Du libéralisme en gauchisme culturel: histoire d’une dérive | Causeur

Du libéralisme en gauchisme culturel: histoire d’une dérive

Libéral ne signifie pas relativiste

Auteur

Alain Laurent
est philosophe.

Publié le 01 avril 2017 / Politique

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macron liberalisme gauchisme culturel

Emmanuel Macron aux Mureaux, mars 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00796685_000001.

Pendant longtemps, disjointes ou non, deux déclinaisons du libéralisme occupaient à elles seules le terrain : le libéralisme en politique (« libéralisme politique ») et en économie (« libéralisme économique »). Mais voici que depuis quelque temps, une nouvelle venue vient de manière insistante complexifier la situation : le « libéralisme culturel » . Apparemment non réductible aux deux premiers, celui-ci est volontiers présenté comme la traduction sociétale d’une dimension plus morale du libéralisme, ou d’un libéralisme « philosophique » jusqu’alors demeuré en retrait dans le débat public – auquel les évolutions géoculturelles du monde contemporain donneraient une brûlante et croissante actualité. D’une grande acuité donc, le problème qu’il pose est double : tel qu’il est de plus en plus idéologiquement préconisé dans ses applications, ce « libéralisme culturel » ne tend-il pas à se confondre avec ce qu’on appelle désormais le « gauchisme culturel », et du coup à sérieusement gauchir et corrompre les requêtes du libéralisme classique ?

La société ouverte a bon dos

Les prises de position des parangons les plus médiatisés de cette extension de l’idée libérale au champ culturel (Manent, Sorman, Institut Montaigne, de Madelin à… Macron) sont à cet égard des plus significatives. Invoquant l’idéal de la « société ouverte », elles se caractérisent par l’hostilité aux frontières nationales et à toute véritable limitation d’une immigration invasive, à la laïcité « à la française » (qualifiée de « laïcisme revanchard », par opposition à une prétendue conception « libérale » de la laïcité, tellement ouverte et accomodante), aux mesures « sécuritaires » anti-islamistes et ripostes « identitaires » au voile islamiste à l’université et au « burkini ». La responsabilité du djihadisme guerrier est reportée sur une société française « raciste » et ségrégationniste, tandis que brillent par leur absence des mises en cause de l’islamisme sociétal transformant certains quartiers en micro-califats, du recours au terme « islamophobie » pour prohiber toute critique de l’islam radical. Et que jamais ne soit envisagé un soutien effectif aux dissidents de l’islam et autres musulmans sécularisés.

Mais en quoi sur tous ces points le « libéralisme culturel » qui devrait logiquement être requalifié de libéralisme… multiculturel ou même bi-culturel (puisque seule la culture islamiste est en cause) se distingue-t-il du « gauchisme culturel » dominant (Le Goff) et des injonctions du « parti de l’Autre » (Finkielkraut) ? Même sans-frontiérisme, même « immigrationnisme » (Taguieff), même complaisance pour le communautarisme insoucieuse de la mise en « insécurité culturelle » (L. Bouvet) de nos compatriotes, mêmes dénonciations des « laïcards », même adhésion à l’idéologie de l’excuse, et même aveuglement volontaire face à la signification militante du port du hijab et au caractère mondial d’une offensive islamiste amorcée dès 1928 avec la naissance des « Frères musulmans » : la liste est longue de tout ce qui atteste d’une convergence manifeste. Confirmation factuelle en a d’ailleurs été administrée lorsque des groupuscules « libéraux » ont cru devoir faire cause commune avec le très gauchiste Syndicat de la Magistrature et le pro-islamiste Collectif contre l’islamophobie pour s’insurger contre l’état d’urgence et la déchéance de nationalité des djihadistes « français ». Force est donc bien de conclure à l’existence paradoxale d’un… islamo-libéralisme, version soft de l’islamo-gauchisme. Seule différence entre eux : l’adhésion du premier au libéralisme en économie, plus précisément dans la version extrême d’un libre circulation étendue sans restriction des biens marchands aux personnes, quand bien même celles-ci peuvent constituer le vecteur idéal de l’intrusion d’une immigration radicalement alterculturelle.

Auto-apartheid

D’un point de vue purement formel et quelque peu éthéré, cette complaisance envers un islam politique (faux-nez du djihadisme culturel et de la promotion de l’islamisme sociétal) peut sembler en adéquation avec les principes historiques du libéralisme en politique : pluralisme, tolérance, société ouverte et respect sacro-saint de la liberté individuelle. En réalité, elle illustre bien plutôt à quelles dérives et inconséquences peuvent aboutir des valeurs libérales décontextualisées et hyperbolisées, poussées à leurs limites sinon au-delà : des idées libérales devenues folles. La tolérance s’y mue en « hypertolérance » à l’intolérance obscurantiste, le pluralisme des opinions dégénère en « diversité » accueillante à des mœurs patriarcales et théocratiques liberticides, la liberté individuelle se dévoie en plat et pauvre laisser-faire tandis que les droits individuels s’enflent jusqu’à s ’affranchir du droit commun, et la société ouverte n’y est plus qu’un espace banalisé abonné à des opérations « portes ouvertes » permanentes la transformant en « ville ouverte » aux irruptions de squatteurs et conquérants hostiles. Excellente occasion de rappeler aux libéraux multiculturalistes que le père intellectuel de la notion de « société ouverte », le libéral de gauche Karl Popper, ne la concevait que par opposition à ses ennemis (cf. le titre de son immortel opus, La société ouverte et ses ennemis), à savoir la société « close », tribale et collectiviste. Mais que sont actuellement en France les territoires occupés par l’islamisme sociétal où d’ailleurs tout libre culturel est banni, sinon des micro-sociétés closes et retribalisées en proie à l’auto-apartheid et au collectivisme moral ? Ce qu’une véritable société ouverte ne peut certainement pas accepter sans renier ses idéaux et aller vers l’autodestruction.

Qu’est-il donc arrivé au libéralisme pour qu’en s’élargissant au culturel, il ait pu ainsi dégénérer en progressisme post-moderne satisfaisant aux canons d’un « politiquement correct » à requalifier en…gauchistement correct ? Sans doute l’effet conjugué d’une dérive de type « le ver était dans le fruit », dès lors que sont oubliés les garde-fous et l’éthique de responsabilité devant nécessairement accompagner l’exercice de la tolérance, du pluralisme, et de la liberté individuelle – et de la soumission démagogique à une tentation « libertaire » (voir à ce sujet la mise au point prémonitoire de Raymond Aron dans le texte « Liberté, libérale ou libertaire » dans ses Études politiques de 1972) qui dévoie le libéralisme en « liberalism » à l’américaine, ce bouillon de culture historique du multiculturalisme et de la « political correctness ».

Toujours est-il que ces glissements accentués du libéralisme culturel vers un gauchisme bien-pensant finissent par nuire au libéralisme bien compris et malencontreusement justifier les accusations de laxisme et de relativisme lancées contre lui par les ultra-conservateurs et les tenants du national-populisme. De quoi faire se retourner dans sa tombe un Jean-François Revel, lui qui fut si attaché à montrer qu’un engagement libéral rigoureux et cohérent impliquait nécessairement un vigoureux combat laïque et républicain contre toutes les formes revêtues par le totalitarisme islamique conquérant et ses complices – « idiots utiles » et collabos délibérés. Car  la liberté individuelle, ça se défend sans états d’âme culpabilisés. Et sa vraie logique veut que plus nos sociétés évoluées s’ouvrent et se libéralisent, plus il faut parallèlement en resserrer les boulons en se fermant à ce qui en nie ou corrompt les principes fondateurs.

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    • 4 Avril 2017 à 10h25

      Pedro43 dit

      Tout est dit.

    • 4 Avril 2017 à 10h02

      José Bobo dit

      Pour parler plus simplement et plus directement on pourrait dire que l’islam est une civilisation étrangère et hostile à la nôtre qu’il faut combattre par tous les moyens car elle-même essaiera de nous détruire sans s’embarrasser de scrupules inutiles. Quant à savoir si cette affirmation est ou non “libérale”, je laisse cette tâche aux spécialistes en philosophie politique. Je peux par contre affirmer aussi sans l’ombre d’une hésitation que l’islam n’est en aucun cas “libéral” quel que soit le sens que l’on veuille donner à ce terme. Comme disent les Américains : “semantics” !

    • 3 Avril 2017 à 16h51

      Pyrrhon dit

      Était-il possible que nos pays (occidentaux), libres, prospères, sécurisés, ne soient pas envahis par des migrants fuyant la guerre, le terrorisme,la misère, la famine, par milliers, par centaines de milliers. Une fois rassurés, rassasiés, abrités, ils sont invités à se conformer à notre mode de vie, de penser, nos valeurs. Leur résistance passive est tolérable. Les choses se compliquent quand certains passent à l’offensive, non seulement sous forme d’un refus, mais de plus en exigeant une place à leur particularité culturelle et religieuse. Nous voilà divisés en “mais oui, mais oui”, et, “mais non, mais non”. La différence culturelle et religieuse se prolonge d’une fissure dans nos particularités. 
      Je ne crois pas à la possibilité d’un “remplacement”. Les identités et les cultures, maintenant toutes écrites, enregistrées sur divers supports, sont sûrement plus résistantes que dans le passé lointain. Un accord sur la patience nécessaire, donnant du temps au temps, serait préférable aux peurs et aux haines.  

      • 3 Avril 2017 à 19h36

        plouc dit

        Ouais ! mais y a la loi du sang qui rentre en jeu en plus de ” l’ islam politique ” et là c’ est pas gagné !!!

    • 3 Avril 2017 à 15h51

      aregundis dit

      Le libéralisme philosophique. Inventé par des intellectuels de la bourgeoisie et récupéré plus tard par « la gauche » imprégnée de marxisme mais désireuse de se doter d’un corpus intellectuel « convenable » après les atrocités révolutionnaires, communardes, bolcheviques et spartakistes. Et d’autres à venir.
      C’est l’esprit de tolérance accompagné d’anticléricalisme condescendant ; la croyance vague en un Dieu indifférent au sort des humains (déisme) ; c’est l’esprit « avancé » pétri d’égalité mais méprisant pour la populace ; la foi républicaine en l’idée d’un progrès sans limite enfin débarrassé de l’obscurantisme religieux ; c’est une conscience appuyée sur les faits de la supériorité de la race blanche civilisatrice que met en doute la mythologie du « bon sauvage » qui vit dans un Éden, loin de la vulgarité utilitariste et la décadence de la civilisation. (On retrouve dans le discours écolo actuel cette méfiance envers le progrès scientifique et technique). Voilà, résumé, les idéaux des « Lumières ».
      A cela s’ajoute ce qu’on appelle aujourd’hui le « libéralisme économique », rebaptisé « ultra-libéralisme » pour les besoins de la cause, et comme s’il s’agissait d’une déviance de la pensée libérale. Or, ils forment un tout indissociable. Comment concevoir une société de progrès économique et social sans la liberté de contracter librement et nouer des relations d’affaires profitables fut-ce à l’autre bout du monde ? Comment dissocier une philosophie de l’ « honnête homme » de la liberté d’entreprendre pour le « commun bien » ? Et bref, pour appeler un chat un chat : le capitalisme n’est pas un gros mot, c’est le fils naturel des Lumières, seul capable de générer la richesse qui au bout finit par profiter à tout le monde tout en entretenant une tension sociale permanente qui est le véritable moteur du progrès. Et grand merci à Revel.