Lettre à Elie Barnavi | Causeur

Lettre à Elie Barnavi

Chaque jour, chaque mois, l’islamisme gagne du terrain

Auteur

Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig
Journaliste.

Publié le 23 juillet 2014 / Monde Politique Société

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gaza antisemitisme islam barnavi

Mon cher Elie,

J’ai beaucoup apprécié ton dernier texte sur I24News, repris dans la newsletter du CRIF et sur Causeur. Il m’a même fait sourire à cause d’un lapsus (rue des Roquettes au lieu de rue de la Roquette) qui prouve bien que ce mot s’emploie plutôt au pluriel ces jours à Tel Aviv…

Pour conforter ton pessimisme, je te fais part de mes impressions d’observateur attentif des manifestations lyonnaises pro-Hamas (on ne peut plus dire qu’il s’agisse de manifs pro-Gaza). 6 000-7 000 personnes, 90% d’arabo-musulmans, beaucoup de filles jeunes, éduquées semble-t-il (elles ne parlent pas wesh wesh) en majorité voilées, quelques-unes en niqab à la saoudienne. Slogans criés «  Israël assassin, Hollande complice », « Jihad ! Résistance ! » « Allahou Akbar ! » « Sionistes, fascistes assassins ! »). Le préfet avait enjoint les commerces du centre-ville de baisser le rideau pendant le passage du cortège, car pour les manifestants ils sont réputés «  sionistes », et donc objectifs légitimes de dégradations et de pillage. Commentaire dans les rangs : « T’as vu, les feujs, on leur a mis la trouille ! »… On peut entendre aussi des trucs du genre complotiste (ils tiennent tout, les médias, la mairie…). Contrairement à Boubakeur à Paris, le recteur de la grande mosquée de Lyon, complètement infiltrée par les salafistes, a encouragé les manifs sans avoir un mot condamnant les dérapages antisémites…

Tu en appelles à un sursaut, à une révolution culturelle pour sauver le modèle intégrationniste à la française. Très bien. Malheureusement, je crois qu’il est déjà trop tard. Chaque jour, chaque mois, chaque année l’islamisme radical gagne du terrain : les femmes sont de plus en plus voilées, les barbus prolifèrent, la ségrégation se met en place. La ville où j’habite, Villeurbanne, contiguë à Lyon, a reçu l’an passé un « prix de l’antiracisme » décerné par le CRAN (associations noires) pour sa lutte contre les discriminations… 150 000 habitants, environ 30 000-40 000 arabo-musulmans, environ 5000 juifs (séfarades, sauf un dernier carré de vieux ashkénazes). Une réelle mixité sociale avec des rues bourgeoises jouxtant des ensembles HLM largement arabisés… Apparemment, tout va bien. Sauf que : le lycée public a été peu à peu déserté par les juifs et les bourgeois. Les premiers vont au lycée juif de Lyon (100% de réussite au bac et 60% de mentions) et les seconds au lycée de l’Immaculée Conception bien placé, aussi, dans le  classement régional. Le lycée Pierre Brossolette, public, est le dernier du département avec 57% de réussite… Seuls les enfants de profs tirent leur épingle du jeu : ils se rassemblent dans des «  sections européennes »  élitistes, qui se font régulièrement chahuter dans la cour et à la cantine comme «  intellos » (une insulte).

Autre exemple : la piscine de Lyon, magnifique établissement de bains digne de Baden-Baden ou de Karlovy-Vary, située au bord du Rhône et récemment rénovée, vient brusquement d’augmenter ses tarifs de 135%. Tout le monde le sait, mais personne n’ose le dire, c’est le seul moyen que la municipalité ait trouvé pour éloigner des lieux la belle jeunesse (masculine, leurs sœurs ne sachant sans doute pas nager…) des banlieues qui avait envahi les lieux, le transformant en nouveau « territoire perdu de la République ». Lorsque l’on en arrive là, ne plus avoir le courage de nommer les choses,  à ne concevoir que des stratégies de défense individuelle, ou semi-collective contre la barbarie qui monte, on n’est pas près de gagner la bataille. Pour ma part, n’ayant plus d’enfants à éduquer, et mes petits-enfants étant à l’abri dans des lieux relativement protégés de l’Europe bourgeoise, n’étant pas un « juif visible », je peux encore m’accommoder de la situation, encore que les échanges avec une grande partie de ceux qui furent mes amis deviennent de plus en plus difficiles – heureusement qu’il y a Causeur, Elisabeth Lévy et Gil Mihaély. Je n’en suis pas à scruter les annonces immobilières à Tel Aviv, mais je n’exclus plus que cela puisse advenir un jour. À toi et Kirsten je souhaite bon courage dans cette période difficile, et espère vous voir bientôt. Amitiés.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00688822_000004.

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