Louise de Vilmorin, arbitre des élégances | Causeur

Louise de Vilmorin, arbitre des élégances

Un recueil de ses articles vient de paraître

Auteur

Marie Céhère

Marie Céhère
Sophistique, littérature.

Publié le 03 juillet 2016 / Culture

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Louise de Vilmorin (au centre) lors d'une réception dans son manoir à laquelle assiste André Malraux (à droite) (Photo : SIPA.00418428_000001)

À l’époque où les lectrices de Vogue, Marie-Claire ou feu Le Jardin des modes, n’étaient pas considérées comme des acheteuses écervelées, elles pouvaient y rencontrer Louise de Vilmorin qui leur parlait de poésie et en écrivait parfois, du printemps, de Noël, du lion de Denfert-Rochereau avec des précisions de surréaliste, du sable fin des plages portugaises et des embarras de circulation à Paris.

Entrée par hasard dans la carrière littéraire (elle rédige son premier roman alors qu’elle s’ennuie, à Las Vegas, avec son premier mari), Louise de Vilmorin, la « dame de Verrières », jouait pour l’argent un rôle de chroniqueuse acide et élégante dans une dizaine de revues.  « L’argent me ruine » disait-elle. Insatisfaite de ses papiers, elle n’aspirait qu’à se reposer en travaillant à ses romans, poèmes, calligrammes. Il est heureux qu’elle ait été si dépensière.

Cette petite centaine d’« objets-chimères » (articles et textes rares de 1935 à 1970) rassemblée par Olivier Muth, éditeur de sa correspondance avec Cocteau, Duff et Diana Cooper, sont autant de détails brodés sur une robe de créateur. Autant de coups de griffe, aussi, donnés dans le tableau de la femme-Moulinex d’un côté, femme-libérée de l’autre, que l’on veut brosser de la gent féminine de ces trois décennies.

Louise a des passe-temps « de femme », à commencer par la botanique. Elle écrit pour Jardins de France que « dans les jardins, la beauté est en vacances. Elle s’amuse, elle a des plaisirs simples, elle grimpe aux arbres, porte des fleurs (…) »

Louise a des délicatesses « de femme ». En 1944 elle écrit l’hommage du journal Carrefour à Antoine de Saint-Exupéry, dont elle a été proche. Un hommage à un ami ou à un amant qui ne doit pas être intime, voilà le souci des femmes du monde quand leurs amours sont aussi des héros populaires.

Louise livre à la revue Hommes et mondes (rebaptisée par ses soins « Hommes immondes ») une rêverie sur ses souvenirs à Vienne et le palais de Schönbrunn.

« Une femme élégante est une inconnue qu’on reconnaît »

Louise aime la mode. Les artisans français, les petites mains parisiennes, savent capturer les chimères et les changer en objets, en robes-chimères, bijoux-chimères, chapeaux-chimères que seul Paris ne copie pas. Elle avertit que ces chiffons doivent être apprivoisés. Qu’il arrive qu’une robe refuse d’être portée parce qu’elle jure avec la couleur du jour, ou qu’un miroir soit déréglé comme une horloge et nous montre au réveil notre visage du soir.

« Une femme élégante est une inconnue qu’on reconnaît » : Louise décrit mieux qu’un homme les richesses de la beauté féminine et les secours de l’élégance ; l’élégance française, naturellement. Mais savons-nous encore ce que cette expression usée signifie et recouvre ? Dans les années 1950, en tout cas, on la croisait partout, des faubourgs aux salons, et il semblait à Louise de Vilmorin « aussi vain de la nier que de lui demander de ne pas s’exprimer. »

Un manteau pouvait anéantir une idylle, un chapeau révéler un caractère, une chaîne de montre signaler un ridicule. Depuis la fin de la guerre, dit-elle à ses lectrices, la pression de l’apparence pèse aussi sur les hommes. Ceux qui n’y prêtent pas attention paraissent laids, froissés, malpolis, au bras de femmes toujours éblouissantes.

Les femmes, lit-on entre les lignes d’un article donné au Monde en 1950, détiennent les clés de l’après-guerre. Il y a celles qui tiennent les très désuets salons littéraires, « vivent dans un perpétuel printemps de points d’interrogation », font les réputations et les grands hommes qui leur doivent un succès ou une carrière. Il y a, surtout, toutes les autres. Elle mènent le monde, lui donnent son rythme, celui des saisons de haute-couture, et son allure toujours changeante.

Les objets-chimères de Louise de Vilmorin, à qui des lettres anonymes reprochèrent son égocentrisme, contiennent, piégées, une part de beauté et un reste d’âme de ce temps où l’élégance était enviée pour ne pas s’acheter.

Objets-chimères, articles et textes rares 1935-1970, Louise de Vilmorin, Gallimard, 324 pages.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 7 Juillet 2016 à 1h31

      IMHO dit

      Je remarque que l’époque Loulou de Poméranie n’est pas mentionnée .

    • 5 Juillet 2016 à 7h32

      QUIDAM II dit

      Il est étonnant et amusant de constater que la fascination exercée par les vertus dites « aristocratiques » (élégance, distinction, culture, « bon goût », raffinement, esprit, et patati et patata) impressionnent toujours la petite bourgeoisie intellectuelle, et les prolos.

      Renseignements pris et vérifiés : contrairement aux apparence, Louise de Vilmorin avait des intestins, comme tout le monde.
       

      • 5 Juillet 2016 à 11h59

        Patrick Mandon dit

        Votre première phrase est bancale.
        Quant aux intestins de Loulou… Vous savez que Louis XIV, à Versailles, recevait volontiers ses sujets, alors qu’il était sur sa chaise percée, celle-ci pouvant être transportée partout dans le château. Néanmoins, il se fit aménager un « cabinet de la chaise », où il « chiait tranquille ». Plus tard, sous Louis XV, le procédé de la chasse d’eau, grande innovation, emportait tous les débris royaux vers une fosse, par un système d’égouts.
        Comme vous le voyez, la France, même intestinale, a toujours su à la fois se soulager et accueillir le progrès technique.
        Je vous vois féru, voire gourmand, des choses « du siège », si j’ose dire. Seriez-vous versé dans l’art de la coprologie ? Sauriez-vous interpréter l’état de santé, voire le caractère d’une personne par la simple observation de ses fèces ? Si vous disposez d’informations, par ce biais, sur Louise de Vilmorin, à Verrières-le-Buisson, n’hésitez pas me les communiquer : relativement à ma chère Loulou, il n’est nul sujet qui me semble trivial. Par discrétion et respect des familles, adressez votre compte-rendu à la rédaction, qui fera suivre, merci.

        • 6 Juillet 2016 à 6h38

          QUIDAM II dit

          @Patrick Mandon
          Les remarques caustiques que vous m’adressez sont méritées…
          Mais cela n’enlève rien à l’agacement qu’il est légitime d’éprouver quand, en guise de mérite littéraire, on nous fait le coup du raffinement, de l’élégance, de la distinction ; quand on nous la joue à l’intimidation sociale et culturelle.

          Cela étant dit, il ne fait pas de doute que Louise de Vilmorin était sans doute une femme d’esprit exquise, délicate et charmante.
           

        • 6 Juillet 2016 à 12h06

          Patrick Mandon dit

          Quidam II, je vous salue et, pour cela, je m’incline volontiers !
          Passez outre votre (légitime) méfiance « de classe » : vous découvrirez chez Loulou un authentique talent littéraire, et un style augmenté d’une vraie attention aux autres.

        • 6 Juillet 2016 à 19h40

          QUIDAM II dit

          @ Patrick Mandon
          Je vais relire plusieurs romans de Louise de Vilmorin qui m’avaient charmé lorsque j’étais adolescent (il y a très longtemps), et que l’art et la poésie me touchaient encore…

        • 6 Juillet 2016 à 20h10

          Patrick Mandon dit

          QUIDAM II : Essayez de vous procurer la correspondance, le journal de Loulou, ses menus travaux littéraires (Démone et autres textes, Intimités), aux éditions Le Promeneur : c’est là qu’elle se révèle sous son jour le plus séduisant, elle qui était « née inconsolable ». Bien sûr, elle appartenait à et fréquentait un monde très sophistiqué, qu’on baptisera « mondanité », mais qui était aussi peuplé de gens attachants et diablement intelligents. Jean Cocteau, par exemple, fut l’un de ses plus fidèles amis (avec une ombre, vers la fin, je crois). Tous ces écrits ont été publiés par Patrick Mauriès, son éditeur posthume (excellent travail d’éditeur).
          Enfin, procurez-vous, si vous ne le possédez déjà, Madame de, chef d’œuvre de Max Ophüls, dont je parlerai ici prochainement : ce film du grand Max a été tourné d’après un superbe scénario de Loulou de Vilmorin, avec Danielle Darrieux et Vittorio De Sica. Si vous ne l’avez pas encore vu et si vous êtes déçu, je m’engage ici à vous le rembourser !
          La mondanité est une chose apparente : si elle n’affecte pas la sensibilité, elle peut contribuer à la développer (voyez Proust).

        • 7 Juillet 2016 à 8h24

          QUIDAM II dit

          @Patrick Mandon
          Vous vous doutez que Proust n’est pas mon auteur de prédilection, bien que son humour méchant et cruel soit une délectation de presque chaque ligne.

        • 7 Juillet 2016 à 11h28

          Patrick Mandon dit

          7 Juillet 2016 à 8h24 QUIDAM II dit
          « Patrick Mandon Vous vous doutez que Proust n’est pas mon auteur de prédilection, bien que son humour méchant et cruel soit une délectation de presque chaque ligne. ».
          Comment un écrivain dont « l’humour méchant et cruel [est] une délectation de presque chaque ligne » (la méchanceté, la cruauté sont en effet omniprésentes dans son œuvre), et que vous comprenez fort bien, peut-il ne pas être votre (ou, au moins, l’un de vos) auteur(s) de prédilection ?

        • 7 Juillet 2016 à 20h18

          QUIDAM II dit

          @Patrick Mandon
          Parce que l’intelligence de Proust est excessive et que je réponds par l’affirmative, en le déplorant, à la question de Barbey d’Aurevilly :
           « Est-ce que dernièrement, l’Esprit ne s’est pas changé en une bête à prétention qu’on appelle l’Intelligence ? » 
          (in « Le dessous de cartes d’une partie de whist » du recueil « Les Diaboliques »)
           

        • 7 Juillet 2016 à 23h57

          Patrick Mandon dit

          QUIDAM 7 Juillet 2016 à 20h18, à Patrick Mandon :

          Parce que l’intelligence de Proust est excessive et que je réponds par l’affirmative, en le déplorant, à la question de Barbey d’Aurevilly : « Est-ce que dernièrement, l’Esprit ne s’est pas changé en une bête à prétention qu’on appelle l’Intelligence ? » (in « Le dessous de cartes d’une partie de whist » du recueil « Les Diaboliques »).
          Vous avez de belles lectures, décidément, QUIDAM, et cela aura été un réel plaisir de vous croiser.
          En effet, une déformation de l’intelligence, une pratique forcenée du raisonnement, une démonstration permanente, bruyante, presque foraine de l’intellect, peut nuire sérieusement à l’art lui-même. C’est, je crois, dans ce sens qu’il faut entendre la protestation du grand Barbey. Mais convenez que ce risque n’existe pas chez Marcel P., qui a mis sa faculté merveilleuse d’observation et de discernement au seul profit de son art, tout d’infinies nuances. Proust est un artiste : il se nourrit du spectacle du monde changé par sa finesse d’interprétation et par sa « monstrueuse » sensibilité. Ainsi Céline !
          Cela dit, plus tard dans le XXe siècle, la littérature « intelligente » et les écrivains qui s’en réclamaient, ont ouvert (et fermé, d’ailleurs) la grande parade de la « bête à prétention ».

        • 7 Juillet 2016 à 23h59

          Patrick Mandon dit

          On lira « peuvent nuire », et non « peut nuire ».

    • 4 Juillet 2016 à 20h52

      Patrick Mandon dit

      Sanchum Pensu : Vous qualifiez de « rombière » l’une des femmes les plus élégantes (élégance morale autant que d’apparence), les plus sensibles, les plus cultivées, les plus douées de son temps. On peut moquer qui l’on veut, mais, pour cela, il faut user d’une arme d’ironie en accord avec sa cible. Vous ignorez tout, visiblement, de Loulou.
      En outre, vous aurez bien du mal à soutenir devant un aréopage un peu éduqué que Marie Céhère chausse de « lourds sabots ».
      Vous devriez plutôt vous interroger sur la faillite intellectuelle et culturelle de vos amis socialistes, et de vos amis « de gauche » en général. La meilleure preuve de cet effondrement se trouve dans les trois titulaires du portefeuille de ministre de la culture : pas une pour rattraper l’autre ! Demandez-vous donc pour quelle(s) raison(s), une jeune femme brillante choisit de rejoindre les rangs du « parti infâme », après vous avoir adressé un pied de nez.
      Votre gauche est en déroute : seriez-vous l’un de ses syndics de faillite ?
      Parseval : un peu de mauvaise foi ne nuit pas à une défense, beaucoup la ruine.

    • 4 Juillet 2016 à 12h37

      Patrick Mandon dit

      Allons, Parseval, ce n’est pas de votre élégance de placer ici cette fausse perspective. Les joies du prince de Ligne parcourant son jardin « de fantaisie », à Belœil (le château et le parc sont aujourd’hui magnifique), n’abolissent nullement les plaisirs botaniques de la grande Loulou.
      Il y a quelque humour, à vanter les mérites littéraires (indiscutables : elle fut une chroniqueuse sans équivalent aujourd’hui !), la sensibilité, la mélancolie, l’humour élégant d’une femme remarquable, alors que s’avancent, que « menacent » des néo-féministes aux mœurs et aux habitudes de camionneurs irrités. Ne faites pas le malin hypercritique, le philosophe de fin de banquet : abandonnez ce rôle à Sancho Pensu !

      • 4 Juillet 2016 à 15h26

        Sancho Pensum dit

        “Il y a quelque humour, à vanter les mérites littéraires (indiscutables : elle fut une chroniqueuse sans équivalent aujourd’hui !), la sensibilité, la mélancolie, l’humour élégant d’une femme remarquable, alors que s’avancent, que « menacent » des néo-féministes aux mœurs et aux habitudes de camionneurs irrités.”

        Si l’on veut. Et on l’avait bien compris.
        Mais le fait que Causeur le fasse avec d’aussi lourds sabots contrevient quelque peu à l’élégance du sujet. Transformé, pour le coup, en simple outil de propagande.
        Et que voulez-vous attendre d’autre de l’alibi culturel du FN, qui clôt ses études de philo sur un phénoménologue nazi ?

      • 4 Juillet 2016 à 15h42

        Parseval dit

        Oh moi, c’est le “passe-temps « de femme »” qui m’a fait réagir alors que la botanique n’est pas réservée à un sexe.
        Il y a d’ailleurs quelque humour à démasculiniser les jardiniers de jadis alors que s’avancent les néo-réactionnaires fustigeant la féminisation de la société.

    • 4 Juillet 2016 à 11h48

      Sancho Pensum dit

      Et Causeur célébra la rombière…

    • 4 Juillet 2016 à 9h12

      Parseval dit

      “Louise a des passe-temps « de femme », à commencer par la botanique”
      Tiens donc. Qui a écrit Le thresor des parterres de l’univers ou Coup d’oeil sur Beloeil ?

    • 4 Juillet 2016 à 9h05

      QUIDAM II dit

      Louise de Vilmorin semble avoir habité une autre planète et un autre temps. Elle paraît être une alien  à l’élégance et au raffinement finalement ridicules… même si, de nos jours, « les vedettes » de nos lettres, de nos gazettes et de nos écrans sont d’une lourdeur affligeante et ennuyeuse.