Le traité de Maastricht n’avait pas prévu l’abandon de l’euro par un Etat membre de l’union monétaire. Et les expertologues ont beau feuilleter frénétiquement le dictionnaire des synonymes pour exprimer l’horreur que cette perspective leur inspire, aucun d’entre eux ne peut nous dire ce qui se passerait alors concrètement.

Guido Hülsmann, professeur d’économie à Angers, nous éclaire sur un précédent historique dans sa monumentale biographie de Ludwig von Mises (Mises – The Last Knight of Liberalism, Mises Institute, Auburn, Alabama, 2007). L’auteur nous rappelle que bien avant Delors, Mitterrand et Kohl, les Habsbourg avaient créé une union monétaire dans leur hétéroclite empire, autour de la Banque Austro-Hongroise (BAH). Comme les gouvernements de la zone euro, le Trésor Impérial et Royal avait préféré financer son abyssal effort de guerre en 14-18 par des bons du Trésor plutôt que par l’impôt. Et bien avant Super Mario Monti, ils avaient eu l’idée saugrenue de planifier la destruction de leur économie et de leur société en faisant tourner à toute blinde la planche à billets.

Fin 1918, les successeurs des Habsbourg à Prague, Budapest et Belgrade répudièrent la dette de l’empire avec le soutien des Alliés, tout en maintenant l’union monétaire. La minuscule république d’Autriche dut donc gérer seule cet immense fardeau. La guerre et le marché noir avaient drainé les liquidités dans les régions agricoles nouvellement indépendantes de Vienne, tandis que les détenteurs de la dette austro-hongroise se trouvaient surtout dans la zone germanique et urbaine. Quand ces derniers se mirent à échanger en masse leur titres déjà dévalués, la BAH fit tourner ses presses à plein régime, faisant exploser l’inflation. Le gouvernement yougoslave fut le premier à réaliser que Vienne contrecarrait ses plans et se préparait à ruiner les détenteurs de couronnes. En janvier 1919, la Yougoslavie quitta donc l’union monétaire austro-hongroise. Son gouvernement décréta du jour au lendemain que le cours légal ne s’appliquerait plus qu’aux billets marqués d’un tampon spécial.

Mises ne fut pas long à comprendre le danger qui allait fondre sur le reste des pays de l’union, l’Autriche en particulier. Le gouvernement yougoslave se retrouvait avec d’immenses quantités de billets non marqués qui ne lui étaient plus d’aucune utilité à l’intérieur, mais s’avéraient très précieuses pour razzier usines, terres et bâtiments en Autriche. Outre ce transfert de propriété, le déversement de pareilles liquidités aurait encore accéléré l’inflation. Une nuit de février 1919, le gouvernement autrichien décréta donc à son tour le marquage des billets, signant la fin de l’union monétaire austro-hongroise.

Aujourd’hui, le même scénario menace la zone euro. Parallèlement à un défaut sur le reste de ses dettes, la Grèce va vraisemblablement dévaluer sa monnaie et donc abandonner l’euro. Pour sortir de l’euro, le gouvernement grec devra convertir de force en drachmes tous les comptes en euros sur son territoire, et tamponner les billets le temps d’en introduire de nouveaux. Le Trésor grec possédera ainsi des euros désormais uniquement utilisables à l’étranger. Le risque est grand qu’il décide de se payer quelques bijoux industriels allemands ou français, provoquant un bon shoot d’inflation dans ce qui restera de la zone euro. La complexité des circuits financiers internationaux empêcherait alors toute défense de la part des pays pillés par la Grèce. Il ne leur resterait plus qu’à faire comme l’Autriche en 1919 : rétablir franc, mark ou florin. Voilà comment on sort d’une union monétaire.

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