Libye : les dés sont jetés
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Publié le 19 mars 2011 à 16:18 dans Monde
Mots-clés : Alassane Ouattara, Benghazi, Mouammar Kadhafi

Alors que le monarque sunnite de Bahreïn écrase son opposition chiite par Saoudiens interposés et qu’au Yémen le président dialogue à balles réelles avec les manifestants de Sanaa, le Conseil de sécurité a donc décidé de protéger les civils libyens. Sortie de sa torpeur par BHL, la France, comme l’a dit François Zimeray, son ambassadeur pour les droits de l’Homme, ne laissera pas « des civils se faire massacrer comme cela. La France prendra toute sa responsabilité ». On a envie de saluer un retournement spectaculaire de la diplomatie française : hier dans le confort d’un jet privé en Tunisie, aujourd’hui volant en escadrille vers Tripoli. Les dés sont donc jetés et puisque nous avons décidé de jouer, il nous faut absolument l’emporter.
Reste un point de détail : pour quelles raisons allons-nous vraiment nous battre ? Empêcher un massacre futur et éventuel ou arrêter un massacre en cours ? Alors que, depuis un mois, les mots interdisent de s’interroger sur les choses et que tout questionnement est tenu pour l’alibi du cynisme ou de la lâcheté, il est pour le moins aventureux de prétendre faire prévaloir la raison sur l’émotion. Rappelons donc préalablement que cette tentative ne cache aucune sympathie pour le « Frère guide » libyen et aucune indifférence pour ses victimes. Et essayons, malgré tout, d’examiner les chiffres. Fin février, le secrétaire général de l’ONU Ban ki-Moon estimait que quinze jours de guerre civile avaient fait 1000 morts. La Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme avance, elle, le chiffre de 3000. Si on recense les informations diffusées par les médias, le bilan, après un mois de combats, se monte à environ 2000 morts. Quant à la répartition de ces victimes, il semblerait que 60% à 65% soient des insurgés combattants, 20% à 25% des militaires fidèles à Kadhafi et le reste, 10% à 20% donc, des civils.
Les pertes ne sont évidemment pas négligeables, surtout dans les rangs des rebelles et des militaires « loyalistes » ; on peut malgré tout se demander si 200 à 600 civils «non-impliqués» tués en un mois de guerre en milieu urbain peuvent être qualifiés de « massacre ». Il faut préciser que les seules exécutions sommaires connues à ce jour ont eu lieu à Benghazi le 23 février, quand, selon les insurgés, des officiers de l’armée libyenne auraient fusillé 110 soldats qui avaient refusé de tirer sur la foule.
Bien entendu, tout cela ne signifie pas que des révélations nouvelles ne brosseront pas à l’avenir un tableau beaucoup plus sombre et atroce. On peut cependant penser que si les insurgés et leurs partisans disposaient d’autres informations, ils leur donneraient l’écho le plus large possible.
Si quelqu’un connaît d’autres faits, il est donc prié de les présenter. Si les services de renseignement occidentaux ont en leur possession des éléments ignorés du public, il serait dommage qu’ils ne les rendent pas publics, c’est le moment ou jamais. Comme nous le rappelle l’excellent billet de Corinne Lesnes, Barack Obama lui-même « n’est pas un forcené de l’ingérence. Il considère que le seuil d’intolérable doit être “très élevé” pour en arriver à violer le principe de souveraineté d’un pays. Il faut une grande émotion internationale »1. Impossible de faire plus vague et en même temps plus précis. Le très intelligent Obama a tout compris de la politique internationale à l’ère du village planétaire et cathodique : le seul critère pour agir est « l’émotion internationale », autrement dit, les impressions – peu importe qu’elles soient justifiées, infondées ou disproportionnées – générées par la couverture médiatique. Si on se fonde sur ce critère, l’intervention en Libye est plus que justifiée…
Pour autant, l’émotion et la raison peuvent, par une heureuse coïncidence, faire cause commune. Autrement dit, à supposer même que les promoteurs de l’intervention, Nicolas Sarkozy en tête, aient agi pour de « mauvaises raisons », pour satisfaire l’opinion voire pour redorer le blason de la diplomatie – deux objectifs d’ailleurs convergents-, ils n’ont pas forcément pris la mauvaise décision. Certes, il est rare que le hasard fasse bien les choses, mais après tout, peut-être y a-t-il une main invisible de l’Histoire qui réconcilierait les intérêts particuliers du président et l’intérêt général du monde.
En conséquence, quelles qu’aient été les motivations initiales et quels que soient les buts aujourd’hui assignés à la guerre, l’intervention en Libye est une occasion inespérée de se débarrasser la planète de Mouammar Kadhafi, un fou furieux qui a déjà mordu, et plus d’une fois. En quelque sorte la situation rappelle celle de 2003 : George W. Bush voulait la tête de Saddam Hussein (un autre exemplaire du modèle Kadhafi) et était prêt à dire n’importe quoi pour y arriver. Si à la Maison Blanche, on a changé d’avis cette semaine, c’est probablement à cause des récentes défaites des insurgés libyens et du spectre d’une victoire de Kadhafi, comme l’avait signalé il y a huit jours James Clapper, directeur des services de renseignements américains http://www.causeur.fr/libye-on-est-prie-d’avoir-tort,9203 .
La vérité, c’est que nous menons sans doute une guerre pour la démocratie. L’ennui, c’est que les dogmes en vigueur et « l’héroïsme du non-engagement » dont nous nous sommes tant glorifiés dans le passé, brandissant comme un étendard le refus de la France de participer à la guerre américaine en Irak, nous interdisent aujourd’hui d’assumer cette vérité. Incapables d’envisager et plus encore de reconnaître que nous étions peut-être dans l’erreur hier, nous continuons à proclamer qu’on ne peut pas « exporter la démocratie par la force » au moment même où nous allons peut-être essayer sur le terrain de prouver le contraire.
Reste à savoir si l’expérience libyenne sera plus concluante que l’aventure irakienne. Disons le sans ambages : rien n’est moins sûr. Si le ficelage international de l’opération, avec l’implication de l’ONU et de la Ligue arabe, constitue un atout supplémentaire ou un handicap de moins, il n’existe pas de précédent d’une démocratie créée ex-nihilo dans un pays qui ne l’a jamais connue – et donc l’existence même, comme Etat, est pour le moins fragile. Mais une chose est sûre : notre seule chance d’y parvenir, c’est de dire la vérité, la vraie, sur les buts de guerre. Et si nos dirigeants n’ont pas le courage de le faire, Kadhafi saura les y obliger. Sa très intelligente décision d’accepter immédiatement et sans conditions un cessez-le-feu, coupe l’herbe sous les pattes graciles de la bestiole humanitaire. Plus de combats, plus de massacres. Mais accepter le cessez-le-feu de Tripoli c’est condamner les espoirs de Benghazi. Et geler la situation sur le terrain en abandonnant les richesses du pays entre les mains des Kadhafi n’est pas non plus un résultat acceptable pour la communauté internationale.
Restera, de surcroît, un petit problème à régler : comment choisira-t-on, à l’avenir, les peuples qui méritent notre assistance et ceux qu’on laisse se débrouiller avec leurs dictateurs ? Alors que la légitimité d’Alassane Ouattara est au moins aussi forte que celle des insurgés libyens, que dira-t-on aux Ivoiriens ? Que dit-on aux Yéménites et aux Bahreinis quand nous fermons pudiquement les yeux sur les mille soldats envoyés par l’Arabie saoudite avec la bénédiction de Washington pour réprimer la révolte chiite ? Autant dire que l’affaire n’est pas gagnée. IL ne reste qu’à espérer que les vents libyens seront plus favorables aujourd’hui aux « néo-conservateurs » français que la tempête du désert irakien ne l’a été à leurs prédécesseurs américains.
- « a strong international outrage » ↩
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L'auteur
Gil Mihaely est historien et journaliste.
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Jesse Darvas dit
L’argument humanitaire ne tient pas la route, pour les bonnes raisons soulignées dans cet article (Cote d’Ivoire, Yemen, Barhein où nous ne ferons rien…). Il est plus probable qu’ayant fait ouvertement le pari initial d’une victoire rapide des insurgés (Kadhafi paraissait isolé et ses troupes le désertaient en masse, ce qui rendait cette issue assez probable), les dirigeants occidentaux se sont trouvés très embêtés de le voir reprendre l’avantage. Un Kadhafi restant au pouvoir et voulant probablement se venger de ceux qui l’avaient dénoncé constituait une réelle menace pour nous, ce qui explique l’opération militaire dont le but est clairement de se débarrasser de lui et de régler au passage quelques contentieux (le terrorisme qu’il a soutenu, l’humiliation qu’il a fait subir à certains pays en recevant en grande pompe le responsable de l’attentat de Lockerbie, etc…). Comme Kadhafi n’a aucun ami dans le monde arabe, la couverture de la Ligue était relativement facile à obtenir.
Aucun autre despote n’est dans la même situation et il est donc très peu probable que le cas libyen fasse jurisprudence.
hathorique dit
@ Saul
dans mon post je donnais la définition du “prisonnier de guerre” à opposer à celle d’ otage ne confondant pas l’ un avec l’autre .
mais cela n ‘importe plus, le cargo italien est maintenant reparti avec son équipage et des passagers peut être clandestins, vers les cieux plus cléments, heureux d’avoir échappé à cette galère libyenne
“Le navire remorqueur italien retenu depuis samedi à Tripoli a quitté le port dimanche après-midi avec à son bord l’équipage ainsi que des “personnes affirmant appartenir aux autorités portuaires et militaires libyennes”, a annoncé dans un communiqué l’armateur du bateau.
Maintenant d’autres révolutions nous attendent :
http://fr.euronews.net/2011/03/20/un-mort-dans-les-manifestations-contre-le-pouvoir-syrien/
Je vous laisse en vigie pour effectuer votre part de quart afin de torpiller toute tentative d’abordage de pirates entreprenants.
“Aux sifflements de la tempête, leur voix rude et impérieuse commandait la manœuvre ou le combat, ils montaient à l’abordage étincelants de joie et de fureur”.
M. de Guérin, Poésies, Bal, promenade, rêverie à Smyrne, 1839,
bien à vous
Saul dit
Hathorique,
cela dit, en ce qui concerne l’interdiction de la “prise d’otage” il s’agit plus spécialement d’une pratique autorisée par des précédentes conventions (qui étaient censée empêcher la participation de civils au conflit) : dans un village/commune/ville ennemie, on prenait une quantité de civils du coin en otage (en général des notables) que l’on menaçait d’executer au cas où des civils ennemis auraient été tenté de tuer des soldats de l’armée occupante.
ce que les Allemands ont fait par chez nous durant la dernière guerre (pour un soldat allemand tué, 10 otages éxécutés etc cette pratique n’était pas exclusivement allemande, durant la 1ère guerre, l’armée française avait prévu de prendre des otages dans chaque bled allemand qui tomberait entre ses mains, seuls les territoires d’Alsace Moselle devaient échapper à cette régle…mais comme on n’a pas eu l’occase d’occuper des terres teutonnes..)
Saul dit
Hathorique,
vous confondez :
les prisonniers de guerre sont des militaires, des combattants.
Les ressortissants d’un pays ennemis sont appelés “internés civils” et n’ont pas la qualification de prisonniers de guerre
la convention de Genève décrit leur droits et les qualifie de “personnes protégées” [par la convention]
“Art. 41
Si la Puissance au pouvoir de laquelle se trouvent les personnes protégées n’estime pas suffisantes les autres mesures de contrôle mentionnées dans la présente Convention, les mesures de contrôle les plus sévères auxquelles elle pourra recourir seront la mise en résidence forcée ou l’internement, conformément aux dispositions des art. 42 et 43.
En appliquant les dispositions du deuxième alinéa de l’art. 39 au cas de personnes contraintes d’abandonner leur résidence habituelle en vertu d’une décision qui les astreint à la résidence forcée dans un autre lieu, la Puissance détentrice se conformera aussi exactement que possible aux règles relatives au traitement des internés (section IV, titre III de la présente Convention).”
“Art. 78
Si la Puissance occupante estime nécessaire, pour d’impérieuses raisons de sécurité de prendre des mesures de sûreté à l’égard de personnes protégées, elle pourra tout au plus leur imposer une résidence forcée ou procéder à leur internement.
+ du bla bla ”
voir aussi art 80, 81, 82 etc
.