Lila, le ramadan et les keffieh | Causeur

Lila, le ramadan et les keffieh

Journée de la jupe dans le 9/3. En vrai. Et en pire

Auteur

Isabelle Kersimon

Isabelle Kersimon
est journaliste.

Publié le 28 juillet 2010 / Société

Mots-clés : ,

Lila

Professeur d’allemand dans un collège du 9-3, d’origine kabyle, Lila est sanctionnée par l’Education nationale pour s’être opposée au prosélytisme des élèves.

L’an dernier, la Journée de la jupe défrisait la chronique. Le ministre de l’Education nationale s’était même fait un devoir d’assurer que son administration, ce n’était pas ça. Que dans les salles sanctuarisées où l’on dispense la connaissance, les crispations identitaires, comme on dit, ne pénétraient pas. L’intégration passe par l’école de la République, n’est-il pas ?

Lila A., tout comme Isabelle Adjani qui incarnait la prof du film, est bien placée pour le savoir : elle est kabyle, aux cheveux noirs et aux yeux noirs, à la peau mate. « D’origine kabyle », précise-t-elle, « mais française ». Depuis 2001, elle est professeur d’allemand titulaire au collège Marie-Curie aux Lilas. La ville qui porte son nom. Cet amusant clin d’œil amusant de l’existence qui fleure bon le charme français a viré à l’aigre. Le bouquet est fané.

En 2004, Lila ne milite pas chez Ni Putes Ni Soumises mais publie un article, dans les pages Rebonds de Libération, pour l’interdiction du voile islamique à l’école, contre le port de signe ostentatoire d’appartenance religieuse et contre l’avis du SNES qui, à l’époque, s’y oppose résolument.

Les principaux sont impuissants, le rectorat ne veut pas de vagues, les profs ont peur

En République, nul n’est censé ignorer la loi. Mais qui l’applique dans l’Education nationale ? Manifestement pas certains établissements de Seine-Saint-Denis, selon Pascal Brun, président du syndicat départemental de la CFTC : « Le cas de Madame A. est symptomatique du laxisme républicain face aux pressions médiatiques et parentales exercées sur les enseignants dans les banlieues où la population est majoritairement musulmane. L’Education nationale y peine, en toute logique, à gérer la laïcité et elle nie totalement ce qui se passe en essayant de faire passer Madame A. pour folle. Les principaux des collèges n’ont pas les outils pour faire régner la loi et le rectorat semble redouter les révoltes. Quant aux professeurs, la plupart se taisent par crainte de représailles. Madame A. s’est élevée contre ça. Elle en paie le prix : l’Administration se range toujours du côté du plus fort. »

Accusée par le rectorat de mettre en danger ses élèves sur la foi d’un dossier à charge sans autres preuves que des lettres calomniatrices, Lila a été reléguée au placard pendant cinq mois consécutifs et amputée de la moitié de son salaire par la suite. Un congé d’office au mépris de la loi et des procédures, en vertu d’un décret de 1921 applicable pendant un mois maximum et rédigé pour protéger les élèves de la contagion de professeurs atteints de tuberculose ou de « maladie mentale ».

Soumise à deux expertises médicales ordonnées par la hiérarchie et qui ont conclu en faveur de sa normalité psychique, elle est victime d’une véritable cabale. On l’accuse d’avoir renversé des tables et des chaises, sectionné un câble télé (ce qu’aucun élève ne ferait gratuitement, « imagine » une collègue) et agressé des élèves. Elle subit avertissements, convocations absurdes, harcèlements de toutes sortes et menaces de sanctions disciplinaires. Maltraitances dont celle qui l’affecte par-dessus tout est l’allégation de violences envers des élèves avec qui, hormis quelques fauteurs de troubles, elle a toujours entretenu d’excellents rapports.

Son crime ? Boire en classe pendant le Ramadan, et avoir signifié à une élève prosélyte que la religion n’entre pas à l’école. Cinq ans après avoir honni le voile islamique dans les établissements, c’est de la récidive sans doute. Pour les parents d’élèves concernés, cela porte un nom : « non-respect de la laïcité » ! Il y aurait sans nul doute avantage à rappeler le sens d’une telle notion. Je suggérerais bien à l’académie de Créteil, à laquelle appartient l’établissement, de publier un Petit traité de laïcité pratique à l’école plutôt que de faire rédiger un dictionnaire des mots français par de jeunes « apprenants » en mal de vocabulaire.

Le keffieh, accessoire de mode… comme le Che

Mais encore : avoir tenu tête à l’ancienne principale – stratégiquement mutée depuis dans la région de ses vœux premiers – en invitant au collège d’anciens déportés et en organisant un voyage à Berlin et Sachsenhausen. Ce sera d’ailleurs le seul du genre, la déléguée du SNES ayant fait annuler le suivant, prévu à Munich avec visite du camp de Dachau. Ceci allant avec peut-être avec cela, l’appel au boycott d’Israël initié par Euro-Palestine que la FSU (dont le SNES est l’un des fondateurs et membres) a signé, en mai 2009. Allez savoir.

Et enfin : avoir été soutenue par Miodrag I., un collègue homosexuel originaire d’Europe de l’Est, professeur de latin et de lettres classiques qui – ô intolérance ! – a osé interdire le port du keffieh dans ses classes. Congé d’office, le placard est égalitaire. Et le keffieh « n’est absolument pas un signe politique, mais un simple accessoire de mode, au même titre que les tee-shirts à l’effigie du Che ». Vous ne rêvez pas1.

Exit la circulaire Jean Zay du 31 décembre 1936 : « Quant aux élèves, il faut qu’un avertissement collectif et solennel leur soit donné et que ceux d’entre eux qui, malgré cet avertissement, troubleraient l’ordre des établissements d’instruction publique en se faisant à un titre quelconque les auxiliaires de propagandistes politiques, soient l’objet de sanctions sans indulgence. L’intérêt supérieur de la paix à l’intérieur de nos établissements d’enseignement passera avant toute autre considération. » Dorénavant, c’est bien connu, le keffieh c’est cool, Coco ! Il n’y a qu’à voir son usage éminemment fashion dans les manifs et les altercations avec les forces de l’ordre…

Miodrag a reçu quant à lui un courrier officiel lui interdisant d’interdire au motif d’intrusion dans la vie privée des têtes blondes. « Les porteurs de keffieh sont les enfants des profs bobos », précise l’enseignant.

Que Miodrag ait essuyé des insultes homophobes, que Lila ait été maudite au nom d’Allah, ce n’est probablement que justice. De cela comme du reste, Lila ne s’expliquera pas : elle n’a pas été convoquée pour sa défense dans le bureau du principal et elle est désavouée par le rectorat. La conclusion s’impose : dans le 9-3, ce sont les élèves et leurs parents qui font la loi. Celle de la République n’a plus cours.

  1. Ce n’est pas absolument faux. Plein de gamins bobos portent l’un et l’autre sans avoir une traitre idée de leur signification. Disons que ce sont des accessoires de modes politiques (EL).

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 2 Août 2010 à 12h17

      Grandgil dit

      Merci Alpin pour le livre..;
      Cher Guy, vous croyez vraiment que c’est la faute seulement du Nouvel Obs si les gens n’agissent pas concrètement ?

    • 1 Août 2010 à 22h48

      Philippe dit

      Bravo Lila et courage !

      La religion s’infiltre partout. La tolérance devrait s’appliquer aux religieux et pas à la république, pourquoi ? Que les gens fassent ce qu’ils veulent dans l’intimité et respectent la loi dans la sphère publique.

      Lila paye très cher ses convictions. Il faut soutenir la laïcité et donc la soutenir.

    • 1 Août 2010 à 21h26

      guy dit

      Il n’est pas étonnant que cette affaire n’ait pas le retentissemnt médiatique qu’elle devrait avoir quand même le nouvelobs opère une censure bien-pensante sur les posts.Ainsi il n’est pas possible pour ce magazine que quelqu’un de gauche stigmatise Sarkozy ou un autre ministre.Le verbe stigmatiser est cllairement réservé à certaines personnes.

    • 1 Août 2010 à 18h36

      Rotil dit

      Alpin,

      Le bonjour à vous.

      Merci, c’est noté, pour le puzzle.

    • 1 Août 2010 à 17h53

      Alpin dit

      @Livia,

      N’est ce pas.

      Fantômes dans un jardin d’été…

    • 1 Août 2010 à 17h51

      Alpin dit

      Erratum:

      “…qui vous manquent…”

    • 1 Août 2010 à 17h51

      Alpin dit

      @Grangil et tout autre,

      Avant toute chose ,il FAUT que vous lisiez le livre de Malika Sorel:
      “Le puzzle de l’intégration”
      “Les pièces qui vous manque”, éditions: Mille et une nuits 2007; 16€

      C’est elle,qui a posé le diagnostic INDISPENSABLE aux problèmes dont nous discutons
      ,et de plus avec une force,une lucidité et une clarté sans pareil.

      Ce texte est incontournable.

    • 1 Août 2010 à 17h35

      livia dit

      @ Alpin
      Merci
      Ces occidentales que des dévergondées !

    • 1 Août 2010 à 9h47

      Vienney-Balmer Christiane dit

      Bonjour,
      J’ai été virée du lycée, il y a longtemps, parce que je ne portais pas les chaussettes blanches et que je mettais du noir autour de mes yeux. Tout est donc encore question de couleur, dans l’éducation nationale. Bravo Lila , je vous soutiens en pensée ; le vent tournera en votre faveur ; il est juste que la raison l’emporte ; il ne faut seulement pas être trop pressé mais ne pas se soumettre . Je précise que je suis dans une tenue correcte pour ce commentaire: un bel ensemble noir et blanc.
      Saudade(ma façon de souhaiter du bien). crys

    • 1 Août 2010 à 6h53

      Alpin dit

    • 1 Août 2010 à 6h50

      Alpin dit

      http://is.blick.ch/img/gen/i/i/HBiieaJV_Pxgen_r_210x332.jpg

      Voici une image d’été prise au jardin anglais de Münich qui synthétise bien les choses.

    • 31 Juillet 2010 à 17h09

      Grandgil dit

      à Livia,
      moi aussi, en fait, justement parce que je prend les méthodes préconisées par l’institution à l’inverse : le contact, la fermeté, l’humour et toujours appliquer ce que l’on dit. Petite anecdote, une gamine, en 2002, à l’époque c’était la seule, portait le voile non intégral au lycée, j’étais le seul à lui interdire de le mettre en cours, et ça marchait car j’étais ferme, mais j’étais le seul.

    • 31 Juillet 2010 à 15h27

      Minos dit

      “Si la professeur dit qu’elle entretient de très bons rapports avec ses élèves, exceptés quelques fauteurs de troubles, alors la vérité ne devrait pas être difficile à établir.”

      On voit bien que vous ne connaissez pas l’EN!!!!

    • 31 Juillet 2010 à 14h14

      livia dit

      fautes de frappe et de gram. ahimè !

    • 31 Juillet 2010 à 14h12

      livia dit

      @ l’uccello blu

      Je charchai pour vous, une citation en italien qui se réfère à l’espoir: chou blanc !
      l’idée c’était:
      ….l’espoir est ce qui meurt en dernier….

      J’ai toujours aimé entendre parler yiddish , je ne connais que 2 ou 3 mots.
      La mère super gentille et accueillante d’une de mes amie de Lycée, nous disait que les fringues que nous aimions porter nous les ados, étaient des- shmatez -écriture phonétique de ma part : des chiffons en fait, et elle avait bien raison !
      Il y a au moins 30 ans que je n’ai pas lu I. B .Singer, que j’ai beaucoup lu.Je pense que je vais reprendre ses livres à la biblio.!

    • 31 Juillet 2010 à 12h39

      livia dit

      @ Grandgil

      Dont acte.
      J’ai sur d’autres fils toujours reconnu la fréquente compétence, le dévouement de vos collègues, j’ai meme été l’épouse de l’un d’entre eux, vous voyez bien !.
      Sauf que lui il a toujours été (et sans etre le moins du monde raciste, il était de famille trop imprégnée de culture catho pour se le permettre) mais s’appuyant sans doute sur le bon sens de ses origines beauceronnes (et il y a beaucoup de mécréants parmi eux je le sait !) Il a toujours su se faire respecter, parcequ’il ne doutait pas de ce qu’il avait à transmettre, par qu’il respectait tous ses élèves, mais il remettait sistématiquement à leur place les déviants par son sens du contact avec les autres ect…trop long à expliquer, et pas envie…

    • 31 Juillet 2010 à 12h20

      Alpin dit

    • 31 Juillet 2010 à 10h53

      Grandgil dit

      Sinon, les parents sont pour la plupart démissionnaires et deresponsabilisés, à de rares exceptions il est vrai. Ce n’était certes pas toujours mieux avant mais il existait au moins une transmission de valeurs. Actuellement, les enfants sont un peu des petits mowglis.
      Et ça je le vis professionnellement chaque jour.
      Il est aussi possible que l’embellie culturelle et éducative vécue mettons de la fin du XIXème aux années 1980 n’ait été qu’une parenthèse.

    • 31 Juillet 2010 à 10h48

      Grandgil dit

      Ma chère Sophie,
      Ronchon, non, sur le qui-vive, oui car j’ai du mal à supporter qu’un intervenant de ce site se répande encore dans mon dos alors que je pensais ce genre d’orages loin derrière moi, ce qui ne serait pas grave si personne ne l’écoutait et ne colportait ses ragots.
      Pour le poids, figurez-vous que j’ai retrouvé une taille de guêpe, ou disons de bourdon, des plus décoratives.