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Les socialistes et le séisme de Lisbonne

Quand l’Europe « de gauche » pense à droite

Publié le 07 juin 2011 à 16:00 dans Politique

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image : PSD

Après sa voisine espagnole, la gauche portugaise a essuyé une nette défaite lors des élections législatives de dimanche. Fort de six ans de réformes sociale-libérales menées au pas de charge, le Premier ministre José Socrates cèdera la place à son rival de droite Pedro Passos Coelho. Certains observateurs avisés soulignent, non sans mauvais esprit, que la droite lusitanienne est dominée par le Parti Social-démocrate de Coelho tandis que le Parti Socialiste est censé incarner l’aile gauche du spectre politique portugais. Ce qui incite à relativiser le positionnement politique des uns et des autres. Ainsi, l’essentiel de la campagne législative s’est polarisée sur les économies nécessaires au désendettement du pays. Le prêt de 78 milliards d’euros accordé à Lisbonne par le FMI et l’Union Européenne a en effet eu comme contrepartie la promesse de coupes substantielles dans les dépenses politiques.
En pleine crise de l’euro, dont la surévaluation pénalise l’économie portugaise, aucun des deux grands partis n’a osé contester la nécessité des sacrifices. Les divergences ont porté sur le degré, et pas sur la nature des coupes budgétaires. Grande gagnante du scrutin, la droite locale s’est cependant distinguée par son zèle à satisfaire les exigences comptables de l’UE et du FMI.

Conséquence prévisible de l’évanescence du clivage droite/gauche, le record atteint par l’abstention – 41 % – conduit à nuancer le succès de la droite, qui s’annonce déjà comme la grande continuatrice des politiques de dérégulation du « socialiste » Socrates. Les Portugais n’ont pas choisi un camp contre un autre et encore moins une doctrine contre une autre, ils appliqué la bonne vieille technique de l’essuie-glace : un coup à gauche, un coup à droite, l’essentiel étant de renvoyer les élites dans les cordes.

Des gauches « dextristes » ?

Le scrutin portugais n’en confirme pas moins la mauvaise tenue des gauches européennes. Partout sur le Vieux Continent, soit la gauche perd les élections nationales, soit, lorsqu’elle accède au pouvoir, elle est incapable de proposer une réelle alternative aux politiques menées par la droite libérale. Zapatero, Papandreou et Socrates, qui ont adopté le mantra de la « seule politique possible », qu’elle soit appliquée par un chef de gouvernement (post) socialiste ou ses adversaires conservateurs, illustrent parfaitement ce malaise existentiel. En face, Berlusconi, Sarkozy et Merkel affichent des fortunes différentes. Toutes proportions gardées, on peut penser que les deux premiers tentent de corriger leurs erreurs alors que la Chancelière poursuit son petit bonhomme de chemin, balisé par les règles de l’orthodoxie économique, quelques excentricités empruntées aux Grünen faisant office de supplément d’âme.
Mais aucun de ces trois dirigeants ne subit d’offensive idéologique sérieuse, leurs principaux contestataires se recrutant dans leur propre camp, sur leurs flancs droit et gauche.

Gaël Brustier, auteur de Voyage au bout de la droite (Mille et Une Nuits), expliquerait l’impuissance des gauches européennes par leur « imaginaire dextriste »1. Incapables de produire une vision du monde qui leur serait propre, les gauches se contenteraient d’utiliser la boîte à outils conceptuelle fournie clés en mains par leurs adversaires. En conséquence, les droites néo-conservatrices exercent le pouvoir même lorsqu’elles ne l’occupent pas. De fait, le Portugal de Socrates confirme clairement cette analyse. Interviewé par L’Express en pleine gloire, celui que la presse présentait alors comme l’une des figures de proue de la gauche « pragmatique » se défendait de toute idéologie : «Je me sens proche de tous ceux qui ressentent le besoin de réformer, et plus proche encore de ceux pour qui la réalité est plus pressante que l’idéologie. Le pragmatisme, dont je me réclame, signifie agir dans la culture du résultat», expliquait Socrates.

Si elle ne brille pas par son originalité, cette profession de foi incolore et inodore correspond trait pour trait à la doxa modernisatrice dont la seule loi est la réduction des déficits2. Le « dextrisme » incarné, notamment, par José Socrates, serait en quelque sorte le milieu idéologique commun aux eaux stagnantes du marais politique qui, de Sarkozy à François Hollande, n’a d’autre horizon à proposer que le désendettement, la cure d’amaigrissement et la soumission aux injonctions réformatrices des agences de notation.

Il est vrai que le discours économique traditionnel de la droite l’a emporté. Pour autant, la notion de « droitisation » n’est pas très opérante dès lors que les clivages politiques n’épousent plus les lignes de fracture idéologiques – ce qui se traduit par des affrontements à front renversé, pour faire simple conservateurs-sécuritaires3 contre socialistes-libertaires. L’analyse « dextriste » présente surtout l’inconvénient majeur d’essentialiser la droite, donc de la réduire la droite à sa seule composante entrant dans l’épure. C’est oublier ou ignorer qu’elle n’a pas toujours été et n’est pas exclusivement libérale, affairiste et moderne. Epouvantail idéal pour les romantiques de l’autre rive, cette vision binaire n’est pas d’une grande aide pour penser le spectacle politique.

La gauche ne retrouvera pas sa virginité perdue

En hussard de l’autre gauche, Jean-Luc Mélenchon tirera sans doute de l’échec portugais la conclusion que la gauche n’est jamais aussi bien-portante que lorsqu’elle assume son identité socialiste. On l’entend déjà, expliquant avec ironie que les débâcles « socialistes » prouvent bien que le peuple préfère l’original à la copie, et appelant avec éloquence et passion la gauche à retrouver sa « vérité » ontologique. Mélenchon voit sans doute juste sur de nombreux points. Seulement, la nostalgie de « l’âge d’or », ces années 1981/83 où « la gauche essayait »4, n’inversera pas le cours du Temps. On peut invoquer les jours héroïques de la Commune et du Front Populaire, la gauche ne retrouvera pas la virginité perdue dans l’excitation de l’aggiornamento libéral. Il n’y a pas de vérité enfouie. Il n’y pas de trésor perdu.

Il y a en revanche un socialisme à (réi)nventer, et peut m’importe d’être accusé de passéisme. Au lieu de se lamenter sur la destruction des droits acquis et le démantèlement de l’Etat, il serait plus utile d’imaginer de nouveaux modèles d’économie mixte ou de protection sociale, y compris en repensant l’articulation entre les régions, la nation et l’Europe. Mais le plus urgent est de doter la gauche d’une éthique et d’une politique permettant de reconnecter social et économique. Ce qui suppose non pas un retour aux sources glorieuses mais une sérieuse rénovation doctrinale. La tentative d’Edgar Morin n’incite guère à l’optimiste. Aussi sympathique soit-elle, « sa » gauche a plus à voir avec son idiosyncrasie personnelle et ses tendances hesseliennes qu’avec une théorie politique.

Rue de Solferino, la sidération née de l’affaire DSK se dissipe et on recommence à parler de victoire. En quête de la martingale secrète pour attirer l’électeur, les gardes rapprochées des pré-candidats socialistes n’ont rien trouvé de plus flamboyant que de brandir le drapeau de la sainte Gauche, dont l’esprit se déploiera dans les « primaires élargies » (… à qui ?). Les votants devront verser leur écot, probablement un euro mais on espère que le fidèle sera plus généreux qu’à la messe, et jurer – par écrit – qu’il adhère aux éternelles valeurs de la gauche, tolérante, généreuse et ouverte. N’ayons crainte, ce sera du solferinien de la plus belle eau.

Une fois encore, on évitera de se demander ce qui peut bien rassembler les adeptes du multiculturalisme qui pétitionnent pour la « non-discrimination » des mères de famille voilées et les républicains qui refusent d’abandonner définitivement à Déat le tryptique « Ordre, autorité, nation », ou comment José Socrates, Mélenchon et François Hollande peuvent tous brandir le drapeau de la « gauche ». On dirait qu’à psalmodier le mot, on a renoncé à la chose. Il est vrai que la politique ne peut se passer de mythes fondateurs. Mais elle ne peut certainement pas se réduire à eux.

  1. Jean-Philippe Huelin et Gaël Brustier utilisent le concept « dextrisme » pour pointer le rôle des élites issues de la gauche dans l’hégémonie culturelle des droites contemporaines
  2. Loin de rompre avec le legs libéral et atlantiste de Barroso, le Parti Socialiste portugais a d’ailleurs réformé la fonction publique et les aides sociales à une cadence qui ferait pâlir d’envie l’aile la plus dérégulationniste de l’UMP
  3. En rupture totale avec l’esprit de conservation et de réaction des « anciennes » droites traditionnelles
  4. Serge Halimi, Quand la gauche essayait
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  • 8 June 2011 à 10h19

    Marcel Meyer dit

    On pourrait, avec davantage de crédibilité, faire l’analyse — exactement inverse en apparence — selon laquelle la droite de gouvernement devenue « senestriste » échoue partout à convaincre les peuples (les peuples “d’avant”). Elle aurait davantage de crédibilité car le modèle mis en œuvre partout en Europe est autant et plus social-démocrate que libéral : du libéralisme il ne retient que la mondialisation, la libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes, ce qui, dans un monde aussi déséquilibré que le nôtre, ne peut mener qu’aux catastrophes que nous constatons ; pour le reste, c’est de social-démocratisme caricatural que nous sommes agonis, cette philosophie de dames patronnesses qui nous transforme très vite et très complètement en élèves d’écoles maternelles ou en pensionnaires de maisons de retraite (fluorescents), ce qui, grosso modo, revient au même.

  • 8 June 2011 à 0h38

    Alain Briens dit

    J’ai conscience de tomber dans le pragmatisme à la Socrates que l’auteur fustige mais d’un autre côté, je pense que ni l’idéologie gauchiste ou “dextriste” ni l’indignation ne peuvent créer des richesses. Or la création de richesses, c’est précisément ce qui manque au Portugal (ou à la Grèce d’ailleurs).

  • 8 June 2011 à 0h27

    Alain Briens dit

    Comment le Portugal, qui ne possède pratiquement aucune industrie, qui vit du tourisme, du Porto, de l’huile d’olive, des azuléjos et du pèlerinage à la Vierge de Fatima pourrait-il coexister dans le même ensemble économique, et avec la même monnaie, que l’Allemagne avec sa chimie qui écrase le monde, ses automobiles, ses machines-outil, ses PME ultra-performantes et même sa sidérurgie et ses mines de charbon qui ont plutôt bien que mal survécu à la crise des industries traditionnelles en occident ? Plutôt que de s’acharner à sauver un système mort d’avance, ne faudrait il pas utiliser ces 78 milliards pour atténuer l’impact désastreux qu’aurait sur la dette portugaise une sortie de l’euro ? La résurrection de l’Escudo se ferait certes au prix d’un effondrement du cours de cette devise, probablement de l’ordre de 70 à 80% par rapport à la parité de l’introduction de l’Euro. En plus de l’explosion de la dette, le consommateur portugais devra alors assumer la fin des importations d’écrans plats, d’I-pads et de Mercedes. Mais c’est cela qui assurera le redressement du pays. Car d’un autre côté, le coût des marchandises produites localement (souvent les produits de première nécessité) s’effondrera, les quelques productions portugaises retrouveront de la compétitivité, les importations baisseront drastiquement et le pays redeviendra attrayant pour le tourisme. La situation se stabilisera avec une population qui aura moins de pouvoir d’achat pour les marchandises mondialisées mais qui vivra mieux au jour le jour. Tout cela est bien sûr très complexe à mettre en œuvre mais les plans actuels, eux, mènent à coup sûr à l’impasse totale…

  • 7 June 2011 à 18h20

    Bertrand Dutheil de la Rochère dit

    Paradoxe. En réalité, il n’y a qu’une seule politique possible: sortir de l’euro au moindre coût possible.
    Tout le reste est ravaudage, combines et paroles verbales.
    Même sur les problèmes de société, le PS a perdu toute crédibilité!

  • 7 June 2011 à 17h30

    rackam dit

    J’ai mon socialisme
    Qui devient gênant
    Ma pauvre Senestre
    J’ai plus d’cinquante ans
    Je fais d’la gestion
    J’ai une papi-sitter
    J’étais fort en gueule
    Quand j’étais seigneur
    J’avais un coupe-coupe
    Serré dans les dents
    J’suis allé à la soupe
    J’fais plus peur aux gens
    C’étaient mes promesses
    Mon atout majeur
    J’tombais les gonzesses
    Quand j’étais seigneur
    J’ai promis la lune
    A mes électeurs
    J’ai piqué leur thune
    Pour vivre en seigneur
    Je roulais en Porsche
    J’avais ryiad chez les beurs
    C’que ça peut être moche
    De n’plus être seigneur
     On m’rasait gratis
    On m‘payait mes frais
    Les gens d’la police
    Me reconnaissaient
    Toutes mes histoires
    S’arrangeaient sur l’heure
    On m’pardonnait tous mes écarts
    Quand j’étais seigneur.
    Ma pauvre Senestre
    J’ai plus d’cinquante ans
    J’ai appris qu’ Socratès
    A chu dernièrement
    J’ai fêté le dix mai à Fleury Mérogis
    Pour moi y a longtemps qu’c’est fini
    J’comprends plus grand chose aujourd’hui
    Et j’entends encore des scores qui gênent
    Et ça pourrit ma vie. 

  • 7 June 2011 à 16h34

    Angel dit

    Mais il n y a plus de droite ni de gauche. Comme durant la seconde guerre mondiale des gens comme Daniel Cordier, Frenay, Brossolette venait de la droite et des socialistes ou communistes comme Doriot et autres trites consorts rejoignerent la collaboration. Maintenant il faut choisir son camp.

  • 7 June 2011 à 16h33

    rackam dit

    La papier alarmoyiste de Huelin dans Marianne2 ( http://www.marianne2.fr/Apres-le-Portugal-il-faut-un-etat-d-urgence-ideologique-a-gauche_a207090.html) ne dit pas autre chose…
    Vite, un colloque sur l’identité sinistre!