La liste semble interminable. On ne saurait par qui commencer. Les caricatures danoises, Pétré-Grenouilleau, Siné, Vanneste et tant d’autres. Et bientôt, après un reportage de M6 sur le phénomène de mode déjà dépassé du Jumpstyle (ou comment sautiller en boîte de nuit et impressionner quand même les filles) et sa récupération par des néo-nazis du nord de la France, Lonsdale. La marque de vêtement hein.

D’ailleurs, ces histoires vestimentaires deviennent impossibles. Cela fait maintenant quelques années que porter du Lacoste ou du Burberry est devenu atrocement connoté. Des manifestations se sont tenues en Allemagne devant certaines boutiques de marques accusées de sympathie avec l’extrême droite. Sans parler de certains vendeurs de chaussures pour caciques socialistes devenus par là infréquentables.

Mais je m’égare. Vous l’aviez compris, il sera question de la liberté d’expression. Mais un autre point commun rassemble toutes les affaires citées précédemment. Aucune d’entre elles n’a débouché sur une condamnation. Qu’il y ait eu relaxe ou que la plainte soit retirée. Certains n’ont pas eu cette chance. Je pense à celui qui avait eu l’idée d’appeler feu Grégory Lemarchal de la Star Academy du nom de sa maladie, la mucoviscidose. Ou à Dieudonné. Voire aux mongoliens de Patrick Timsit où tout est bon, sauf la tête. Comme les crevettes, ajoutait-il. Blague dont il ne s’est jamais vraiment remis. Depuis je suppose qu’il doit beaucoup donner chaque année pour le téléthon.

Mais je m’égare encore. Il y a quelques semaines, un avocat n’a pu s’empêcher, après que la Cour de Cassation s’était prononcée en faveur du député Vanneste, d’avancer que cette décision semblait « relever d’un autre âge ». Personne n’a véritablement relevé l’expression qui, certes, n’est pas d’une folle originalité. Mais se révèle redoutablement exacte. Après tout, en première instance comme en appel, Christian Vanneste avait été condamné sans férir ni faiblir.

Aujourd’hui, dans un pays laïque doté d’une vieille tradition anticléricale, la pointe extrême de la liberté d’expression ne réside presque plus que dans le seul blasphème. Et encore. Redeker sait ce qu’il en est en pratique. Theo van Gogh aussi. Autant dire qu’elle n’existe plus. Et que seule demeure cette survivance historique laïcarde qui permet à Siné de croire qu’il use de sa liberté d’expression quand il tape sur les curés.

Malheureusement, ce dernier pan de notre liberté d’expression qui n’est nullement protégée comme aux Etats-Unis ne saurait résister au processus d’accomplissement final de nos démocraties modernes. C’est à dire la mise à égalité devant la loi de tout. Et de tous. Tendance lourde qui se double d’une exigence impérative de vivre-ensemble. Et, pour cela, il convient de protéger toutes les différences, tous les choix, toutes les inclinations. Qui sont autant de dignités que le mâle hétérosexuel blanc – qui peuple encore trop nos campagnes – doit apprendre à honorer.

Ainsi les journalistes font mieux ne pas retranscrire les propos racistes entendus lors de manifestations, les comiques sont invités à prendre exemple sur les sketchs de Gad Elmaleh, les sociologues ne sont que mollement soutenus quand ils s’en prennent à l’islam et les élus se doivent de célébrer les différents penchants sexuels de leurs administrés. Quant à ceux qui ne jouent pas le jeu du vivre-ensemble, ils risquent l’ostracisme médiatique. Sans parler du fameux « stage de citoyenneté » qui peut-être prescrit d’office par le juge, depuis 2004, aux plus récalcitrants.

Ces procès gagnés, que ce soit celui de Charlie Hebdo ou de Siné bientôt, maintiennent bruyamment l’illusion que la liberté d’expression n’est pas un mot vide de sens en France. Certes, nous pouvons toujours fustiger Sarkozy à longueur de journée, nous amouracher de Julien Coupat et nous indigner des propos du Pape. Mais pour le reste il convient souvent de s’y adonner en petit comité.

Elisabeth Lévy parlait du « charme de l’interdit ». Accordons-en le bénéfice à Siné.

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