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Sous nos cieux vastes et cléments, il est un préjugé bien établi selon lequel les préjugés, c’est mal. Si ces fameux préjugés venaient à disparaitre tout à coup, les neuf dixièmes de la production littéraire, cinématographique et même blogosphérique françaises disparaîtraient avec eux. Qu’aurions-nous à dire si nous n’avions une doxa à laquelle nous opposer ? Des clichés à pourfendre ? Ainsi, tous les causeurs savent que tous les Français sont bourrés de préjugés à l’encontre de, au choix, le libéralisme, le communisme, le souverainisme, Israël, le catholicisme : chacun choisira. Mais plus largement, il faut bien constater qu’en France les pourfendeurs de clichés compulsifs se sont créés un adversaire sur mesure, le bon Français un peu lourdaud, le fantasmatique franchouillard à béret qui, phobique de naissance, ne redoute rien tant que cet « étrange étranger », selon la sempiternelle expression consacrée, cet Autre (toujours avec un grand A) face auquel, selon cette autre sempiternelle expression consacrée, « on se pose en s’opposant ». Sans grand Autre à quoi s’opposer, il n’y aurait nulle identité nationale, que nos esprits libres unanimes considèrent comme une fiction commode visant à donner une substance purement ressentimentale au vivre-ensemble hexagonal malmené par la mondialisation.

Ah, la France ! Ce beau pays où chacun est convaincu que son voisin est xénophobe mais que lui-même ne l’est pas. Le xénophobe, c’est toujours l’autre. Quand je dis l’autre pour le coup, c’est avec un tout petit a, celui qu’on affuble d’un bob Ricard, le beauf qui est décidément toujours de souche, notre prochain quoi, notre insupportablement proche prochain. Celui que les Evangiles nous intiment d’aimer comme soi-même, et ça n’est pas drôle tous les jours.

Ainsi, une étude très sérieuse, réalisée en grande pompe par une flopée de centres de recherche de premier plan, vient de prouver ce qu’on lui demandait de prouver. En France, les employeurs reçoivent en entretien puis embauchent de préférence leurs semblables : les hommes des hommes, les vieux des vieux, et les femmes des femmes. A l’inverse, en « anonymisant » les CV (c’est-à-dire en omettant le nom, l’âge, le sexe et l’adresse des candidats) on constate que les recruteurs hommes reçoivent plus facilement en entretien (puis embauchent en plus grand nombre) des femmes que lorsque le CV est nominatif, de même que les vieux des jeunes, ou les femmes des hommes… Voici une belle preuve toute scientifique, magnifiquement irréfutable, car fondée sur de multiples « protocoles expérimentaux» et d’innombrables « sous-échantillons d’analyse», de la grande et atavique alterophobie franchouillarde.

Mais voilà que soudain un grain de sable enraye la belle mécanique de la machine à pourfendre les préjugés alterophobes. Pour ce qui concerne les étrangers, c’est-à-dire ceux qui sont affublés d’un patronyme « à consonance africaine ou musulmane » et qui vivent, selon l’impayable jargon en vigueur dans cette étude, en « Zone Urbaine Sensible (ZUS) ou dans une ville en Contrat Urbain de Cohésion Social (CUCS) », patatras, l’étude en question nous révèle un « résultat inattendu ». Les noms à consonance africaine ou musulmane ne constituent pas un facteur de discrimination négative mais au contraire un « signal correctif favorable », ce qui ne signifie rien de moins que dans l’esprit des recruteurs, la consonance étrangère de ces noms favorise l’obtention d’un entretien, et même l’embauche. Et on peut aisément conclure de cela qu’à l’inverse, un nom à consonance française constitue un facteur négativement discriminant pour les employeurs, même si l’étude se garde bien de le faire.

De façon aussi significative que comique, le site internet du magazine Capital qui reprend cette information en conclut que le CV anonyme « favorise les discriminations ». Pour discriminer quelque chose, ne faut-il pas se baser sur les informations que l’on nous donne ? Comment discriminer dans le noir ? Les recruteurs « discriminent » quand ils se fondent sur le nom à consonance étrangère et musulmane d’un candidat pour le choisir plutôt qu’un autre. Le CV anonyme ne peut donc « favoriser les discriminations » puisqu’il limite l’accès aux informations qui permettent justement de discriminer dans un sens ou dans un autre. Il ne peut, à la rigueur, que favoriser la discrimination sur d’autres critères que le nom à consonance étrangère et l’origine géographique, critères (tels que l’orthographe ou les trous dans le CV par exemple) qui prendraient alors une importance plus grande. Mais l’idée selon laquelle les étrangers sont nécessairement et toujours victimes de discrimination est tellement ancrée dans la tête de nos concitoyens que l’on emploie dorénavant ce mot dans un sens autre que ce qu’il veut dire. Toute décision qui va à l’encontre des intérêts des minorités ontologiquement discriminées est considérée comme (illégitimement) discriminante. Ce qui, dans le contexte de cette étude, n’a tout simplement pas de sens.

Mais quelle est donc la cause la plus plausible, selon les auteurs de l’étude, de ce « résultat inattendu » ? Je la cite in extenso. « L’effet d’effacer le bloc d’état-civil dans un CV ne peut se penser indépendamment du contenu du reste du CV. Une hypothèse possible est alors que l’effacement du bloc d’état-civil ait eu des conséquences différentes sur les candidats potentiellement discriminés et sur les autres, parce que leurs CV étaient au départ différents. Prenons un exemple : supposons un candidat potentiellement discriminé dont l’expérience sur le marché du travail soit faible ; le recruteur peut être amené à réinterpréter ce signal au départ négatif en lisant le bloc état-civil et en notant que si ce candidat a peu été en emploi, ce n’est pas dû à sa moindre productivité, mais à un moins bon accès au marché du travail. Autre exemple : une présentation maladroite ou des fautes d’orthographe pourraient être aussi relativisées par le fait qu’il ne s’agit pas de la langue maternelle du candidat. Sur la base de ces deux exemples, on voit que si les CV des candidats potentiellement discriminés comportent des signaux défavorables, il est possible qu’enlever le signal du prénom ou du lieu de résidence puisse, paradoxalement, desservir le candidat et non le servir. »

Ce que ne semble pas voir les auteurs de l’étude, c’est à quel point la notion de candidat « potentiellement discriminé » devient cocasse dans ce contexte. C’est ce statut qui favorise la discrimination spontanément positive en faveur du candidat, et en défaveur du candidat non « potentiellement discriminé ». Pour bénéficier d’une discrimination positive, il faudrait être considéré (à tort, l’étude le prouve) par les recruteurs comme la victime habituelle d’une discrimination négative sur la base de la consonance de son nom ou sur celle de son origine géographique. Ce sont ceux qui ne bénéficient pas de ce statut qui sont tout simplement discriminé : les Français dont le nom n’est pas « à consonance africaine ou musulmane » et qui n’habitent pas dans les ZUS et dans les CUCS : les Français que l’on a pris l’habitude d’appeler « de souche ». A défaut d’être « potentiellement discriminés », ils le sont réellement.

Voilà, si l’on doit en croire cette étude, le peuple français, qui se fantasme xénophobe, est de fait xénophile, au moins pour ce qui concerne l’accès emploi. Ce qui n’est pas, dans le contexte actuel, un point de détail.

Au fait, qui se propose pour saisir la Halde ?

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Florentin Piffard
est modernologue.
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