Il a la voix grave des enfants tristes, et la candeur de ceux du siècle. Il arrive sur scène avec son rire de gosse et la chanson la plus poignante de son dernier album, Des Flocons dans l’eau ; sa guitare à reverb et ses accords mineurs envoûtent la petite salle du Zèbre, au 63 boulevard de Belleville. Ce sont Louis-Ronan Choisy et ses trois musiciens. Lui, tour à tour au micro, au clavier, à la trompette − mélancolie, énergie et gravité − est l’un des meilleurs chanteurs français de ces dernières années : quatre albums et une bande originale depuis 2001, des concerts d’une confidentielle envergure, et toujours relativement inconnu du grand public. À croire que la France lui préférera toujours Bénabar ou Raphaël.

Amours, chairs, armes et alcool

On aurait tort, pourtant, de le ranger du côté des « artistes de la nouvelle scène française ». Choisy a dans le timbre et la trempe quelque chose des sixties du Gainsbourg qui se réclame de L’Amour monstre de Pauwels, dans l’âme des relents de symbolisme qui lui font perpétuer les tableaux habités de Caspar David Friedrich, auquel il consacre d’ailleurs un morceau magnifique. Il arrive que, parfois, la chanson française se targue d’un beau sans utilité, sans révolte et sans indignation prévisible.
Louis use d’une poésie simple et claire, sombre malgré son sourire et sa bonhomie. La voix basse et virile minaude parfois, se féminise ; Louis sait être un dandy, mais sans être poseur. Son art charmant et ses arrangements impeccables rappellent que « variété » n’est pas une insulte. Et comme on a toujours besoin d’étiquettes, on saura musicalement situer la production de Louis-Ronan Choisy entre Daniel Darc et Benjamin Biolay, avec ce raffinement électro très Daho qui habille à merveille de jolies prouesses verbales, parfois précieuses mais jamais faciles, surtout sincères et travaillées.
On sait aussi que l’an dernier, Louis, tête d’ange, a fait l’acteur aux côtés d’Isabelle Carré dans Le Refuge, de François Ozon.

De quoi parlent ses chansons ? D’amour, de chair, d’armes et d’alcool (La Femme à l’arme blanche, Valse de l’amant possessif, Le Baiser). De mort, de destinations touristiques (Mourir à Venise, En sautant du 8e étage, Calcutta, Copenhague). D’aventures grisantes et de frivolités (Ailleurs, c’est ici, Lady Lolita, La Nuit m’attend).

L’anti-Raphaël

La production de Choisy est certes plus bourgeoise que les chansons de Raphaël, mais nous payons de cette obole l’évitement de la condescendance. On pourra au passage signaler que nous avons écouté l’opus insignifiant de ce dernier d’une oreille martyre et attentive sur Deezer : on se réjouit qu’il soit aujourd’hui possible de prendre connaissance d’albums décevants sans y laisser un kopeck.

Lors d’un passage au Grand Journal, il y a quelques mois, c’est ce même chanteur qui s’est vanté de dénoncer le patriotisme comme conformisme. Qu’on vienne donc m’expliquer comment être subversif en crachant sur la patrie en 2010, et ce qu’il y a de formidable à applaudir un vidéoclip dans lequel ce même chanteur trouve très drôle de toucher les seins de Jeanne d’Arc. L’engagement a peut-être trente ou quarante ans de retard, mais le désengagement, lui, tient du génie éternel de la chanson française qui dit l’amour, l’amitié, la beauté, la poésie, la grâce.

Louis-Ronan Choisy a donné, en novembre, un concert qui nous fait regretter de ne point l’entendre souvent sur la bande FM. Mais rares sont les stations qui se soucient encore de chanson française. Yannick Noah est le pape des radios de variété et hurle avec les loups idéologiques l’effacement des frontières ; la jeunesse française se gave de slam français au grand corps maladif ou, pour la plus téméraire, de nu Metal autoroutier et nauséeux. Il n’y a guère plus que Myspace pour faire découvrir les talents qu’une époque dénuée d’instinct qui n’a que l’iconoclasme comme valeur sûre et la médiocrité indignée, solidaire et haineuse comme étendard. Louis-Ronan Choisy, lui, sonne l’olifant devant un parterre de passionnés. Quand j’irai voir Dieu, lance-t-il comme une promesse. Son triomphe n’est peut-être pas de ce monde, mais nous serons du sien.

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