Libérez Barabbas !
Une autre histoire de la Passion
Publié le 09 avril 2009 à 11:24 dans Société
Mots-clés : Religion
Le serviteur se tient en retrait. Un geste et il apportera à son maître une coupe pleine d’eau. Sale métier que de servir un homme aussi à cheval sur l’hygiène. On ne le retiendrait pas qu’il passerait ses journées en ablutions multiples, apportant plus de soins à ses mains qu’à sa procurature, rendant par trois fois à Esculape ce qu’exige César. Ça tarde à venir. Il éructe, moitié grec, moitié latin, et ponctue ses phrases des trois mots qu’il connaît d’araméen. Parler peuple, lui ressembler et faire ce qu’il réclame, voilà la politique. Ça n’en finit pas. Il fait venir sa femme. Elle chante, vous savez ? Le peuple s’impatiente. On n’est pas monté de la ville basse pour mater Claudia. Ce qu’on veut, c’est la peau de Joshua. Lequel ? Pilate en a deux sous la main. L’un est surnommé bar ’abb’a, l’autre se dit lui-même bar ’abb’a. C’est à n’y rien comprendre. Et personne n’y comprend rien. Va pour Joshua donc, qu’on le crucifie et qu’on libère Joshua ! De l’eau, vite.
Jusqu’à Origène et son Commentaire sur Matthieu, dans lequel il juge indécent d’attribuer à un impie un nom aussi saint, de nombreux manuscrits du récit de la Passion faisaient mention du prénom de Barabbas : Jésus. Ajoutez à cela qu’en araméen – langue supposée de rédaction de l’évangile de Matthieu –, bar’abb’a signifie “le fils du père”, la confusion grandit. Et Pilate répète sa question : “Voulez-vous que je libère Jésus le Messie ou Jésus le Fils du Père ?” (Matthieu 27,17.) Pourquoi autant de similitudes entre deux hommes que la tradition nous présente, depuis le IIIe siècle, comme absolument dissemblables ? Serait-ce là un complot ourdi par l’Eglise, une vérité passée sous silence ? Les choses sont plus simples, c’est-à-dire beaucoup plus complexes.
Une hypothèse. Barrabas n’est pas le nom d’un personnage historique, mais une figure rhétorique : l’allégorie d’une idée théologique. Quand les évangiles synoptiques insistent sur la messianité de Jésus, le quatrième évangile, celui de Jean, insiste sur la divinité du Christ. L’idée de “Jésus messie d’Israël” est recevable par les juifs du Ier siècle ; celle de “Jésus fils du Père” coince en revanche aux entournures. Elle est même inacceptable : un peu rigolards, ils regardent les empereurs romains se prétendre fils de Vénus ou de Mars, mais pour ce qui est du Dieu d’Israël, e finita la comedia ! Comment pourrait-Il, Lui dont le nom est imprononçable, avoir un fils ? C’est proprement inconcevable et inadmissible.
Ce bar’abb’a que Luc, Matthieu et Marc nous font passer pour un “fameux brigand” n’est pas un personnage, mais le johannisme lui-même, c’est-à-dire l’idée que le Christ dépasse sa propre messianité pour n’être plus que fils de Dieu. C’est une hypothèse d’autant plus vraisemblable que l’exégèse nous apprend que, dans l’évangile de Jean, l’épisode de Barabbas est une pièce visiblement rapportée et que le texte original n’en fait nullement mention.
Dès lors, Barrabas ne serait donc que l’un des innombrables motifs de débats et de discussions qui animent l’Eglise des premiers siècles et que les évangiles ont recueillis au long du temps en strates imbriquées. Une borne témoin rappelant que l’idée de divinité du Christ n’était pas du tout évidente pour les premiers chrétiens (à l’exception des gnostiques, qui ne font pas la fine bouche quand il s’agit de rompre avec la référence vétérotestamentaire) et qu’il aura fallu attendre le concile de Nicée pour réconcilier ceux qui, à l’instar des trois premiers évangélistes, insistent sur la messianité du Christ et ceux qui, avec Jean, mettent en avant sa divinité. Mais ce n’est là qu’une hypothèse : l’exégèse nous apprend qu’un texte ne se laisse jamais enfermer dans l’univocité. Aucun commentaire, fût-il délivré par Gérard Mordillat en personne, n’épuise le sens ni le séquestre : l’infinitude du texte, c’est ce que le christianisme a reçu en partage du judaïsme.
Historiquement, rien n’atteste qu’on élargissait chaque année un criminel au moment de Pessa’h1. Rien sinon les évangiles, qui nous disent que c’était une coutume. Ce qui confirme le statut essentiellement symbolique de Barabbas. Mais, dans le récit de la Passion, il n’est pas un simple figurant polémique ni une pauvre allégorie. Il est le premier homme, celui qui bénéficie en avant-première du sacrifice du Christ. Il n’est pas le parangon du juif déicide, mais la figure du chrétien lui-même, c’est-à-dire du pécheur qui reçoit le pardon parce qu’un autre a été sacrifié à sa place.
Barabbas permet également d’introduire dans le récit de la Passion la référence au rite du bouc émissaire décrit au chapitre 16 du Lévitique : Aaron choisit deux boucs semblables. L’un est immolé, l’autre est envoyé dans le désert. La différence – René Girard l’a mise en évidence, après que Nietzsche avait décelé combien elle inversait les valeurs de la civilisation antique – est que, contrairement à ce qui se passe dans la mythologie grecque, la victime est innocente. Et c’est pour cette innocence même qu’elle est condamnée à mort. Barabbas vient rappeler l’innocence de la victime, soulignant, par contraste, l’iniquité du jugement.
La troisième fonction que remplit Barabbas nous est rapportée par Marc qui le présente comme “un rebelle et un meurtrier”. Là encore, historiquement, la procurature de Ponce Pilate se distingue par le calme civil en Judée : il faudra attendre vingt ans pour que la paix cède le pas à un climat d’émeutes et de révoltes anti-romaines, avant de culminer en 66 à Massada et de s’achever en 70 par la destruction du Temple. Marc ment-il ? Non. Lorsqu’il écrit sa haggadah dans la Rome des années 65, transcrivant ce que Pierre lui a rapporté pendant leurs longues années de collaboration, l’évangéliste a les yeux braqués sur la Judée et les événements qui s’y déroulent. Il a de la sympathie pour ces juifs entrés en rébellion contre l’Empire. Il les connaît et les a fréquentés avec Pierre, en Judée puis à Rome. Le message qu’il leur adresse est simple : tout n’est pas politique. Ou plutôt : la royauté que vous promet le Christ n’est pas de ce monde.
Chez Marc, la figure des deux Jésus bar’abb’a illustre deux messianismes distincts : l’un prend les armes pour affranchir Israël de son occupant romain, l’autre poursuit des visées qui ne sont pas de ce monde. En mettant en scène l’un et l’autre Jésus, Marc nous met en garde contre tous les petits Mordillat que l’humanité enfantera jusqu’aux temps derniers : la politique et le messianisme font deux, quand bien même la politique prend des allures messianiques. La première veut la rébellion ici et maintenant. Elle complote, exécute, assassine, sans nécessairement avoir recours à la perspective de lendemains qui chantent et de surlendemains qui dansent. Quand elle en a, ses mains sont rouges de sang. Quant au messianisme, dont la nature est proprement eschatologique, il tient un discours sur les fins ultimes, sans pour autant les précipiter ni les devancer. Il nous parle en somme d’une insurrection qui vient et n’a pas fini d’advenir dans les cœurs humains.
Simone Weil notait : “Un ancien exemple de décision démocratique : la demande populaire de libérer Barabbas, et de crucifier Jésus.” Et tout ça, sans démocratie participative ni jurys citoyens.
Vite, de l’eau. Pilate n’attend pas.
- Ni le Talmud ni le Midrasch, qui surabondent pourtant en détails historiques sur Pessa’h, n’évoquent nulle part cette coutume. ↩
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L'auteur
François Miclo est rédacteur en chef de Causeur magazine. Twitter : @fmiclo
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beam dit
Je me dois dêtre plus clair pour me faire comprendre de François Miclo :
je pense que la réalité est un spectacle en soi, si vous préférez un roman, ou alors une pièce de théâtre. Sur cette scène se joue la tragédie de l’Homme et s’est jouée de façon certaine (quand on a la foi catholique) la tragédie du Fils de l’Homme il y a 2000ans, non pas sur une chaise électrique mais sur une croix.
Les Evangiles retracent cette tragédie; comme elles sont inspirées par Dieu ( c’est toujours la foi qui le dit et non pas la raison) leur lecture est une lecture non littérale, et à plusieurs strates de compréhension qui se complètent mais qui ne peuvent se contredire. On ne peut donc séparer la lecture historique des Evangiles de leur lecture essentielle.
beam dit
Mais je ne sais pas comment vous l’écrire, ou vous le réécrire, j’avais bien compris, depuis le début.
François Miclo dit
Beam, je ne sais pas en quelle langue vous l’écrire : ce n’est pas l’historicité de Barabbas qui est en question pour les exégètes, mais la signification de son nom…
beam dit
Tiens, il y a un autre Abbas (Mahmoud du fatha) en Palestine qui fait parler de lui…oh mon Dieu une coïncidence ? Une syncronicité divine ! Libérez Bar Abbas ! mais existe t-il vraiment ? ou alors est ce de l’ironie ?
beam dit
A Franklin
C’est exact, l’expression “fils de Dieu” se retrouve plusieurs fois dans l’Ancien Testament, dans les psaumes notamment. Il n’y a effectivement pas de rupture ni de grand écart, mais c’est un accomplissement.
Lady dit
Il n’y a pas de “scénario divin”! Barrabas libéré, est le fait de la liberté de choix des hommes crées libres. L’homme a toujours le choix de dire oui ou non. Il se laisse juste influencé par la masse et choisit souvent mal ses modèles. Judas , pareil! Dieu ne peut pas avoir voulu un être mauvais. Judas est humain, voilà tout; et Jésus savait qu’il suivrait la mauvaise pente parce qu’ Il est en chacun de nous . La passion du Christ nous révèle les mécanismes permanents des hommes. ceux qui N’acceptent pas qu’il y a Quelqu’un avant toute chose, (évidemment ils ont tendance à se prendre pour Dieu) , les convertis (qui se essaient de se convertir chaque jour…), ceux qui sont en chemin…Tout est là! dans la parole Evangélique qui est toujours là, à notre portée, vivante, nourrissante, et on continue, à laisser la violence monter aux extrêmes et à dépasser le seuil de non réversibilité de l’auto destruction?! !
“Si tu savais le Don de Dieu..”
wadoud dit
bonjour :
aprés avoir feuilleté mon journal de mars – monde diplomatique- et dans la page 29; 3 colonne je lis :
empire du language ou impérialisme languagier- claude mordillat.
” sous ce titre énigmatique;claude mordillat nous livre une critique serreé d une principale ediologie contemporaines; qu il dénomme le “linguicisme” .tirant argument de ce que le language est une médiation essentielle; tant de notre relation au monde que de nos rapports aux autres;regnant litérallement sur eux; le linguicisme constitue un veritable par une double opération REDUCTION ET D EXTRAPOLATION.il reduit toute conaissance a un simple effet de language.a un récit plus ou moins efficace ou seduisant
mais cette meme opération affecte aussi le monde lui meme; notament l univers social : etantreduit au language;toutes les autres dimensions de matérialité…
j ai preludé par ca pour vous demander de nous delimiter ton TEXTE pourquoi tels exegetes sont recevables
et pourquoi d autres textes qui croisent ton texte serait hors le coup.
et pourquoi un bandit qui persiste ne deviendrait pas un rebelle meme dans une phase calme.
est comment tu peux eliminer l aspiration a la royauté des juifs comme facteur qui explique que la bonne nouvelle ne comblait les attentes
François Miclo dit
@ Franklin : oui, et c’est la raison pour laquelle je crois que la juxtaposition d’un Jésus “Messie” et d’un Jésus “Fils du Père” n’est pas anodine…
Paul B. dit
Merci pour ce très brillant texte, qui est une vraie stimulation pour l’esprit ! Si seulement dans nos églises il y avait des discours comme le vôtre sur le sens multiple et complexe des Ecritures, et pas des discours bienpensants sur la société… Je crois qu’on y somnolerait moins et qu’il y aurait peut-être plus de monde.
Franklin D. dit
à François,
“Fils du père” était justement ce que les juifs de son temps et du nôtre ne pouvaient accepter et ce pourquoi ils l’ont rejeté après les Rameaux.
Cela me rappelle des souvenirs des paysages de Jérusalem, et du vrai trajet du chemin de croix, assez loin de la via dolorosa, que nous avions quand même tenu à respecter avec d’autres quand nous étions là-bas.
François Miclo dit
@ Franklin. Tout à fait d’accord avec vous. Avec une petite nuance cependant : il y a un double mouvement dans le christianisme. En terme hégélien, cela s’appelle une Aufhebung :, c’est-à-dire un accomplissement et un dépassement. Fournissant à Israël le messie qu’elle attend, le Nouveau Testament accomplit les promesses de l’Ancien. Dans le même temps, le Christ n’est pas seulement le messie d’Israël, il est aussi “fils du Père” : et c’est ici que se joue un grand écart.
Franklin D. dit
Parcourant ce fil très savant, plus que moi, je me permet cependant de signaler une erreur communément effectuée : les Évangiles ne sont pas et n’ont pas vocation à être des témoignages historiques. Ce n’est pas leur rôle. Par contre, le travail des dominicains à Jérusalem, en lien entre autres avec l’université hébraïque de Jérusalem, apporte chaque année des preuves historiques de l’existence d’un “rabbi” nommé Jésus crucifié vers 33. Il n’y a pas que Flavius-Josèphe comme source il y a un militaire romain envoyant son rapport à Rome parlant des troubles induits par les premiers disciples et j’en passe…
Ci-dessous, un commentateur rappelle qu’il n’était pas rare que l’on appelle des personnages Abba dans le Talmud. En effet, mais Jésus ne se situe pas du tout dans une rupture avec le judaïsme, il est là pour l’accomplir, son crime étant aux yeux des juifs de s’être dit fils de Dieu. Je rappelle également que le “Pater” est une vieille prière juive. La foi chrétienne n’est pas une idéologie (cela de nombreux chrétiens l’oublient aussi) qui remet en cause la précédente, elle est là pour accomplir toutes les promesses faites au peuple juif que l’apôtre Paul (dont la théologie s’inspirera à la fois du stoïcisme et même d’Épicure) élargira aux païens.
hypemc dit
Intéressant article de F Miclo
Fanas de mythisme, pour avoir les yeux qui piquent, visitez ce site:
http://archeboc.free.fr/mytheJesus/plan.html
C’est le bon week-end.
beam dit
A jerome,
oui c’est exact pour Flavius Joseph, vous avez raison. il parle d’un crucifié nommé Jésus et je croyais qu’il faisait référence à un condamné qu’il auarit remplacé.
en passant dit
Fils du père, c’est un pléonasme.
jerome dit
@ Beam: “Je crois quand même qu’il est bon de rappeler que Flavius Joseph qui est un historien parle d’un certain Jésus crucifié à la place d’un certain Barrabas”
Non, Flavius Josephe ne parle pas de Barrabas. Et les deux lignes sur Jesus sont considerees par bon nombre d’historiens comme apocryphes et rajoutes par un scribe, ulterieurement.
@ Francois Miclo: Fils de Dieu, Fils du Pere, dans le Judaisme cela correspond a tous les hommes. Les chretiens, sous inspiration paienne, ont apparemment compris ca litterallement.
beam dit
Dans le talmud, il n’est pas rare de trouver des parsonnages se nommant “Abba”
beam dit
Entre ‘fils de l’homme” “fils du père” Miclo ne sait plus comment se situer, lui le “fils de la censure” et de l’exégèse tronquée
FélixRenédeSessandre dit
@ Jules
Comme chacun sait, les personnalités mythiques peuvent être constitués de l’agtégation de plusieurs personnages ayant réellement existé. Ainsi auraient vécu à la même époque un Jésus ayant marché sur l’eau, l’autre ayant multiplié les pains, le troisième resuscitant les morts, etc…. Quant à Bar ‘abba’ (abba signifiant pour certains “à boire” en langage bébé, pour d’autre “tabac”, le t étant aspiré en araméen), il aurait changé l’eau en vin.
Stoemp dit
Merci pour ce texte! Parcourant les réactions, je relève une légère erreur: “bar-abba” veut bien dire “fils du père”. En araméen, “fils de l’homme” se dit “bar-nash”, comme en témoigne la traduction araméenne (targoum) du livre d’Ezéchiel, entre autres.
Je pensais en vous lisant à une très belle nouvelle de Karen Blixen, intitulée “Le vin du Tétrarque”. C’est un bijou que ce texte.