Libérez Barabbas !

Une autre histoire de la Passion

Publié le 09 avril 2009 à 11:24 dans Société

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Le serviteur se tient en retrait. Un geste et il apportera à son maître une coupe pleine d’eau. Sale métier que de servir un homme aussi à cheval sur l’hygiène. On ne le retiendrait pas qu’il passerait ses journées en ablutions multiples, apportant plus de soins à ses mains qu’à sa procurature, rendant par trois fois à Esculape ce qu’exige César. Ça tarde à venir. Il éructe, moitié grec, moitié latin, et ponctue ses phrases des trois mots qu’il connaît d’araméen. Parler peuple, lui ressembler et faire ce qu’il réclame, voilà la politique. Ça n’en finit pas. Il fait venir sa femme. Elle chante, vous savez ? Le peuple s’impatiente. On n’est pas monté de la ville basse pour mater Claudia. Ce qu’on veut, c’est la peau de Joshua. Lequel ? Pilate en a deux sous la main. L’un est surnommé bar ’abb’a, l’autre se dit lui-même bar ’abb’a. C’est à n’y rien comprendre. Et personne n’y comprend rien. Va pour Joshua donc, qu’on le crucifie et qu’on libère Joshua ! De l’eau, vite.

Jusqu’à Origène et son Commentaire sur Matthieu, dans lequel il juge indécent d’attribuer à un impie un nom aussi saint, de nombreux manuscrits du récit de la Passion faisaient mention du prénom de Barabbas : Jésus. Ajoutez à cela qu’en araméen – langue supposée de rédaction de l’évangile de Matthieu –, bar’abb’a signifie “le fils du père”, la confusion grandit. Et Pilate répète sa question : “Voulez-vous que je libère Jésus le Messie ou Jésus le Fils du Père ?” (Matthieu 27,17.) Pourquoi autant de similitudes entre deux hommes que la tradition nous présente, depuis le IIIe siècle, comme absolument dissemblables ? Serait-ce là un complot ourdi par l’Eglise, une vérité passée sous silence ? Les choses sont plus simples, c’est-à-dire beaucoup plus complexes.

Une hypothèse. Barrabas n’est pas le nom d’un personnage historique, mais une figure rhétorique : l’allégorie d’une idée théologique. Quand les évangiles synoptiques insistent sur la messianité de Jésus, le quatrième évangile, celui de Jean, insiste sur la divinité du Christ. L’idée de “Jésus messie d’Israël” est recevable par les juifs du Ier siècle ; celle de “Jésus fils du Père” coince en revanche aux entournures. Elle est même inacceptable : un peu rigolards, ils regardent les empereurs romains se prétendre fils de Vénus ou de Mars, mais pour ce qui est du Dieu d’Israël, e finita la comedia ! Comment pourrait-Il, Lui dont le nom est imprononçable, avoir un fils ? C’est proprement inconcevable et inadmissible.

Ce bar’abb’a que Luc, Matthieu et Marc nous font passer pour un “fameux brigand” n’est pas un personnage, mais le johannisme lui-même, c’est-à-dire l’idée que le Christ dépasse sa propre messianité pour n’être plus que fils de Dieu. C’est une hypothèse d’autant plus vraisemblable que l’exégèse nous apprend que, dans l’évangile de Jean, l’épisode de Barabbas est une pièce visiblement rapportée et que le texte original n’en fait nullement mention.

Dès lors, Barrabas ne serait donc que l’un des innombrables motifs de débats et de discussions qui animent l’Eglise des premiers siècles et que les évangiles ont recueillis au long du temps en strates imbriquées. Une borne témoin rappelant que l’idée de divinité du Christ n’était pas du tout évidente pour les premiers chrétiens (à l’exception des gnostiques, qui ne font pas la fine bouche quand il s’agit de rompre avec la référence vétérotestamentaire) et qu’il aura fallu attendre le concile de Nicée pour réconcilier ceux qui, à l’instar des trois premiers évangélistes, insistent sur la messianité du Christ et ceux qui, avec Jean, mettent en avant sa divinité. Mais ce n’est là qu’une hypothèse : l’exégèse nous apprend qu’un texte ne se laisse jamais enfermer dans l’univocité. Aucun commentaire, fût-il délivré par Gérard Mordillat en personne, n’épuise le sens ni le séquestre : l’infinitude du texte, c’est ce que le christianisme a reçu en partage du judaïsme.

Historiquement, rien n’atteste qu’on élargissait chaque année un criminel au moment de Pessa’h1. Rien sinon les évangiles, qui nous disent que c’était une coutume. Ce qui confirme le statut essentiellement symbolique de Barabbas. Mais, dans le récit de la Passion, il n’est pas un simple figurant polémique ni une pauvre allégorie. Il est le premier homme, celui qui bénéficie en avant-première du sacrifice du Christ. Il n’est pas le parangon du juif déicide, mais la figure du chrétien lui-même, c’est-à-dire du pécheur qui reçoit le pardon parce qu’un autre a été sacrifié à sa place.

Barabbas permet également d’introduire dans le récit de la Passion la référence au rite du bouc émissaire décrit au chapitre 16 du Lévitique : Aaron choisit deux boucs semblables. L’un est immolé, l’autre est envoyé dans le désert. La différence – René Girard l’a mise en évidence, après que Nietzsche avait décelé combien elle inversait les valeurs de la civilisation antique – est que, contrairement à ce qui se passe dans la mythologie grecque, la victime est innocente. Et c’est pour cette innocence même qu’elle est condamnée à mort. Barabbas vient rappeler l’innocence de la victime, soulignant, par contraste, l’iniquité du jugement.

La troisième fonction que remplit Barabbas nous est rapportée par Marc qui le présente comme “un rebelle et un meurtrier”. Là encore, historiquement, la procurature de Ponce Pilate se distingue par le calme civil en Judée : il faudra attendre vingt ans pour que la paix cède le pas à un climat d’émeutes et de révoltes anti-romaines, avant de culminer en 66 à Massada et de s’achever en 70 par la destruction du Temple. Marc ment-il ? Non. Lorsqu’il écrit sa haggadah dans la Rome des années 65, transcrivant ce que Pierre lui a rapporté pendant leurs longues années de collaboration, l’évangéliste a les yeux braqués sur la Judée et les événements qui s’y déroulent. Il a de la sympathie pour ces juifs entrés en rébellion contre l’Empire. Il les connaît et les a fréquentés avec Pierre, en Judée puis à Rome. Le message qu’il leur adresse est simple : tout n’est pas politique. Ou plutôt : la royauté que vous promet le Christ n’est pas de ce monde.

Chez Marc, la figure des deux Jésus bar’abb’a illustre deux messianismes distincts : l’un prend les armes pour affranchir Israël de son occupant romain, l’autre poursuit des visées qui ne sont pas de ce monde. En mettant en scène l’un et l’autre Jésus, Marc nous met en garde contre tous les petits Mordillat que l’humanité enfantera jusqu’aux temps derniers : la politique et le messianisme font deux, quand bien même la politique prend des allures messianiques. La première veut la rébellion ici et maintenant. Elle complote, exécute, assassine, sans nécessairement avoir recours à la perspective de lendemains qui chantent et de surlendemains qui dansent. Quand elle en a, ses mains sont rouges de sang. Quant au messianisme, dont la nature est proprement eschatologique, il tient un discours sur les fins ultimes, sans pour autant les précipiter ni les devancer. Il nous parle en somme d’une insurrection qui vient et n’a pas fini d’advenir dans les cœurs humains.

Simone Weil notait : “Un ancien exemple de décision démocratique : la demande populaire de libérer Barabbas, et de crucifier Jésus.” Et tout ça, sans démocratie participative ni jurys citoyens.

Vite, de l’eau. Pilate n’attend pas.

  1. Ni le Talmud ni le Midrasch, qui surabondent pourtant en détails historiques sur Pessa’h, n’évoquent nulle part cette coutume.

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  • 14 April 2009 à 23h12

    Shane_Fenton dit

    Cet article me rappelle que mon premier contact avec le Nouveau Testament fut une bande dessinée, “Jésus de Nazareth” (voir ici : http://www.zilverendolfijn.nl/zd/zd.pl?a=fc&c=0&kt=FR&s=m&k=HISTORIS%2C4&f=sb ), dont l’un des thèmes était le parallèle entre la vie de Jésus Bar-Joseph et celle de Jésus Bar-Abbas.

    Cela dit, les passages consacrés à Barabbas semblent complètement inventés et romancés, même si les scénaristes l’ont impliqué dans des évènements réels (par exemple, la prise de Séphoris par les Romains aux ordres de Varus).

  • 14 April 2009 à 17h39

    François Miclo dit

    @ Renard. Je ne veux pas rentrer ici dans la question de la datation de l’évangile de Marc : le sujet est à la source d’une prolifique littérature, de Bultmann à Trocmé. Je formule juste ici une hypothèse, si Marc a transmis (par oral ou par écrit) quelque chose, cela a dû se passer très raisonnablement avant sa mort, fixée aux alentours de l’an 65-70…

  • 14 April 2009 à 12h31

    Renard dit

    Bon article, fort agréable à lire. Un question toutefois :

    D’où tenez vous que l’évangile de Marc a été rédigé en 65 ? (et, dans ce cas parlez vous de la version actuelle ou d’un “proto-Marc” ?)

  • 14 April 2009 à 5h48

    sol invictus dit

    Passionnants,et l article de Francois Miclo et les interventions des uns et des autres.Une vraie fete pour la connaissance.Merci a tous et vive Causeur.

  • 12 April 2009 à 17h20

    L’Ours dit

    Averell,
    j’ai eu du mal avec le 1er tiers de votre long post, mais ça vaut le coup d’insister, c’est très intéressant! Bien sûr, il aurait été utile de reprendre un ou deux points (l’âme et le corps par exemple), mais la réflexion est fouillée et vaut la peine de s’y arrêter!

  • 12 April 2009 à 14h14

    Rotil dit

    @ AVARELL,

    N’est jamais longue une intervention aussi passionnante et documentée. Personellement, j’en redemande…

    @ tous, je devais bien faire quelque chose en l’honneur de Pâques. C’est sur mon blog…

  • 12 April 2009 à 13h25

    AVERELL dit

    Comme promis je vous envoie quelques passages rencontrés dans le “Journal” de Maxime Alexandre : “Le christianisme n’est vrai qu’à condition que le judaïsme le soit. Si le “Père” n’est pas le vrai Dieu, Jésus-Christ, son fils, n’est pas non plus son vrai fils. Comment a-t-on pu oublier cela si longtemps ? Et l’oublie-t-on encore si souvent ?”
    Le 30 novembre 1969, il note : “Assisté à une séance des “Amitiés judéo-chrétiennes”, et intervenu pour faire observer que sur les quatre orateurs – trois chrétiens et un juif – parlant de la “sécularisation”, le seul vraiment chrétien avait été le juif (un juif orthodoxe). J’ai été applaudi par de jeunes séminaristes. L’évêque était là : il fait partie des “Amitiés”. Ce que je ne comprends pas, c’est que dans ce pays fondamentalement antisémite, il ne dise pas à ses curés que Jésus était juif et que toute sa vie il avait observé les commandements (au nombre de 613, je crois bien), que la Vierge Marie était une jeune fille juive menant la même vie que toutes les autres jeunes filles juives, et que les apôtres étaient juifs, et que pendant à peu près un siècle, tous les chrétiens étaient des juifs, etc., de sorte qu’il est dans son pouvoir de faire diminuer l’antisémitisme dans des proportions considérables… Mais l’adhésion aux “Amitiés judéo-chrétiennes” est plus spectaculaire !”
    Le 30 janvier 1974, il cite Karl Bath (extrait de “Dogmatique IV”, 1969, p. 31) : “La question décisive n’est pas : que peut être la Synagogue juive sans Jésus-Christ ? Mais bien : qu’est-ce que l’Eglise, aussi longtemps qu’elle a en face d’elle un Israël qui lui est étranger et qui s’oppose à elle ?”
    P.S. Merci Rotil. Votre mot me rassure, je ne vous cache pas que je finis par avoir honte de la longueur de mes interventions.

  • 12 April 2009 à 12h53

    Rotil dit

    @ AVARELL,

    Merci, votre post m’a passionné !

  • 11 April 2009 à 15h58

    AVERELL dit

    J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article. J’ai eu dans l’idée une longue lettre – j’apprécie cette réflexion : “L’infinitude du texte, c’est ce que le christianisme a reçu en partage du judaïsme”, j’apprécie cette mise en exergue de la tension entre messianité et divinité. J’aurais aimé évoquer la théâtralité du procès de Jésus, théâtralité qui se poursuit avec la crucifixion, Jésus entre le Bon Larron et le Mauvais Larron, une mise en scène qui, on n’y pense pas assez, renvoie au procès lui-même. J’écris “théâtralité” et “mise en scène” dans un sens nullement dépréciatif. Je vois des tableaux – des compositions – qui sont autant de messages toujours en mouvement – l’interprétation sans trêve qui se renouvelle. J’ai été saisi à la lecture de cette réflexion de Maxime Alexandre, elle donnait forme, et très précisément, à une impression aussi vaste que diffuse qui tournait en moi : “Si toute l’aventure rapportée par la Bible : la création, le paradis, Adam et Ève, les Patriarches, les Prophètes, la Vierge, Jésus-Christ, la Crucifixion, avait été imaginée par l’homme, le mystère n’en serait que plus grand”. Autrement dit, il est possible que quelque chose ait été soufflé à l’homme par Quelqu’un.
    Après avoir lu votre article j’ai re-feuilleté pour la nième fois le “Journal” de Maxime Alexandre (un écrit qui va de 1951 à 1975) et j’ai plaisir à vous citer quelques passages d’un livre que je vous invite à lire – mais vous l’avez probablement lu. Je n’en connais qu’une édition, à la Libraire José Corti, 1976, Paris. Mais avant de céder la parole à Maxime Alexandre, je dois vous dire que je me suis également souvenu, à la lecture de votre article, d’un livre plutôt divertissant, “Ponce Pilate” de Roger Caillois qui imagine le préfet de Judée graciant Jésus… ce qui ne devait pas manquer de changer l’histoire du monde.
    Maxime Alexandre évoque Ponce Pilate avec une ironie qui lui est propre : “Ponce Pilate est-il le vrai patron de l’Église ? Il est agréable à fréquenter, n’a aucun préjugé contre le Réformateur nommé Jésus et il est de bonne compagnie”. Ponce Pilate serait-il le vrai patron de l’Église ? C’est l’une des questions que suscite la lecture du Testament dit Nouveau – et, de fait, les questions que suscite la Bible dans son ensemble sont plus nombreuses que les étoiles dans le ciel. J’ai toujours senti, instinctivement en quelque sorte, que le procès de Jésus est résolument central dans les Évangiles, que la fortune de la chrétienté s’est construite en grande partie sur cette mise en scène aussi sûrement que sur le passage de Jésus de Nazareth à Jésus ressuscité – le Christ, Jésus-Christ, être théologique issu de la révélation de Paul de Tarse sur la route de Damas, ainsi que le rapportent les Actes des Apôtres. Je ne cherche pas à caricaturer et amoindrir une religion, je ne cherche qu’à faire part de certaines préoccupations auprès de personnes capables de m’éclairer sans parti pris de dérision ou d’apologétique. A ce propos, je ne puis taire que j’ai a priori plus de respect pour une religion que pour un parti politique ou une école de psychanalyse, que si je lis Marx avec attention je ne suis pas marxiste, que je suis plus caodaïste que freudiste (peut-être faut-il dire freudien), que je ne suis pas trotskyste bien qu’abonné à une revue trotskyste, ni nudiste, du moins métaphysiquement.
    Ces passages extraits du “Journal” de Maxime Alexandre ont d’une manière ou d’une autre à voir avec votre article. Je les vois qui virevoltent tout autour. Maxime Alexandre, grand poète (si oublié) se présente ainsi : “Comment en suis-je arrivé, ancien surréaliste, communiste, athée, à me convertir au catholicisme ? En 1923, lorsque j’ai rencontré les surréalistes et participé à leur action, je venais de rédiger un “Juif Errant”, frère de Jésus. Le Grand Rabbin Isaïe Schwartz, que j’avais consulté, considérait Jésus comme un prophète juif. Mon séjour à Salonique, de 1921 à 1922, m’avait rappelé que j’étais juif. Le surréalisme a repoussé tout cela, mais en me laissant sur une certaine insatisfaction. Il est vrai qu’il me restait le mysticisme poétique et le parti communiste. (Breton m’appelait un mélange de Novalis et de Staline). A part cela, les surréalistes étaient loin d’être tous des mystiques ou des communistes” ; et plus loin : “J’ai été un anticlérical juif, je suis devenu un anticlérical catholique… Je n’ai donc pas changé !”
    Et je vous livre ces passages qui m’enchantent, en espérant que vous les apprécierez : “La preuve capitale de la vérité de Dieu, de l’Incarnation, de la vérité de l’Église, c’est qu’en dépit de ses serviteurs, l’Église ait subsisté et subsiste. Il y a une blague juive tout à fait de circonstance : Un Juif rencontre son ami Nachmanson, en route pour l’église où il va se faire baptiser. Nachmanson, à tout bout de champ, se plaint des curés et des catholiques qu’il connaît. “Je ne te comprends pas, dit le juif, comment peux-tu te convertir dans ces conditions-là ?
    ­ Eh bien, justement ! j’ai réfléchi. Une religion qui supporte cela est certainement la meilleure”.
    Autre passage : “En admettant que Jésus n’aurait été qu’un prophète comme les autres, ne pourrait-on pas concevoir que Dieu, émerveillé, se dise tout à coup : tiens ! en se prétendant mon fils, il ne dit pas une absurdité, il faut que j’entérine cela, oui, j’en fais mon fils…”
    Ce qui suit a été écrit le 1er avril 1966 : “En cette période d’avant Pâques, je suis scandalisé de ce que dans la liturgie ne soient nommés juifs que les mauvais juifs. Marie, mère de Jésus, Elizabeth, Marie-Madeleine, les apôtres, la foule qui l’a suivi, ceux qui faisaient appel à lui, les pauvres, les malades, eux ne sont jamais des juifs, mais des hébreux. Pour un paroissien pas autrement averti, le seul apôtre juif a été –Judas !
    Je comprends que pour les premiers chrétiens il se soit agi de marquer la différence avec les autres juifs, mais en 1966 ! (…)
    Le dimanche des Rameaux, j’entends réciter ce qui suit : “Les enfants des Hébreux portant des rameaux d’oliviers, allèrent au-devant du Seigneur, l’acclamant et disant : “Hosanna au plus haut des cieux ! Les enfants des Hébreux étendaient leurs vêtements sur le chemin et…” Hébreux, quand ils sont pour, Juifs, lorsqu’ils sont contre…
    Puis, le vendredi saint, Évangile de saint Jean, 18, 31 : “Pilate leur dit : “Prenez-le vous-mêmes et jugez-le suivant votre Loi.” Les Juifs lui répondirent : “Nous n’avons pas le droit de mettre quelqu’un à mort.” Ici, en note dans la Bible de Jérusalem (même dans le Missel il y a une note semblable, mais je n’ai jamais entendu un prêtre faire cette mise au point) : “Les Romains avaient retiré au Sanhédrin le droit de vie et de mort. De la main des Juifs, Jésus aurait été lapidé, et non pas crucifié” (note C, Bible de Jérusalem”. Le questionnement sur le nom bar’abb’a est passionnant. Cette réflexion sur la différence lourde de sous-entendu dans l’emploi de “Hébreux” et de “Juifs” ne l’est pas moins.
    Maxime Alexandre a cette réflexion douloureuse, le 3 août de la même année : “Presque intolérable pour moi, né juif, d’entendre quatre-vingt-dix pour cent des sermons. Ainsi hier, publicains et pharisiens. Si le prêtre avait interprété correctement la parabole, l’église se serait vidée (…) Les Juifs, s’il n’y en avait pas eu pour suivre Jésus-Christ, vous, où en seriez-vous ?”
    Et : “L’Ancien Testament, de la première à la dernière ligne, demande aux juifs de rester fidèles, et non d’adopter une nouvelle religion, même améliorée. Jamais Jésus n’a songé à fonder une nouvelle religion. Si les juifs se convertissaient, tout l’Ancien Testament s’effondrerait, il n’y aurait plus de christianisme. Pour être fidèle au Christ, il faut donc rester juif. Et pour rester fidèle à l’enseignement de Moïse et de ses prophètes, il faut écouter Jésus-Christ.
    La preuve de la divinité de Jésus-Christ c’est l’annonce du Messie, l’attente du Messie. Mais alors, comment expliquer qu’au nom de ce Messie-juif ! et annoncé uniquement par les juifs, ceux qui croient que c’est Lui l’oint de Dieu, n’aient fait que persécuter ceux-là même qui seuls justifient sa venue ? (…) Impossible de dissocier judaïsme et christianisme. A moins d’admettre les déformations qui viendraient d’une religion inventée par un général romain imprégné d’hellénisme et qui aurait servi un ou deux ans dans l’armée d’occupation en Palestine.”
    Ces réflexions peuvent se raccorder à votre texte, c’est tout au moins ce qu’il me semble lorsque je re-feuillette ces pages en lesquelles j’ai toujours trouvé bien du réconfort. J’espère que vous ne les jugerez pas hors-sujet. Je vous enverrai demain un autre courrier avec quelques extraits de ce livre, extraits qui rendent compte des difficiles rapports entre ces deux religions monothéistes (bien que le monothéisme chrétien puisse être sujet à caution, avec cette tortueuse histoire de Père, de Fils et de Saint-Esprit), rapports d’une particulière complexité parce que nous sommes précisément dans des histoires de familles, histoires interminables, filandreuses, avec maux de têtes et nuits blanches.
    P.S. Lorsque j’évoque ce Quelqu’un en début de lettre je me vois ramené vers cette troublante entrevue Elizabeth Weber / Jean-François Lyotard (publiée dans “Questions au judaïsme”, chez Desclée de Brouwer, 1996). La puissance de l’expérience sur le Sinaï aurait excédé les capacités du peuple conduit par Moïse, Moïse qui aurait été le seul à entendre tous les Commandements, le peuple n’ayant entendu selon les uns que les deux premiers. Le rabbi Mendel de Rymanów va encore plus loin. Selon lui le peuple d’Israël n’aurait entendu que le aleph par lequel commence le premier mot du Premier Commandement, le aleph qui est la racine spirituelle de toutes les autres lettres de l’alphabet. “Quelqu’un”… j’en suis venu à préférer ce mot au mot “Dieu” et à tout autre mot qui Le désigne. Quelqu’un souffla le aleph… Mais c’est toute l’entrevue qu’il me faudrait citer.
    Saint Paul auquel je fais allusion peut être considéré comme le véritable maître- d’œuvre du christianisme. En re-feuilletant ces “Questions au judaïsme” je trouve ce passage qui souligne l’une des différences essentielles entre le judaïsme et le christianisme : Jean-François Lyotard : “Mais il est frappant de voir quelle importance le message de Paul chrétien accorde à la question de la mort ; car la mort a été mise en relief, mise en lumière par la passion du Christ. La mort du corps prend tout à coup dans la doctrine une importance qu’on ne trouve pas dans la tradition hébraïque. C’est une part essentielle de la révolution chrétienne par rapport à la tradition juive que cet accent mis sur la mort comme le moment de la rémission possible, l’événement d’une transfiguration de la chair mauvaise, pécheresse, en chair graciée. Or cette valorisation n’existe pas, me semble-t-il, dans la tradition juive, puisque celle-ci ignore le mystère de l’Incarnation. Dans la tradition juive, on dirait qu’il n’y a pas de séparation du corps et de l’âme. Il faut que ce soit saint Paul qui décrète qu’il y a une séparation et que le corps est mauvais, pécheur, que l’âme se laisse séduire par le corps, etc. Tout ce que les chrétiens ont appris et nous ont appris à ce sujet vient de lui et se trouve en rupture avec la pensée juive traditionnelle.

  • 11 April 2009 à 11h24

    Franklin D. dit

    C’est pour cela que l’idée d’une théocratie est en soi insupportable…

  • 11 April 2009 à 11h15

    Franklin D. dit

    Ils mélangent tout car ils font de la foi catholique une idéologie.

  • 11 April 2009 à 9h41

    Antoine dit

    Passionnant ! Mais je trouve l’explication de Ratzinger dans son “Jésus de Nazareth” plus claire, plus évidente ! Mais aussi, plus philosophique et théologique, alors que vous vous placez plutôt dans une analyse sémantique (si j’ai bien compris !)…

    Bref, l’opposition entre les deux figures est une découverte pour moi : je l’ignorais avant la lecture du livre de Ratzinger… Et cela révèle tout un clivage que nous ressentons particulièrement en France encore à l’heure actuelle : toute une frange des “intégristes catholiques” n’ont pas compris que son “royaume n’est pas de ce monde”… ils attendent encore le Christ-roi de France avant le Christ-roi des coeurs… Cela est sans doute dû à une lecture pas assez fine de la première encyclique de St Pie X et une compréhension primaire de son moto “Omnia instaurarer in Christo” traduit à tort par “tout restaurer dans le Christ” avec ce restaurer compris dans le sens déviant de “restauration monarchique”… Du coup, on en arrive à vénérer le Fils du Père chargé de rétablir le royaume d’Israël (mais aussi, au passage à rejeter le sionisme car ceux-là n’en sont pas à une contradiction près !)… Bref, le Christ a passé son temps à répéter qu’il fallait distinguer Dieu et César mais certains mélangent tout… A l’extrême gauche aussi : il suffit de lire Golias pour voir combien certains s’imaginent nécessaire de représenter un courant progressiste dans l’Eglise !

  • 10 April 2009 à 19h18

    wadoud dit

    la realité est paradoxale :
    deux barabbas c est improbable,prenons l’homme le plus connu et le plus puissant il s appelle obama qui etait dans l’origine abou omama=celui qui porte omama.
    omama c est l ‘habit de tete que porte son pire ennemi ben laden.
    un autre:
    hussein le prenom d ‘obama symbolise la personnalité clee chez les chiites .
    le social est paradoxale. je pourrai citer plusieurs exemples de ces paradoxes mais il y aurais certainement un miclo lointin qui apprecierait la rethorique

  • 10 April 2009 à 15h53

    Franklin D. dit

    Et une chose qui me vient à l’esprit en lisant les commentaires sur d’autres articles, un chrétien ne saurait être anti-sémite.

  • 10 April 2009 à 15h46

    jerome dit

    Sans vouloir faire du hors-sujet, une petite remarque sur cette discussion passionante: ce qui frappe, c’est la quasi-absence de references au christianisme dans les sources juives de l’epoque.
    Il est maintenant admis que le “Yeshu” du Talmud n’a rien a voir avec le Jesus des Evangiles – surtout que dans le Talmud “Yeshu” se rapporte a plusieurs personnes vivants a des siecles differents. C’est important parce que dernierement l’identification Yeshu=Jesus etait consideree comme allant de soit – Yeshu etant une memoire vaguement deformee des evenements de l’Evangile.

    A ce sujet, il existe une these qui au contraire identifie Jesus a un des Yeshu, celui qui vecut un siecle avant le Jesus officiel, fut pendu la veille de Paques a Lod pour sorcellerie, et donc il est dit que sa secte existait encore plus de 2 siecles plus tard. Or, du point de vue purement historique, les evenements lies a la vie de ce Yeshu sont beaucoup plus precis et corrects que ceux des Evangiles – il y a bien eu une fuite en Egypte des rabbins pharisiens suite aux persecutions du roi Jean Hyrcan etc… Le christianisme aurait ainsi presque un siecle de plus que ce qu’on croit mais il aurait largement reecrit sa propre histoire, probablement suite a la conjonction avec un autre mouvement (identifie souvent avec le courant paulinien).

    Il ne s’agit bien sur que de speculation. La plupart des historiens tiennent le Jesus des Evangiles pour un personnage historique.