Libye : on est prié d’avoir tort
Au pays des aveugles, les clairvoyants sont au pilori
Publié le 16 mars 2011 à 18:38 dans Monde
Mots-clés : James Clapper, Libye, Mouammar Kadhafi

“Mouammar Kadhafi peut l’emporter” : tel est l’avis de James Clapper, directeur des services de renseignement américains. Devant les membres ébahis de la commission de la Défense du Sénat, ce vétéran du renseignement a expliqué que le régime avait plus de “souffle” logistique que les insurgés – ce qui signifie que le temps joue en faveur de Kadhafi.
Il est déjà difficile pour les élus américains de rompre avec le schéma tout neuf des révolutions arabes et de comprendre le message de Clapper : contrairement à ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte, en Libye, la pression de la rue n’a pas entraîné de révolution de palais ni fissuré le noyau dur du régime. Moussa Koussa, l’homme qui aurait pu être l’Omar Soulayman libyen, reste très discret. Il semblerait que les loyautés tribales et claniques résistent mieux que les allégeances étatiques plus modernes et plus fragiles.
L’inquiétude des sénateurs s’est muée en panique lorsque le général Clapper a ajouté qu’en cas de victoire des Kadhafi il fallait craindre que les armes tombées entre les mains des rebelles se retrouvent tôt ou tard dans les arsenaux de groupes terroristes. Autrement dit, les allégations du “Frère guide” selon lesquelles son régime ferait face à des cellules d’Al Qaïda ne seraient fausses que provisoirement.
Et ce n’est pas tout ! Jeudi dernier, les mauvaises nouvelles volaient en escadron au-dessus du Capitole. Ainsi Clapper a également déclaré que “la Russie et la Chine étaient les menaces étatiques les plus importantes pour les Etats-Unis”. Affolés, certains sénateurs républicains n’ont pas attendu la fin de la séance pour tweeter leur colère et exiger la tête de Clapper. Or, contrairement au porte-parole du State Department P. J. Cowley, limogé après avoir critiqué les conditions de détention de Bradley Manning – la gorge profonde présumée de Wikileaks – la Maison Blanche a décidé, dans le cas de Clapper, de se satisfaire d’une déclaration “désambiguante”. Le vieil officier de renseignement, affirmaient les conseillers d’Obama, s’est contenté d’une analyse purement militaire de la situation. C’est que, du point de vue – politique – du président américain, le fait que Kadhafi ait perdu toute légitimité pour gouverner pèse autant dans la balance que le nombre de divisions qu’il peut aligner.
Rappelons que Clapper, qui a fait sa carrière dans le renseignement électronique, n’a peut-être pas une sensibilité excessive au “facteur humain”. Au demeurant, il n’en est pas à sa première “sortie”. En 2003, il expliquait que si des armes de destruction massive n’avaient pas été trouvées en Iraq, c’est parce que Saddam Hussein les avait exfiltrées vers la Syrie. Son chef de l’époque l’avait immédiatement désavoué, déclarant qu’il s’agissait d’une “opinion personnelle qu’aucun élément concret n’étayait”.
Mais ce petit scandale washingtonien révèle surtout à quel point il est difficile d’exprimer des opinions divergentes quand l’air du temps est, ce qui est bien sûr compréhensible, au “Kadhafi dégage !” Le Frère guide libyen, on est tous d’accord, est une crapule mais au fond, que sait-on des insurgés ? Avons-nous assez confiance en eux pour faire la guerre à leurs côtés ? Les réserves émises par Merkel et Ashton sont-elles forcément, comme semble le penser l’ami Miclo, l’expression de leur lâcheté ? Une intervention militaire est-elle la meilleure solution dans le chaos libyen ? La très médiatique mais relativement peu sanglante – pour le moment – crise libyenne est-elle l’affaire la plus dangereuse et la plus urgente du moment ? Autant de questions qu’il faudrait se poser calmement – si c’est possible.
Clapper a choqué parce qu’il analysait la situation au lieu de faire du wishful thinking droitdelhommiste. D’autres dossiers – comme la Côte d’Ivoire par exemple – démontrent que tôt ou tard la réalité finit par imposer sa loi. Et d’ailleurs les autres acteurs internationaux importants – la Russie, le Brésil et surtout à la Chine pour ne pas les nommer – pratiquent une politique étrangère sans état d’âme, fondée sur une analyse froide de la situation.
En Arabie saoudite, on en a tiré les conséquences. Riad n’a pas attendu une décision onusienne pour dépêcher des troupes au secours du régime à Bahreïn. Cette crise-là, un mélange de pétrole et de conflit chiites-sunnites est d’une importance capitale. Les Saoudiens savent que pour les choses importantes on ne passe pas par le “Machin” et – au moins pour le moment – on ne proteste pas sous les fenêtres de leurs ambassades. Quand les Chinois, les Russes, les Brésiliens et autres Saoudiens observent les rapports de forces, les Occidentaux lisent les rapports d’Amnesty International. Il est urgent de diversifier un peu nos lectures.
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L'auteur
Gil Mihaely est historien et journaliste.
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Lady dit
Du bons sens, du recul et beaucoup d’esprit!
Aime beaucoup le dernier paragraphe
Que vont-ils décider cette apre’m à l’ONU?
RotilBis dit
Il semblerait qu’ils ont décidé d’une zone d’exclusion avec usage de la force si nécessaire pour protéger les populations menacées.
L’Italie aurait mis ses aéroports à la disposition de forces d’intervention.
steed59 dit
enfin un article clairvoyant sur la situation en Libye… après les articles lénifiant de Miclo, Desgouilles et l’inénarable Leroy, un peu de bon sens fait du bien
Mangouste1 dit
Impat,
Je pense que cette guerre, il l’a gagnée, et que tout le monde le sait. Depuis vendredi passé – je crois, quand il a serré les mains des représentants russes, chinois et autres, la situation semble assez évidente : les pays émergents vont profiter de la situation pour s’immiscer dans le pétrole libyen, et les Occidentaux vont se retrouver les mains vides mais plus ou moins propres, la conscience en repos d’être du camp des gentils.
Je me demande combien de temps nos populations vont prendre pour se rendre compte du choix cornélien qui s’offre à elles et qui se rapproche de celui imaginé par Raspail dans son “Camp des saints” : pratiquer une politique étrangère et économique fidèle aux préceptes moraux que nous partageons tous, et ainsi se faire écraser par les états qui ne s’embarrassent pas de tels principes, et donc disparaître! ou lutter avec les mêmes armes que leurs concurrents et renoncer à promouvoir leurs valeurs – et donc, d’une certaine façon, disparaître également !
Nous allons, pendant les prochaines décennies, ressentir la cruauté de ce dilemme et, sans doute, faire ce que nos ancêtres ont fait depuis des siècles : ne pas choisir, professer nos valeurs, mais les mettre de côté – discrètement, si possible – quand il s’agira de gérer nos intérêts dans le monde.
nadia comaneci dit
Il a gagné. La Lybie n’était pas la Tunisie ou l’Egypte, c’est désolant mais c’est ainsi. Les pays occidentaux n’y ont pas été plus entreprenants, mais les situations politiques locales étaient bien différentes et se sont libérées sans nous. Les fiascos afghans et irakiens rendent impossible avant longtemps toute intervention militaire sur place.
Restent des pelletées de bons sentiments, un poil de cysnisme, un attentisme prudent qui fait le beurre des Chinois…
Et en prime un matamore qui assure le spectacle à lui tout seul en agitant les bras.
Mangouste1 dit
Un matamore, en effet Nadia, et dont l’impuissance bruyamment velléitaire me désespérerait si j’étais un électeur français de droite… si on parle bien du même homme?
Guenièvre dit
Que sait-on des insurgés ? On sait que l’est du pays est surtout peuplé de gens qui appartiennent à la tribu des Warfala la plus importante en nombre et opposée à Khadafi.
http://www.gauchemip.org/spip.php?article15510
Saul dit
“Le Frère guide libyen, on est tous d’accord, est une crapule mais au fond, que sait-on des insurgés ? ”
voilà la question que personne ne s’est posée….
il aurai pourtant fallu commencer par là.
nadia comaneci dit
Gil, vous feriez un excellent agent du Quai. Votre analyse lucide et courageuse (n’ayons pas peur des mots) y trouverait toute sa place.
commines dit
En ce qui coencerne le président des USA, ce n’est plus Obama mais Obam(ots). Pétrole oblige!
Alain Briens dit
En matière de secours psychologique, un petit manuel bien connu des amateurs de thérapies cognitives stipule de se poser les 5 questions suivantes avant de vouloir aider son prochain :
1/ Ais-je vraiment envie de l’aider ?
2/ A t-il vraiment envie que je l’aide ?
3 / Est il sûr lui même de savoir de quelle aide il a besoin, et pour quoi en faire ?
4/ Ais-je vraiment les compétences requises pour lui porter une aide efficace ?
5/ Suis-je vraiment prêt à assumer les conséquences de l’aide que je vais lui apporter ?
Le manuel déconseille de voler sans réfléchir au secours de quelqu’un si la réponse à une seule de ces questions est négative dans la mesure où l’aide risque alors de dégrader plutôt que d’améliorer la situation d’ensemble du binôme.
Bon, pas à trop prendre au sérieux quand même…mais pas non plus s’interdire d’y réfléchir.
expat dit
“Quand les Chinois, les Russes, les Brésiliens et autres Saoudiens observent les rapports de forces, les Occidentaux lisent les rapports d’Amnesty International. Il est urgent de diversifier un peu nos lectures”
Ca s’est sur.
Bibi dit
Rien n’est moins sûr pour les bloqués sur les schémas “luttes de classes” et autres pénitents post-colonialistes, encore et toujours à la recherche de bouc-émissaire, de préférence à consonance juive.
expat dit
C’est tellement plus facile Bibi n’est-ce pas. Ne jamais se mettre en question – toujours blâmer les mêmes. Lamentable.
RotilBis dit
Et pendant ce temps-là, rien sur le massacre d’Itamar…
Mais Juppé s’appreterait à une reconnaissance d’un état palestinien. Tout cela ne nous réserve rien de bon.
Bibi dit
Ça fait partie des grilles de lecture du siècle dernier.
Comme le cargo intercepté avec des armes iraniennes pour Gaza.
(Sophie sera ravie d’apprendre que ce sont ses héros bien bâtis qui l’ont fait)
Impat1 dit
A part cela, vous avez une belle photo de deux Rafales, Gil Mihaely.
Impat1 dit
…
“C’est que, du point de vue – politique – du président américain, le fait que Kadhafi ait perdu toute légitimité pour gouverner pèse autant dans la balance que le nombre de divisions qu’il peut aligner.”
Pas idiot, ce point de vue. Droits de l’homme ou pas, Kadhafi pourrait bien être en train de gagner une bataille, pas la guerre.
Bibi dit
Depuis janvier, c’est un monde différent dans les faits. Les grilles de lecture ont, pour certaines, précédé ce changement (et peut-être l’ont elles aussi aidé), tandis que d’autres doivent encore s’adapter.
En ce qui concerne la Libye, bien sûr que les structures et relations tribales et claniques datées de plusieurs millénaires sont plus résistantes que les structures plus modernes. Et ce schéma vaut pour bien d’autres états dessinés au crayon sur des cartes.
L'Ours dit
GL,
votre conclusion dit tout!
En attendant, à force d’avoir taper sur les américains pour leur intervention en Irak, tout le monde est gêné aux entournures, ne sachant plus quoi vouloir sans se dédire.
par ailleurs, il semble que les jeunes révoltés égyptiens aient refusé de voir Clinton, reprochant aux chefs d’Etats occidentaux leurs relations avec les dictateurs.
Sauf qu’on leur reproche aussi la mise à bas des dictateurs!
On n’a pas fini d’assister à la danse de saint guy des uns et des autres.
Naif dit
Pouvait on s’attendre à autre chose ?
l’Europe est d’une étonnante stabilité… Dans la lâcheté. Dire oui, agir non. Et depuis peu l’Amérique l’a rejointe donc comment pouvait il en être autrement ?