L’ivresse sucrée | Causeur

L’ivresse sucrée

Auteur

Patrick Mandon

Patrick Mandon
éditeur et traducteur.

Publié le 04 avril 2014 / Brèves

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Je dors d’un sommeil irrégulier. Je m’éveille souvent. Depuis que j’en ai chassé ma dernière compagne, le palais est silencieux. Plus aucune porte ne claque. Je vis seul. La nuit, je me rends jusqu’aux cuisines de l’Élysée, où la faim me porte. J’y trouve des reliefs appétissants, que je dévore. Je suis alors saisi d’une frénésie alimentaire. J’aime les gâteaux surtout. Je m’en remplis la bouche. Sous la masse des comestibles, constamment renouvelée, mise en branle par la mastication rapide, mes joues se gonflent démesurément, s’animent, se déforment. Je surprends parfois mon reflet dans une vitre, et je trouve comique ma face enflée, mes lèvres souillées et humides, vers quoi reviennent toujours mes mains chargées de nourriture, dans un geste mécanique et pressé. « Eh bien, président, tu bâfres ! »

C’est ce que je me dis à part moi. Je souris ; des éclats de gâteau jaillissent, un mince filet s’échappe de mes commissures.
Affolé de pâtisserie, je m’assieds dans la pénombre, et je laisse la saturation s’installer, prendre possession de mon être. Les glucides s’infiltrent dans le réseau de mes veines, irriguent mon cerveau, tous mes membres.
Je me soumets à la loi du sucre.

J’ai nommé Manuel Valls premier ministre. Ce petit monsieur vient de passer deux années à la tête de la police. Il n’a pu, à ce poste éminent, où l’on peut déplacer à sa guise, sur une carte, des compagnies en armes, apaiser sa soif de commandement. C’est un plaisir renouvelé que le spectacle de ces républicains d’élite, manifestant sans vergogne une suffisance de tyranneau de canton. La dernière semaine de son exercice lui aurait été fatale, si le ridicule et la honte pouvaient encore tuer : un pompier a refusé de prendre la main qu’il lui tendait. Quel camouflet pour ce matador de baignoire !
Bah ! Ce ne fut là que la première station de son chemin de croix. Je ne lui donne pas un an pour que Matignon épuise son arrogance. Il sortira de l’épreuve plus essoré qu’un linge de maison du tambour d’une machine. Pour l’heure, la presse complaisante lui tresse des couronnes : il connaîtra tantôt que le laurier comporte des épines.

J’ai souhaité sortir Ségolène Royal de la lointaine réclusion où elle se morfondait. Je la vois encore, accablée, larmoyante, criant presque grâce aux électeurs, qui l’avaient écartée de La Rochelle… C’est beau une femme qui pleure, la nuit !
On me rapporte que le fidèle Ayrault a été blessé que je ne le reconduisisse pas dans sa fonction. Ah, le brave homme ! Je l’imaginais dans son bureau, lundi dernier, espérant mon appel, soutenu par un fol espoir, et par celui de ses commensaux, telle cette madame Bricq, qui crut habile d’encenser la cuisine de Matignon, au détriment de celle de l’Élysée.
Quel chemin parcouru depuis que j’ai quitté la rue de Solférino ! Où sont mes concurrents, mes ennemis devrais-je dire, car il furent trop peu loyaux pour être mes adversaires, et dans quel état se trouve le parti socialiste ?

J’ai su que M. Kahn cherchait jusqu’en Chine des investisseurs pour plus d’un milliard d’Euros. Il a en tête la création d’un « fonds spéculatif entièrement dédié à la macro-économie ». Je me répète cette information à toute heure de la journée, et je souris. M. Kahn, le champion de la gauche, celui que tout un peuple attendait, l’économiste qui murmurait à l’oreille des princes et des gogo-danseuses, Je l’imagine dans le bureau de son « hedge fund » adoptant tour à tour une position courte ou longue, fasciné par la chute… des marchés. Il me toisait, naguère, il m’enjoignait de me soumettre ou de me démettre. Sic transit… intestinal, ah, ah, ah !
J’ai gardé Fabius aux Affaires étrangères. Il n’est que ce portefeuille d’assez vaste pour contenir l’ennui qui l’habite. Il fit un usage médiocre des dons innombrables que la naissance et la nature lui avaient abandonnés. Sa conversation était l’une des plus brillantes de Paris, mais il ne consentit jamais à échanger avec moi que des banalités. À présent, il confie aux œuvres d’art et aux jolies femmes le soin de le divertir.

Quant au parti socialiste, si je disposais d’un reliquat de piété, je prierais volontiers pour qu’un dieu de miséricorde exauçât le vœu de M. Emmanuelli, lequel déclarait ce matin que « la démission du premier secrétaire ne [lui] paraîtrait pas inopportune ». Décidément, ce monsieur Désir-sans-avenir n’aura existé véritablement que dans le refus qu’il suscitait !
L’aube se lève sur Paris. Je retrouverai tout à l’heure l’inquiétante servilité de mes courtisans. Avant de regagner ma chambre, je risquerai quelques pas dans le parc. Je n’ai plus faim. L’écœurement de la chose sucrée a suivi son éblouissement.
Tous les plaisirs sont brefs et infidèles.

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    • 4 Avril 2014 à 20h43

      Patrick Mandon dit

      Parseval, j’en ai profité pour visionner https://www.youtube.com/watch?v=bYMpnNaB-9s
      Ah mais, c’est pétaradant !
      Je ne regarde que très peu la télévision.  

      • 4 Avril 2014 à 20h51

        Parseval dit

        Oui elle est excellente ! Avant il y en avait plus sur internet, mais ils ont été retiré, je vais vous en mettre une anthologie sur Dailymotion.

    • 4 Avril 2014 à 20h30

      Patrick Mandon dit

      Parseval, je reconnais que cette séquence des Guignols est excellente, alors que je ne suis client ni des Guignols ni, surtout, de Banal +.
      En fait, je n’aimais pas l’esprit Guignol, qui sévissait ii y a quelques années. Il représentait l’esprit néo-beauf, qui a triomphé sur l’ensemble de cette chaîne.
      Je vais regarder toute la série. 

    • 4 Avril 2014 à 19h18

      Flo dit

      Ah, ce n’est pas bien de vous goinfrer comme ça Président, c’est notre pognon qui y passe !
      Surtout que dans la journée et dans la soirée, vous ne vous êtes pas privé. Les petits fours du pot de départ de votre collaboratrice de l’AFP ne vous ont donc pas suffi ? 

    • 4 Avril 2014 à 18h33

      Parseval dit

      Que tout ceci est plaisant !

      Petit Monarque et Catacombes de Maulin.
      http://www.youtube.com/watch?v=pp3y2msU_CE

      • 5 Avril 2014 à 12h41

        Schiczu dit

        Oh, mais il est extraordinaire ce Parseval. Vous avez donc tout lu. Avouez que vous habitez dans les caves de la BNF !

    • 4 Avril 2014 à 15h16

      Schiczu dit

      Nouveau scandale des écoutes !
      Le magazine Causeur a réussi à introduire une caméra caché dans la cuisine de l’Élysée. Révolté par cet affront au droit à l’intimité, Edwy Plenel à déclaré son dégoût pour “ces soi-disant journalistes qui outrepasse leurs droits pour créer le scoop.”
      Contacté par nous, sa rédactrice en chef, Élisabeth Levy proteste de sa bonne foi. “C’est une initiative individuelle regrettable. Le responsable sera privé de dessert.”

    • 4 Avril 2014 à 15h08

      Patrick Mandon dit

      Comment, L’Ours, le Président de chez Bernachon ! J’ai un souvenir ému de cette somptueuse gourmandise ! Il n’est de chocolat que Bernachon, c’est une chose désormais admise, et qui devrait être proclamée Urbi et Orbi. 
      Borgo, le « petit caudillo qui me mange dans la main », féroce mais excellent ! Le voilà devenu godillot !
      Habemousse, Arsène Lupin est l’un de mes héros. Je me vois bien en Arsène Lapin, tant j’en pose…
      Ce gouvernement, son chef, son président, ses ministres, ses séides, ses obligés, ses obligataires, ses désobligeants, toute cette engeance frise le ridicule, comme un fer les cheveux : je veux dire par là qu’il réussit parfaitement à être ridicule.

      • 4 Avril 2014 à 19h26

        L'Ours dit

        J’ai souvenir d’une file d’attente comme devant un magasin d’alimentation à l’époque de l’Union soviétique.
        Mais là, nous étions à Noël. Des dames, surtout des dames, jeunes ou pas, parfois mignonnes, très chics, de la grande bourgeoisie Lyonnaise, manteaux de fourrure les enveloppant pour les protéger de l’air frisquet, et les maris dans la jaguar qui attendaient.
        Bien sûr c’était Cours Franklin Roosevelt à Lyon, devant chez Bernarchon.

    • 4 Avril 2014 à 14h50

      cage dit

      François Mitterand avait la plume de Laure Adler,
      François Hollande a celle de Patrick Mandon. 
      François!! Ouvrez-Ouvrez l’Élysée à Patrick!! 

    • 4 Avril 2014 à 14h36

      borgoloff dit

      Patrick, vous devez avoir des oreilles dans l’intimité de Boudinet 1er pour être si bien renseigné…

    • 4 Avril 2014 à 12h52

      Habemousse dit

      Vous êtes le nouvel Arsène Lupin de l’écriture, vous venez enfin de résoudre « Le Mystère des bajoues » en montrant que derrière ces deux excroissances de vieil écureuil domestique, ne se dissimulait pas le code d’intervention de la puissance nucléaire française, mais les résidus d’une nourriture trop riche qui rend notre président accroc à la panade et à la mélasse.
      Malheureusement son « écœurement de la chose sucrée » ne l’incite pas à changer de cuisinier comme de profession : je sais, c’est de la fiction …

    • 4 Avril 2014 à 12h04

      borgoloff dit

      Et le petit caudillo qui me mange dans la main !

      Merci Patrick pour cette belle tranche de vie.  

    • 4 Avril 2014 à 11h53

      L'Ours dit

      Voici qui nous fait déguster un diplomate.
      Voire un “Président”. Nom donné par le chocolatier Bernarchon à sa “forêt noire”… une merveille.