. Ou par les facéties de Depardieu.
Tiens, je vais me repasser L’Homme qui tua Liberty Valance. Ou Mon nom est Personne.

PS. : Et pendant ce temps-là, le divertissement continue. Amis chômeurs, collègues enseignants, vous aviez bien aimé le Mariage gay, qui avait si bien masqué vos problèmes. Vous adorerez la Guerre au Mali.

PPS : Je voulais faire un second papier sur la déclaration de guerre aux prépas, qui se confirme chez Fioraso. J’y reviendrai peut-être, si jamais cette dame se donne la peine de prononcer deux phrases de suite intelligibles. Mais en attendant, je ne peux que conseiller la réflexion de fond de mon collègue et ami Dominique Schiltz, qui se bat depuis toujours pour les Classes préparatoires au SNALC — enfin rendu à son devoir de contestation.

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  • 26 Janvier 2013 à 12h11

    ReCH77 dit

    Tarantino ? Le réalisateur le plus cabotin et le plus surestimé de l’histoire du cinéma américain. A part Réservoir Dogs, une bonne surprise à sa sortie vue avec plaisir et quelques séquences de Pulp Fiction, il tourne en rond avec ses daubes pseudo séries B. Je le laisse aux lecteurs des Inrocks et de Télérama. En revanche, il possède un vrai talent de DJ pour ses B.O. toujours remarquables.

  • 26 Janvier 2013 à 1h47

    ALMFBTYPP dit

    pas vu le tarantino , j’avais adoré jackie brown et détesté celui avec uma thurmann et les ninjas mais bien d’accord sur l’alceste: Le roi LUCCHINI frappe toujours ; je vais à TOUS ses spectacles : du céline à murray en passant par la fontaine , barthes et rohmer;JUBILATOIRE bien que ce mot me dégoute car mis à toutes les sauces: tellement fin , tellement drole: le théatre de l’atelier est ma seconde maison: Un roi vivant LUCCHNI , un roi mort , STRUMMER des Clash : vive chabrol, hithcock et allen quand même ( sauf les derniers ) LUCCHINI FOR EVER

  • 23 Janvier 2013 à 22h21

    Barrabas dit

    Chers messieurs,
    Gardez vos commentaires condescendants pour le club des tarantinophiles. Libres à vous de bêler avec le troupeau des critiques officielles, mais si vous n’êtes pas capables de voir que Tarantino n’est plus que la caricature de lui-même et que ses film le triste reflet de l’époque : puérile, outrancier et criards, et bien vous êtes prêts pour toutes les sucreries du cinéma de divertissement.
    Après tout, c’est vrai qu’on peut se passer de Molière et, surtout, de Luchini et de Wilson, mais allez faire un tour du côté de Sergio Corbucci, le Django original.
    S’il est encore possible de critiquer le bougre de Tarantino, alors faites-vous plaisir : http://idiocratie2012.blogspot.fr/

    • 24 Janvier 2013 à 10h53

      JeanBart dit

      Justement, c’est un cinéma sucrerie, et vouloir à tout prix faire une analyse sur un 2ème niveau de lecture pour le comparer aux chefs d’œuvre du passé ou à un très bon film français sur Molière relève du pédantisme infantile.
      Si on n’aime pas Tarantino, on aime pas du tout, de Reservoir dogs à Django.J’avoue tomber de ma chaise en apprenant que l’un serait outrancier et criard et l’autre, non. Je connais des gens de bon gout, tout à fait respectables, qui n’aiment pas. Ce n’est pas l’objet des critique.
      Ce qui est mis en cause, c’est le tour de passe-passe dialectique, cette tentative de démontrer que c’était mieux avant, quand le petit quentin passait plus de temps à chercher des financements que derrière la caméra. Que la preuve, c’est qu’un petit film français sans gros budget est vraiment réussi…
      Au dela de la pauvreté de la reflexion, c’est surtout une mauvaise excuse pour cesser de bêler alors que le troupeau s’agrandit. On brûle ce qu’on a adoré, sans se rendre compte qu’on est passé d’un troupeau à l’autre, et que chemin faisant, on est probablement devenu un pisse-froid.

      • 24 Janvier 2013 à 13h27

        Barrabas dit

        Je crois, au contraire, que brûler les idoles permet de ne pas ronronner, de ne pas faire fructifier son petit capital culturel.
        Et ne crois pas, non plus, que Reservoir Dogs et Pulp Fiction étaient des sucreries; plutôt des “coups de feu” dans le paysages cinématographiques : violence décalée, scénario croisé, esthétique vintage, etc. (avant que cela ne devienne un style, puis une mode et désormais une marque de fabrique). Tarantino a choisi – reconnaissance aidant – de poursuivre dans cette voie jusqu’à la caricature de lui-même, pourquoi pas… Mais il ne sera pas dit que ceux qui ne le suivent pas sont de vieux rabougris. Je dirai même l’inverse. Question de point de vue, évidemment.

  • 23 Janvier 2013 à 10h58

    JeanBart dit

    C’est difficile de nourrir le feu sur l’ambulance ; les commentaires précédents sont suffisamment équilibrés pour remettre les choses en place sans s’en prendre trop violemment à l’auteur de cet articulet, qu’on a connu plus inspiré, notamment lorsqu’il parle de sujets qu’il maitrise. Sa mauvaise foi est alors mieux camouflée.
    Un point suffit pourtant à discréditer l’ensemble : avez-vous sérieusement revu Reservoir dogs pour y voir un décalage si important avec ses dernières productions ?
    Avez-vous trouvé Inglorious basterds si moralisateur ? Ah oui, j’y songe : il était contre les nazis, et maintenant contre l’esclavage. Le prochain film, c’est contre le sida ?
    Alors que Reservoir Dogs, il était contre rien. En même temps c’est un remake… Et Pulp Fiction, c’est contre la connerie ? Et Jackie Brown, c’est contre le bang ?
    Ce bon Quentin applique toujours la même recette – le sujet, aussi passionnant soit-il, est un décor, un prétexte, qui permet de faire fourmiller les clins d’oeil : il prend de la matière d’un peu partout, la malaxe, et la recrache dans un festival de dialogues, de musique et de situations délirantes à la narration finement déstructurée.
    On aime complètement ou pas du tout. J’entends tout à fait ceux qui détestent ; c’est un cinéma de plaisir, très typé. C’est comme du vin : certains prennent un pied monstrueux avec un vin de pays d’un vigneron fou qui refuse l’aoc, d’autres préfèrent se rassurer avec une belle étiquette bordelaise.
    Mais faire une psychanalyse à 2 balles de l’évolution du cinéma de Tarantino pour prouver que les grosses productions n’ont aucune saveur, alors qu’Alceste c’est merveilleux, songez que c’est Molière, c’est délicat, délicieux mais inexportable. Je trouve cette volonté de comparaison niaise et stérile.

  • 23 Janvier 2013 à 0h23

    senik dit

    Il croit pouvoir écraser le film de Tarantino rien qu’en faisant dégringoler sur lui la pile de tous les films géniaux qu’il a vus ces trente dernières années, comme si c’était lui qui les avait faits! Tarantin se sert des films qu’il a vus en cinéphile jouisseur, et pas en esthète élitiste!
    Brighelli pratique un name dropping infantile, et on aurait honte pour lui, si lui-même n’était si infatué et embarbouillé de sa culture.
      

    • 23 Janvier 2013 à 17h04

      girafe234 dit

      Tout à fait d’accord, et je ne pense pas qu’on puisse dire que Jackie Brown n’est pas un grand film.

  • 22 Janvier 2013 à 20h43

    Musstaki dit

    Dire que “les Noirs sont sympas”, alors qu’il n’y en a que trois, dont un qui est le principal opposant, une qui n’est qu’un Mac Guffin, et Django, qui est individualiste, se fiche de la condition noire, et ne souhaite que son bonheur personnel, c’est ridicule.
    Dire que les blancs sont répugnants, alors que le seul “gentil” objectif est celui campé magistralement par Christopher Waltz, c’est ridicule.
    Blâmer un film parce que “ça cause”, sans chercher à développer, c’est ridicule.
    Poser des questions rhétoriques pour éviter d’avoir à y apporter des réponses, c’est ridicule.
    Ne se fier qu’à Télérama quand la critique est unanime, c’est ridicule.
    Pondre une critique sans s’attarder un seul instant sur la mise en scène, c’est ridicule, et cela témoigne de grandes lacunes cinématographiques. 
    Se plaindre de l’omniprésence de la musique de Django, tout en se pâmant devant Il était une fois dans l’Ouest, ça se passe de commentaires.
    Dire qu’un film est moraliste quand son réalisateur est au centre d’une polémique monstre aux Etats-Unis, c’est croire que ce sont les bobos français qui dictent l’opinion mondiale. Et c’est aussi ridicule.

    Bref, cet article n’est qu’un ramassis de pseudo rébellion qui semble être la seule arme de certains face à ces fameux “bobos”.  J’ai l’impression que si vous n’aimes pas ce film, c’est parce qu’eux l’apprécient. Alors, qu’à 17 ans, on veuille aller désespérément à contre-pied de l’opinion dominante, passe, passe. Mais une fois enseignant, c’est inquiétant.  

  • 22 Janvier 2013 à 20h21

    Quentin albert dit

    Jusqu’à Spike Lee qui accuse Tarantino d’avoir insulté ses frères de race…
    Le Quentin s’était cru autorisé, compte tenu du message de son film, un emploi immodéré de ce qu’on appelle là bas, le n…word.
    Ben non. Raté. Domaine réservé camarade!
    Pas facile, hein, le politiquement correct.
    Après les nazis d’ inglorious bastards, les esclavagistes de Django, les visages pales assassins d’indiens?
    On aura fait le tour, non?

  • 22 Janvier 2013 à 19h56

    bea33 dit

    Il est grand tant que l’on rende justice à l’incompétence de Tarantino, quand je disais que j’étais parti avant la fin du film Pulp Fiction on me regardait d’un air bizarre.
    Merci Jean-Paul Brighelli

  • 22 Janvier 2013 à 19h55

    Christine dit

    J’ai cessé de lire Télérama et l’Obs il y a un siècle.
      
    “Alceste” est tout simplement savoureux ;  entendre de vrais comédiens jouer avec la langue et le style est pour moi un plaisir jubilatoire.

    Il est vrai que j’ai passé la cinquantaine…
     

  • 22 Janvier 2013 à 19h25

    Vassili Tchouïkov dit

    Tarantino a toujours fait de la merde. Pour un public de bobos jobards. Y compris Réservoir Dogs. Chiant à crever.
    True grit des frères Coen c’était pas mal.