C’était il y a vingt ans. Les années Mitterrand finissaient dans un brouillard idéologique et moral, l’image du vieux président cancéreux et stendhalien masquait mal la vulgarité de ses ouailles Tapie et Charasse, tapies dans l’ombre carnassière du pouvoir. L’URSS s’écroulait, la Yougoslavie se disloquait, Fukuyama annonçait la « fin de l’histoire » autour de la consensuelle démocratie libérale de marché.

Et voilà qu’un troupeau d’emmerdeurs, menés par l’éternel histrion Jean-Edern Hallier, décidait d’exhumer une feuille de choux gauchiste perdue dans les limbes des seventies, lorsque le patronage de Jean-Paul Sartre la rendait encore fréquentable. A l’orée de la dernière décennie du siècle, L’Idiot international renaissait de ses cendres pour vendre jusqu’à 250 000 exemplaires, les jours fastes. Sa fine équipe rassemblait notamment Patrick Besson, Philippe Muray, Marc Cohen (qui a fait du chemin depuis…), Marc-Edouard Nabe et un obscur écrivain russe exilé à Paris : Edouard Limonov.
Entre 1989 et 1994, le natif de Kharkov a ainsi trempé sa plume dans les colonnes de L’Idiot, vitupérant les dissidents soviétiques à la Soljenitsyne, dénonçant l’imposture de la « démocratie » ploutocratique d’Eltsine, relatant ses visites des fronts transnistriens ou serbo-croates, etc. Ce sont ses articles pamphlétaires, restés d’une actualité stupéfiante, que Bartillat réunit dans un petit livre rouge assorti d’une préface inédite. L’excité dans le monde des fous tranquilles écrivait alors dans un français rocailleux, avec la colère de l’orphelin qui assiste impuissant à la chute de sa mère patrie impériale. Et dans l’approbation générale, ce qui n’enlève rien au désastre, bien au contraire.

La sentinelle assassinée

Désastre, vraiment ? Vladimir Poutine a résumé d’une formule lapidaire le sentiment de nombreux russes issus des décombres de la Perestroïka : « Ceux qui ne regrettent pas la disparition de l’URSS n’ont pas de cœur, mais ceux qui voudraient la refaire n’ont pas de tête. ».
Quoi qu’on pense de feue l’Union Soviétique et de son système répressif, la chute de La sentinelle assassinée[1. Du nom d’un recueil d’articles de Limonov.], a plongé la population russe dans un désarroi économique (une inflation de 1 000% pendant les premiers mois de la présidence Eltsine, imaginez !), politique et civilisationnel duquel elle n’est toujours pas sortie. En témoignent les scores hallucinants du Parti Communiste en période de fraudes électorales massives !

En décembre 1991, George Bush senior avait beau pérorer, le « monde libre » n’en menait pas large non plus. Déjà, sous Gorbatchev, Alexandre Arbatov, l’un des proches conseillers du dernier dirigeant soviétique, avait prévenu les Américains : « Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d’ennemi ». Un nostalgique de la grandeur impériale russo-soviétique comme Limonov n’aurait rêvé meilleur aveu ! L’écrivain russe pense d’ailleurs avec Toynbee que « les grandes civilisations ne sont jamais vaincues. Elles se suicident » et, en fonctionnaliste qui s’ignore, analyse le démantèlement programmé de l’URSS comme la conséquence des luttes intestines entre élites soviétiques. Loin de tout conspirationnisme, Limonov montre avec acuité comment, dès les années Brejnev, « l’aristocratie soviétique » issue de la nomenklatura du PCUS a commencé à céder la place à une classe d’experts technocrates oublieux de la grande Russie et de plus en plus moralement redevables à l’Occident libéralo-démocrate. Eltsine, quoique austère chef de section sous Brejnev, mais surtout Sakharov, illustrent cette mutation des élites qui a été le prélude à la chute finale de l’Empire.

Le grand hospice occidental

Mais ne croyez pas que l’ukrainien rageur réserve ses meilleures flèches aux félonies de ses compatriotes. Le sybarite de la dactylo n’a pas de mots assez durs contre Le grand hospice occidental[2. Un autre de ses bouquins, hélas pas encore réédité mais qui a remarquablement bien vieilli !] et s’étonne que l’Occident « Capitalisme-Caïn » ait achevé son frère Abel. Au système concentrationnaire et à la propagande soviétiques, Limonov compare en effet les si douces méthodes de contrôle social occidental : publicité, marketing, antidépresseurs, moraline et droits de l’homme à tous les étages. On entend de vagues accents schmittiens dans ses récriminations contre cet Occident devenu orphelin, où la politique dépérit faute d’ennemis désignés (« sans l’ombre de l’ennemi, l’Occident se verrait tel qu’il est : une civilisation vulgaire et ennuyeuse, peuplée d’hommes-machines »). En France, l’autoproclamé « pays des droits de l’homme », la floraison de rebelles sans cause a même engendré un nouveau mal : la pétitionnite aigüe, cette pathologie typique de « la race des signeurs » occidentaux, si moralement supérieurs qu’ils signent tout et n’importe quoi ! Tiens, Muray et son Empire du Bien affleurent…
Au passage, admirons le prophétisme du pourfendeur du démocratisme botté qui, instruit par le cas croate, notait dès 1993 : « N’importe quel Sarkozy, BHL, Kouchner peut librement inviter depuis l’écran télé à l’invasion, au bombardement des cités, peuplées d’êtres humains présumés coupables… ». Comme quoi, la Cyrénaïque n’est peut-être pas si loin de la Serbie…

Peur bleue à la Mutu

A la fin de sa préface, Limonka revient sur l’épisode qui scella le sort des aventuriers de L’Idiot. Au printemps 1990 ou 1991 (l’auteur ne le sait plus !), un grand barnum rassembla la foule des lecteurs du canard à la Mutualité. Jean-Edern Hallier étant terrorisé par les menaces pesant sur la sécurité de l’événement, il laissa son compère Marc Cohen présider le meeting avant de foncer séance tenante sur un scooter, cramponné au conducteur. A l’époque, explique Limonov, le vieux frondeur n’eut pas le courage de fédérer la masse hétéroclite de son public dans une force politique dépassant le clivage droite-gauche, comme l’y invitait Jean-Paul Cruse, dans un appel gaullo-communiste (pour ne pas dire pré-chevènementiste), resté célèbre. Aujourd’hui, le presque septuagénaire Limonov imagine Hallier « bien installé en Enfer, un verre de vodka à la main et une lycéenne potelée sur les genoux ». Cruauté des destins croisés : le fondateur du Parti National-Bolchévique n’amasse pas mousse en Russie, sinon parmi une jeunesse désorientée dans laquelle il puise ses très jeunes amantes… Finir en enfer fidèle à ses vices : voilà tout le mal que je souhaite au fringant ED !

Edouard Limonov, L’excité dans le monde des fous tranquilles, Bartillat.

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