L’exécutif frappé par le syndrome Marie-Antoinette? | Causeur

L’exécutif frappé par le syndrome Marie-Antoinette?

Le pain et la brioche attendront, vous avez l’Euro 2016!

Auteur

Jacques Sapir
économiste, spécialiste de la Russie.

Publié le 10 juin 2016 / Économie Politique Sport

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François Hollande en 2014 (Photo : SIPA.00682745_000015)

Par sa voix la plus autorisée, celle du président François Hollande, le gouvernement a donc protesté contre la manifestation organisée le 8 juin devant le domicile de Myriam El Khomri, ministre du Travail. Cette protestation — François Hollande a qualifié « d’inadmissible » cette manifestation — vient après les protestations d’Emmanuel Macron, ci-devant ministre de l’Economie, contre le mouvement au cours duquel il fut pris à partie et un œuf a atterri sur sa noble chevelure. Cet incident fut quasiment qualifié d’attentat contre la démocratie. Et pourquoi pas de crime de lèse-majesté ? Il faut donc réfléchir à ce que révèle ce discours.

La politique de l’exaspération

Le discours employé, que ce soit par le ministre ou par le président, soulève un immense problème. Non que ce genre de démonstrations soit normal. Dans un pays démocratique, en temps normal, elles ne devraient pas avoir lieu. Mais nous ne sommes ni dans des temps « normaux », à moins que l’on ne considère 3,5 millions de chômeurs comme une « norme », ni non plus dans un pays démocratique si l’on en juge à l’aune des violences policières qui ont marqué les dernières manifestations contre la loi El Khomri. Et c’est bien le problème.

Le gouvernement a pris la responsabilité de créer des relations hautement conflictuelles avec une large partie de la population. La loi El Khomri n’est que l’un des aspects de cette situation, mais un aspect essentiel. Au-delà du problème de fond, le problème de la méthode saute aux yeux. Les divers sondages confirment qu’une majorité absolue des Français est opposée à cette loi en l’état. Mais, le gouvernement n’en a cure. Il passe en force sur ce sujet, et l’emploi de l’article 49-3 est ici hautement symbolique. La menace d’une réquisition des grévistes, menace agitée par des membres du gouvernement, et semble-t-il par le président en privé, s’inscrit dans cette logique d’un usage brutal de tous les moyens dont un gouvernement dispose.

Les mots utilisés par le ministre des Transports sont d’ailleurs significatifs et effrayants. Quand ce ministre ose dire « Il n’y aura aucune tolérance par rapport à des agissements qui remettraient en cause la grande fête dans laquelle la France s’engage », se rend-il compte qu’il décrit un politique se réduisant aux « pain et jeux » (Panem et Circenses) de l’Empire romain décadent ?

L’exaspération d’une partie de la population, exaspération qui se nourrit aussi d’autres problèmes, est donc compréhensible. Elle est même palpable et, qu’ils ne s’en rendent même pas compte, est l’une des preuves de la nature hors-sol de ce gouvernement, confit dans les ors de la République.

Il ne comprend donc pas tout ce qu’implique cette exaspération, qui naît du sentiment qu’un mouvement largement majoritaire parmi les Français se heurte à l’autisme, mais aussi à la violence d’un pouvoir minoritaire, ce dont les derniers sondages témoignent. Il ne comprend pas que cette exaspération se renforce à chaque fois que le gouvernement fait, au nom du maintien de l’ordre, un usage clairement disproportionné de la force.

Indignation sélective

Le discours qui nous est tenu par les divers membres du gouvernement est donc celui de l’indignation. Mais, cette indignation est bien trop sélective pour être honnête. Que l’on se souvienne des manifestations suscitées par la réforme Allègre, du nom de ce déplorable et calamiteux ministre de l’Education nationale du gouvernement socialiste de Lionel Jospin. Lors des manifestations contre cette dite réforme, des militants syndicaux étaient allés sous les fenêtres, y avaient installé des haut-parleurs, et avaient régalé ses oreilles de barrissements d’éléphants, pardon de mammouths… Personne n’a le souvenir que Monsieur Claude Allègre ait crié à une intolérable atteinte anti-démocratique, même si on peut penser qu’il avait peu apprécié le procédé.

Au-delà, les militants socialistes ne se sont pas privés, dans l’histoire de ces quarante dernières années, soit de soutenir des manifestations interpellant directement des ministres de droite, soit d’apporter, dans la presse, leur soutien à de telles manifestations. Car, ces dernières font partie – aussi – de la démocratie. Assurément, cette démocratie n’est point apaisée. Mais il faut comprendre que cette notion d’apaisement recouvre soit l’existence d’un consensus — mais rien dans la politique menée par ce gouvernement n’y conduit —, soit, en réalité, le silence de la répression du mouvement social. Et ce silence est bien souvent un silence de mort. Voilà pourquoi cette « indignation » des membres du gouvernement porte à faux.

Le mépris et l’indignité

Cette « indignation » est donc révélatrice en réalité de deux attitudes. Elle peut nous révéler le mépris profond dans lequel le président comme ses ministres tiennent le peuple dit des « sans dents ». C’est le syndrome Marie-Antoinette. Le nom de la femme de Louis XVI est devenu, à tort ou à raison, le symbole d’une élite complètement coupée des réalités que vit la majorité de la population. Et l’on connaît le mot, sans doute apocryphe, qu’elle prononça en pleine famine : « S’ils n’ont plus de pain, qu’ils mangent de la brioche ». Cette indignation peut donc traduire un profond mépris, mépris de caste et mépris de classe. Mais, elle peut aussi, et ce n’est pas incompatible, révéler l’incurable bonne conscience qui entoure toute la politique du gouvernement actuel. Comment pourrait-on se révolter contre un gouvernement qui est « bon » par nature ? La « gauche » représente le peuple, c’est entendu depuis toute éternité. Quels sont donc ces énergumènes qui osent nous contester ? Ainsi, confits dans leur bonne conscience, le ministre comme le président ne peuvent tout simplement pas se représenter les effets réels, et profondément réactionnaires, des mesures qu’ils font passer avec, d’ailleurs, une rare brutalité. Comment donc des syndicats peuvent-ils s’en prendre à ce gouvernement de « gauche » ? Ainsi va la vie en ce cas, et ce gouvernement se pense dans le monde des bisounours, mais agit en réalité avec une dureté, un mépris des biens et des personnes et une instrumentalisation de l’ordre public dont on a eu rarement exemple.

Quelle que soit l’explication, et quelle que soit l’attitude qui explique ce comportement, l’effet sur la population en est à tout plein désastreux. Il est aujourd’hui évident pour une large majorité de nos concitoyens que le gouvernement ne proteste pas : il chouine. Telle est donc l’image terrible que ce gouvernement renvoie : dur avec les faibles et soumis aux puissants tant qu’il s’agit de politique, chouinant et pleurnichant dès qu’il est confronté à la moindre opposition. Cette combinaison de brutalité envers les autres et d’auto-apitoiement envers soi-même est dévastatrice en matière d’opinion publique. L’une des conséquences du mouvement social contre la loi El Khomri aura donc été de révéler la véritable nature de ce gouvernement, et de montrer à tous, et au-delà des opinions politiques particulières que l’on peut avoir sur tel ou tel point, sa profonde indignité.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 15 Juin 2016 à 11h51

      Jourbon dit

      Aujourd’hui la loi travail est complètement vide de son sens initial , aussi toutes ces manifestations ne sont en fait dirigées que pour dire à Hollande de s’en aller voir ailleurs , et pourquoi pas en Corrèze ?
      Tous ceux qui manifestent maintenant le font pour montrer leur ” raz le bol ” face à un Président qui les a tromper et qui leur à menti en leur faisant des promesses qu’il savait ne pas pouvoir tenir .
      Il semble bien que ceux qui manifestent le plus sont justement ceux qui ont votés pour lui .
      Ce Président aura été le plus mauvais et le plus incapable de la cinquième République .
      Il récolte aujourd’hui les fruits de son incapacité à gouverner, il devrait savoir en tirer les conclusions avant l’heure , cela lui permettrait au minimum de se retirer avec un peu de dignité . 

    • 14 Juin 2016 à 16h53

      kelenborn dit

      Sapir nous avait habitué à moins pire…. il est tout aussi confit que ceux qu’il détracte car il ne veut comprendre qu’une partie de la question. Que les cris de vierge effarouchée de Macron et compagnie fassent s’esclaffer le bon peuple et encore plus qu’au spectacle de Guignol…J’ai peur que la brioche de Mélenchon ne soit pas meilleure!
      Mais ouvrez cela pour rigoler avec le marquis de Carabas

      http://kelenborn.e-monsite.com/pages/canailles-escrocs-et-bouffons/le-macron-de-carabas.html

      martin kelenborn

    • 13 Juin 2016 à 16h16

      chouette13 dit

      C’est bien dit ! Le peuple se sent bien incompris et subit “l’affront populaire”. Vendredi soir à vos casseroles devant votre Mairie pour manifester votre” ras le bol ” de cette loi EL KHOMRI!

      • 14 Juin 2016 à 7h58

        munstead dit

        Très intelligent de manifester devant les mairies qui n’ont aucune responsabilité dans l’élaboration de la loi et qui ne représentent pas le gouvernement. Et évitez de parler pour “le peuple” qui ne vous a rien demandé.

    • 13 Juin 2016 à 16h09

      griblet dit

      je suis surpris qu’un journaliste spécialiste de la russie et confit (confiné ?) dans l’opposition ose ne qualifier les violences que de policières (en réaction à quoi on se demande).

    • 13 Juin 2016 à 14h46

      Olympio dit

      Eh oui.
      Nous sommes loin des mâles accents du discours de Villepinte.
      “Mon ennemi c’est la finance”. Son ministre de l’économie est un ancien banquier d’affaires ….. :-)
      Ceux qui ont cru au discours de Villepinte se sentent c*c*s et les donneurs de leçons d’hier sont aux manettes et ce n’est guère brillant.

      MoiPrésident devrait songer à ce mot d’Alphonse ALLAIS.

      Quant le menteur n’est plus cru …. il est cuit !

    • 13 Juin 2016 à 14h19

      Broquere dit

      C’est du mépris en toute bonne conscience Monsieur l’Economiste!
      Mépris de la tête d’œuf Hollande pour les autres et bonne conscience socialo qui pense être le peuple et donc savoir lieux que lui ce qui lui convient.

    • 13 Juin 2016 à 12h07

      meylanville dit

      Les roitelets de gauche ne supportent pas la contestation, drapés qu’ils sont dans leurs privilèges pourtant éphémères . L’avenir le confirmera .
      Vous vous rendez compte de l’affront insupportable ? Aller chahuter sous les fenêtres d’un ministre ? Ministre dont l’attitude a mis le pays sens dessus dessous .
      Décidément, cette populace ne respecte vraiment rien .
      Le jour où ils remettront les pieds sur terre sera très dur pour eux .
      Vivement que ce jour arrive, leur suffisance ayant atteint un sommet .
      La marée se chargera de décoller ces moules de leurs rochers en or .

    • 13 Juin 2016 à 12h06

      munstead dit

      Il me semble que Sapir devrait se contenter de relayer comme il le fait si bien les informations de Moscou et éviter de mêler morale, mépris, injures et idéologie.