Pour le Hezbollah, Beyrouth vaut bien une messe | Causeur

Pour le Hezbollah, Beyrouth vaut bien une messe

Chiitisation et petits arrangements entre féodaux

Auteur

Côme Delanery
journaliste.

Publié le 02 novembre 2016 / Monde Politique Religion

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Alors que le chrétien Michel Aoun vient d'être élu président de la République libanaise, la banlieue sud de Beyrouth, dont il est originaire, est désormais à très large majorité chiite.
Hezbollah haret Hreik

Portrait du leader du Hezbollah Sayyed Hassan Nasrallah, Haret Hreik, SIPA, REX40318438_000002

L’église Saint-Joseph est pleine à craquer en ce dimanche 30 octobre, pour la messe dominicale. C’est la veille de l’élection de Michel Aoun à la présidence de la République libanaise, et les façades de l’église sont recouvertes d’immenses portraits de ce chrétien maronite ancien commandant des forces armées libanaises, né en 1935 dans ce qui était à l’époque un village chrétien au sud de Beyrouth. Pourtant, Saint-Joseph ne se trouve pas en plein « Marounistan », surnom qui fut donné durant la guerre civile libanaise (1975-1989) aux territoires chrétiens situés au nord de Beyrouth, mais au cœur  de la banlieue sud de la capitale, à Haret Hreik, quartier/ville quasi-exclusivement chiite, qui abrite aujourd’hui les quartiers généraux du Hezbollah. Maroun et Armen, deux quinquagénaires libanais qui s’occupaient des portes de l’église, vivent ailleurs, dans les quartiers chrétiens. Comme beaucoup d’autres anciens habitants de Haret Hreik, très attachés à leur ville d’origine, ils s’y réunissent chaque dimanche, mais n’y vivent plus depuis des décennies.

Les transformations qu’a connues Haret Hreik n’ont pas pris plus d’un demi-siècle. Dans les années 1960, désireuses d’accéder à l’éducation et de profiter du dynamisme économique d’alors, de nombreuses familles chiites venues du sud et de l’est du pays s’installent dans la banlieue sud. La ville connaît un essor rapide, qui se traduit par des constructions illégales et une urbanisation anarchique. Au milieu des années 1970, la guerre civile constitue un tournant majeur pour la ville. Dans tout le Liban, des milices communautaires se créent, se disputent le territoire en opérant des « nettoyages ethniques » de fait. Les chrétiens d’Haret Hreik fuient en masse vers les quartiers chrétiens de Beyrouth-Est et la banlieue sud devient le refuge de dizaines de milliers de chiites. Le quartier  connaît une croissance démographique spectaculaire. Il est donc tout naturel que le Hezbollah, fondé par l’Iran en 1982, en prenne le contrôle.

Un ancien quartier chrétien devenu bastion chiite

Un quart de siècle plus tard, en 2006,  le QG du Hezbollah au cœur d’Haret Hreik (la « Dahia » comme on l’appelle en Israël)  est bombardé par l’armée israélienne. Des milliers d’habitants perdent leur maison et le Hezbollah, bien organisé et financé, prend en charge la reconstruction, achevée en 2013. La reconstruction des bâtiments détruits par les conflits successifs est gérée par Jihad Al-Bina, « Le Jihad de la reconstruction », fondation créée par le Hezbollah et également basée dans la banlieue sud. En l’absence d’Etat libanais, ces performances de la milice chiite qui le remplace pour venir en aide aux habitants renforcent son contrôle de ce quartier devenu une véritable ville-Etat gouverné par le « Parti de Dieu ».

Très soutenu pendant les années 2000 et notamment à la suite de la guerre de 2006 contre Israël,  le Hezbollah reste populaire à Haret Hreik malgré son engagement dans le conflit syrien aux côtés du régime dès 2011, plus par peur du terrorisme sunnite de l’EI que par soutien à Bachar El-Assad. En représailles, des attentats-suicides sont commis dans la ville par l’État islamique et le Front Al-Nosra en juillet 2013 et janvier 2014. Ces attentats exposent en pleine lumière le fait que désormais Haret Hreik est un « Etat dans le non-Etat » : le Hezbollah a installé ses propres points de contrôle tout autour de la banlieue sud et ses hommes patrouillaient dans ses rues.  Presque trois ans plus tard, les façades restent recouvertes des portraits des « martyrs » tombés pour sauver le régime syrien, rappelant aux passants que nous ne sommes pas tout à fait au Liban.

Aujourd’hui, il ne reste pas grand-chose de l’ancien quartier chrétien. La majorité des bâtiments sont assez récents, et la forte densité de population se traduit par des constructions assez hautes. L’empreinte du Hezbollah est partout : dans les rues où Michel Aoun enfant jouait avec ses amis chrétiens, l’achat d’alcool est aujourd’hui impossible, et les symboles du parti de Dieu, ses drapeaux et son logo sont omniprésents. Le drapeau noir floqué de l’inscription « Ya Hussein », en référence au petit-fils de Mahomet, honoré par les chiites, orne même le hall de la petite bibliothèque municipale pour enfants. « On ne peut pas parler de Haret Hreik sans parler du Hezbollah. Sans le Hezbollah il n’y a pas de Haret Hreik », explique Mortada, 22 ans. Cet habitant d’Haret Hreik est d’ailleurs l’exemple vivant de ce qu’il affirme. S’il a pu faire des études supérieures, c’est grâce à l’aide d’une association financée par le Hezbollah.

Une base hezbollahie sceptique

Si l’église Saint-Joseph est l’un des derniers vestiges de l’ancien village chrétien, elle n’est pas la seule. Ziad Waked, président du conseil municipal d’Haret Hreik, et plusieurs de ses adjoints sont chrétiens, élus grâce à l’appui du Hezbollah, rappellent eux aussi le passé du quartier. Alors que le parti chiite s’inscrit en apparence hors de la logique des clans et des familles caractéristique de la politique libanaise, il doit souvent composer avec les notables locaux dans les zones qu’il contrôle mais surtout avec le système libanais, équilibre fragile entre communautés et confessions mis à rude épreuve pas les évolutions démographiques du pays, dont Haret Hreik est l’exemple type. Waked au niveau municipal comme Aoun au niveau national témoigne de la capacité du Hezbollah de nouer des alliances et maintenir les apparences. Or, même si les dirigeants du parti de Dieu savent y mettre les formes, « la base » est un peu moins polie. Ainsi, si une part importante des chrétiens se réjouit de l’élection de Michel Aoun à la présidence de la République, les chiites d’Haret Hreik ne semblent pas particulièrement enthousiasmés. De plus en plus nombreux et puissants –  au Liban comme dans la région (l’Iran, l’Iraq et la Syrie) – les règles du jeu libanais hérités des années 1940  sont de moins en moins compréhensible pour les chiites. Pas sûr qu’ils vont les supporter encore longtemps, surtout si le conflit syrien se terminent par ce qu’ils interpréteraient comme une deuxième « victoire divine ».

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    • 7 Novembre 2016 à 1h14

      nedobejkine dit

      Ces affrontements entre partisans des islamistes chiites et les partisans des islamistes sunnites m’amusent beaucoup. Les chrétiens sont hors jeu au Liban comme partout au Proche-Orient. Leur seule chance aurait été, à l’époque de Bechir Gemayel une partition du Liban avec un état 100% chrétien soutenu par Israël. ILs n’en ont pas voulu et sont réduits à demander l’aumône auprès des iraniens. Tôt ou tard ils s’en iront.

      • 7 Novembre 2016 à 9h15

        AGF dit

        Ils sont peut-être hors jeu au Liban mais ces esclaves nés n’en finissent pas de se mettre au service de leurs bourreaux musulmans sunnites ou chiites pour à l’extérieur du Liban et leur servir de complices pour satisfaire leur antisémitisme viscéral.
        Et quand on pense que les israéliens acceptent de faire passer, la frontière du Liban en risquant la vie de leurs soldats, pour faire accoucher des femmes ou sauver la vie de pauvres types victimes de la sauvagerie des musulmans quelque soit leur tendance on se dit qu’Israël va à sa perte. Trop bon trop con.

      • 7 Novembre 2016 à 9h25

        AGF dit

        Tous ces commentaires ne servent à rien:
        pour les chrétiens lobotomisés les Juifs seront toujours ceux qui empoisonnent les puits ou répandent la peste. Voyez aujourd’hui : en France tous ces pauvres types que les arabo-musulmans insultent,tuent, méprisent dès qu’ils ont l’âge de 10 ans et qui ne provoquent aucun réflexe de survie dans une société veule et lâche qui préfère se ranger derrière les inénarrables sociologues de la gauche bien-pensante et d’une droite “mondialisée” et qui a retrouvé en sa population juive l’éternel bouc émissaire. Ce n’est pas nouveau. Il n’y a pas en France un Churchill pour se lever et dire “politiciens verreux il y en a marre”. Surtout dans un pays comme la France qui a la collaboration dans les gènes.

    • 3 Novembre 2016 à 23h32

      Pepe de la Luna dit

      Pendant que les Occidentaux soutiennent les légendaires djihadistes “modérés”, le Hezbollah sauve des églises en Syrie : http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2016/02/quand-le-hezbollah-profite-de-l-intervention-russe.html

      • 4 Novembre 2016 à 8h18

        steed59 dit

        le hezbollahi avec un portrait de la Vierge, ça pue un peu la propagande. Venez à moi, opinion occidentale, vous qui êtes nourri tout les jours à la soumission wahabite par vos gouvernements complices !! Ceci en matière de com’, le camp irano-chiite dépasse son ennemi américain. Le bon Docteur Goebbels doit se réjouir de voir son héritage en de si bonnes mains.

        • 7 Novembre 2016 à 9h40

          AGF dit

          J’ai parlé avec un aumônier catho: ils ne sont pas dupes mais “que voulez-vous , on ne peut rien faire qui mette la vie de nos frères en danger”. Il a été interloqué lorsque je lui ai dit qu’au lieu de nous déverser leur discours de charité gluante au sujet des centaines de milliers de migrants musulmans, tous jeunes hommes dans la fleur de l’âge, les cathos faisaient pression sur les gouvernements occidentaux pour mettre en place des ponts aériens pour sauver les familles chrétiennes d’orient ils gagneraient certainement le Paradis de meilleure façon que celle dont les arabo-musulmans qui nous envahissent le leur offriront très bientôt.Et d’ailleurs ceux-ci ont commencé sans que nos politicaillons les en empêchent sérieusement.

        • 7 Novembre 2016 à 9h52

          steed59 dit

          les structures religieuses chrétiennes du MO s’opposent fortement à l’émigration de leurs ouailles en occident. Et à Damas, et à Alep-ouest les chrétiens vivent en toute sécurité.

    • 3 Novembre 2016 à 21h21

      Bibi dit

      Pas un mot sur les enterrements de masse des Hizbis mercenaires du boucher de Damas? Pas un mot sur le diktat iranien sur la présidence d’un état-vassal?
      Allo? C’est Plenelpart ici?

      • 3 Novembre 2016 à 23h33

        Pepe de la Luna dit

        Encore un fan d’Al Qaïda ? Ils semblent pulluler sur les fora à mesure qu’ils se font rétamer en Syrie…

    • 3 Novembre 2016 à 15h48

      persee dit

      Finalement si j’ai bien compris au Liban les chrétien minoritaires se font massacrer depuis longtemps, même avant 1860 , c’est un art de vivre , une tendance de fond, comme celle de “s’interroger ” sur ces identités meurtrières ( livre de Amin Maalouf). Moi je ne m’interroge plus ..;

      • 4 Novembre 2016 à 9h36

        QUIDAM II dit

        Depuis la plus haute antiquité, le Proche-Orient a été le champ d’affrontement des empires et des peuples : Perses, Grecs, Egyptiens, Romains, Juifs, Byzantins, Arabes, Francs, Turcs ottomans, etc… sur un vieux fond permanent de populations juives puis chrétiennes (les chrétiens ont été majoritaires en Afrique du nord et au Proche-Orient pendant de très longs siècles).
        Notamment, en 637, par les armes les Arabes (musulmans) s’emparent de Jérusalem (alors majoritairement chrétienne) et commencent à coloniser la Palestine qui cependant leur échappe pendant deux cents ans du fait la reconquête chrétienne (les croisades). Alexandrie tombe en 642, et est envahie sous le califat d’Umar qui institue le régime de la dhimitude.
        La plus longue occupation est celle des Turcs ottomans (de 1517 à 1917) auquel succède le mandat britannique (1917-1948).
        Le 20° siècle voit la création des différents Etats arabes et de celle de l’Etat d’Israël (il y a toujours eu des Juifs en Israël), du fait du démantellement de la Sublime Porte et de la décolonisation. 

        • 4 Novembre 2016 à 10h17

          Bibi dit

          Et depuis 14 siècles c’est le théâtre de luttes souchi.

    • 3 Novembre 2016 à 12h19

      philpat dit

      les chiites libanais agissent conformément à la constitution libanaise.qui prévoit que le président doit être choisi parmi les maronites tandis que le premier ministre qui a le pouvoir dans la communauté musulmane ils se sentent moins forts que dans les années passées.

    • 3 Novembre 2016 à 8h16

      steed59 dit

      Petit rappel historique : à l’époque de l’empire ottoman Beyrouth est une ville sunnite avec (un peu) d’orthodoxes et de juifs, comme la plupart des villes ottomanes. Les religions réprouvées de l’empire (catholiques, chiites, druzes) vivent dans les montagnes. La mixité religieuse de la ville vient après une première poussée démographique des population chrétiennes à la fin du 19ème/début 20ème créant le beyrouth chrétien à l’est de la ville. Puis la 2ème poussée démographique chiite dans le sud tel que décrit dans cet article. Faut donc un peu relativiser le côté “grand remplacement”.

    • 3 Novembre 2016 à 7h05

      Fioretto dit

      Jamais j’aurai cru qu’un jour Romain Goupil signe une pétition avec Leila Shaid :)
      http://www.liberation.fr/debats/2016/10/27/arretons-la-main-de-poutine-a-alep_1524743

    • 3 Novembre 2016 à 6h29

      QUIDAM II dit

      Les chrétiens libanais se tournent vers les forces musulmanes qui menacent le moins de les massacrer : le président Bachar el-Assad et le Hezbollah chiite soutenu par l’Iran.
      Personne ne leur jette la pierre, notamment parce qu’on se souvient que le Liban est né en 1860, du fait des « massacres de Damas et du Mont Liban » (du 9 au 18 juillet) qui firent 5000 à 6000 victimes chrétiennes, mais provoqua une expédition française de protection aboutissant à la création de l’Etat libanais.
      Comment ne pas voir que les Maronites sont devenus les otages du Hezbollah, et qu’ils développent « un syndrome de Stockholm » ?

    • 2 Novembre 2016 à 19h54

      alain delon dit

      Félicitations et meilleurs voeux de succès au nouveau président Libanais Michaël Youn!

      • 3 Novembre 2016 à 13h26

        Emet01 dit

        Faut être vraiment ignare pour souhaiter un succès à ce lèche-Hezbollah !

        • 3 Novembre 2016 à 23h41

          Pepe de la Luna dit

          Tu préfères les lèche-Seoud genre Hariri ou Hollande ?

    • 2 Novembre 2016 à 19h48

      L'Ours dit

      Qu’était le hezbollah avant que le monde abandonnent les chrétiens et les juifs? Rien!
      Aujourd’hui tout le monde semble heureux que le Hezbollah ne détruise pas une église au milieu d’une terre conquise par l’islam.
      Les chrétiens avaient fait du Liban une merveille, un modèle. Aujourd’hui l’islam en a fait ce que vous savez, comme partout où il est.
      Et en plus il faudrait dire merci?

      • 2 Novembre 2016 à 21h03

        steed59 dit

        dans cette région les populations sont souvent mouvantes et il y a un siècle le centre de gravité des maronites était le nord-liban et le nord de la syrie. Ceux-ci ont bougé vers le sud à l’époque où cette communauté était en expansion relative part rapport aux autres, vers des terres moins montagneuses où ils se sont mêlés avec des populations usulmanes locales, notamment les druzes dans le Chouf, et ça s’est pas super bien passé. Jusqu’à la guerre civile le Sud-liban était la région la plus mélangée, et ce sont les organisations “palestiniennes” qui y ont foutu la merde. Demandez aux chrétiens, bcp d’entre eux ont gardé une dent dure contre les palos alors qu’ils sont plutôt “neutres” vis-à-vis des chiites. Un proverbe dit d’ailleurs au Liban que “les chiites n’ont jamais porté l’arme contre le chrétien”. Enfin tous les chiites ne sont pas hezbolahi. Faut

        • 2 Novembre 2016 à 21h04

          steed59 dit

          Faut pas oublier que l’armée du Liban-Sud (pro-israélienne) était composée d’un tiers de chiites

        • 3 Novembre 2016 à 8h00

          L'Ours dit

          Oui, c’est vrai steed.
          Cependant, je n’ai aucune confiance, avec le temps…

    • 2 Novembre 2016 à 19h26

      GigiLamourauzoo dit

      “A cause des Chiites,leur Beyrouth se rétrécit.”
      Sean Connery

    • 2 Novembre 2016 à 19h10

      steed59 dit

      tiens l’auteur de l’article semble avoir oublié que la constitution du fatah-land dans le sud-liban dans les années 60/70 a également contribué à la destabilisation de la région et aux changements démographiques.
      De toute façon la fonction présidentielle libanaise, désormais vidée de sa substance depuis taëf n’intéresse pas les chiites, ils lorgnent plutôt sur le pouvoir économique encore entre les mains des grandes familles bourgeoises chrétiennes d’achrafieh et de jounieh ou des familles sunnites de beyrouth-ouest et de tripoli

    • 2 Novembre 2016 à 18h56

      philgold dit

      Grâce à dieu, dieu bénisse … ils continuent à se foutre sur la gueule pour la seule gloire d’allah uakbar.