Manille, années 70 | Causeur

Manille, années 70

Le film de Lino Brocka ressort en salles en version restaurée

Auteur

Vincent Roussel
est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof

Publié le 19 novembre 2016 / Culture

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Hilda Koronel (à gauche) et Rafael Rocco Jr , dans "Manille" de Lino Brocka

Après le superbe Insiang, ressorti cet été, c’est au tour de Manille du même Lino Brocka de bénéficier d’une sortie en salles dans une version restaurée. La force de ce cinéma, c’est de parvenir à réappliquer les leçons du néoréalisme italien, à savoir donner une vision instantanée d’un état du monde, tout en s’inscrivant dans le cadre d’un genre mélodramatique et populaire.

Le récit peut être vu comme une actualisation de l’incontournable mythe d’Orphée : Diego, 21 ans, se rend à Manille dans l’espoir de retrouver sa fiancée Ligaya qui est partie quelques mois auparavant sans plus donner de nouvelles. Très vite, entre petits boulots très mal payés sur des chantiers et l’univers interlope de la prostitution, il découvre la face cachée de la grande ville mais mène toujours son « enquête ».

Ce qui frappe toujours dans les films de Lino Brocka, c’est leur univers sonore. Comme dans Insiang, Manille débute par un brouhaha indescriptible. Après quelques images en noir et blanc, nous sommes plongés dans un grand bain où la foule, les klaxons et les cris composent les contours d’un univers qui existe immédiatement à l’écran. Cet univers, il écrase Diego à l’instar de cette plongée qui l’isole dans ce mouvement infernal perpétuel. Toute la mise en scène de Brocka va d’ailleurs tendre, jusqu’au bouleversant plan final, à isoler son héros, à l’écraser dans des espaces trop réduits et encombrés, à le saisir avec de longues focales qui rendent flou l’arrière-plan…

La première partie se déroule essentiellement sur le chantier d’un immeuble en construction. Avec une rare acuité, le cinéaste filme la misère et l’exploitation la plus scandaleuse de cette main-d’œuvre bon marché : salaire versé qui ne correspond pas à celui déclaré, licenciements sans préavis, magouilles pour diminuer les payes… Que ça soit par sa façon de filmer une certaine solidarité entre ces ouvriers non qualifiés ou des événements tragiques (un accident de travail), Lino Brocka parvient à faire vivre ce petit monde. Son regard est juste et empathique, notamment lorsqu’il embarque sa caméra dans un bidonville où vit misérablement la famille d’un de ces employés. Avec seulement quelques allusions, le cinéaste parvient à montrer l’envers de la croissance économique impulsée par le dictateur Marcos : corruption, misère noire et injustice…

Ce tableau réaliste d’une ville et de ses disparités est, par ailleurs, soutenu par un fil (mélo)dramatique tendu comme un arc qui confère au film son caractère bouleversant. Manille est le récit d’une quête que Lino Brocka explicite par le biais de flash-back lumineux. Peu à peu se dessinent les contours d’une histoire d’amour poignante et pure, brisée pour des raisons socio-économiques. Lorsqu’une vieille maquerelle vient chercher Ligaya pour la conduire à Manille, c’est en lui faisant miroiter la promesse d’un salaire intéressant. Or nous découvrirons qu’elle a servi d’intermédiaire pour un vieux chinois qui cherchait une épouse. Sans nouvelles, Diego part à sa recherche et se heurte aux réalités de la capitale. Cette confrontation de l’individu à la rudesse du monde sur un mode mélodramatique évoque le cinéma de Fassbinder et son lyrisme distancié. Que ce soit lorsqu’il est honteusement exploité sur les chantiers ou contraint de s’offrir à de riches michetons, Diego fait l’expérience de la dépossession de soi. Comme un personnage de Fassbinder, il subit « le droit du plus fort » et finit broyé par la sphère sociale. La beauté du film, c’est que Brocka ne recule jamais devant l’émotion la plus brute et les scènes éprouvantes (comme dans Insiang, il sera question à un moment donné de vengeance) mais il conserve toujours un regard juste. Cette manière inimitable d’inscrire les personnages dans un environnement réaliste lui permet justement d’éviter l’outrance (mièvre ou irréaliste) du tire-larmes mélodramatique.

Son regard, parfaitement empathique, parvient à donner une épaisseur inouïe à ses personnages qu’il accompagne dans leurs déboires Et c’est cette empathie, cette justesse qui provoquent une émotion d’une rare intensité chez le spectateur…

Manille (1975) de Lino Brocka avec Rafael Rocco Jr, Hilda Koronel. Ressortie en salle le 16 novembre.

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