Les mirages du Rafale cher
Sortir de l’euro, une aubaine pour Dassault ?

Photo : Jerome_K.
Avion de combat français fabriqué par Dassault, le Rafale est considéré par les connaisseurs comme « le fleuron de l’aviation militaire nationale ». Il faut dire que ce bijou technologique est un appareil « omnirôles » qu’on peut tout à tour utiliser comme chasseur, bombardier ou avion de reconnaissance. C’est aussi un exemple abouti de ce que l’industrie française peut produire dans le cadre d’une politique de l’offre misant sur la recherche et développement.
Le général Fernand Carrel, ancien chef d’Etat-major de l’armée de l’air suisse, ne s’y est pas trompé : « tous les spécialistes savent que le Rafale de Dassault est le meilleur » affirmait-il récemment. En 2008 et 2009, cet avion avait ainsi fait l’objet d’évaluations par les Helvètes, qui comptaient l’acquérir. Avec une note supérieure à 7, le Rafale avait largement supplanté ses deux concurrents Eurofighter (noté 6,3) et Gripen (noté 5,3). Pourtant, Berne vient de se rendre propriétaire de 22 chasseurs Gripen, fabriqués par le suédois Saab.
C’est le sixième camouflet pour l’avion français. Auparavant, il avait déjà échoué à s’exporter aux Pays-Bas (2001), en Corée du Sud (2002), à Singapour (2005) et au Maroc (2007). Depuis 2009, il est question que le Brésil acquière pas moins de 36 Rafales. Mais cet achat a été différé sine die.
Or, il faut bien que Dassault écoule son produit : l’industriel estime qu’une production de 11 appareils par an lui est nécessaire pour que son programme soit viable. Dès lors, c’est l’Etat qui achète les Rafales, au profit de l’armée de l’air et de la Marine françaises. Ainsi, notre pays s’est engagé à acquérir pas moins de 180 Rafales d’ici 2020. La loi de programmation militaire (LPM) actuellement en cours prévoyait d’ailleurs d’en acheter 50 sur la période 2009-2014, tout en stipulant que « ce nombre pourrait être revu à la hausse si l’entreprise française qui produit le Rafale ne parvenait pas à exporter cet avion ».
La Défense nationale a d’ores et déjà été contrainte de réévaluer le nombre d’avions acquis. De 13 appareils en 2011, on passera à 16 en 2012. Au lieu des 50 prévus, on devrait monter jusqu’à 65 avions pour 2009-2014. Evidement, cela se fait « au détriment d’autres équipements jugés plus urgents ». Et pendant ce temps-là, le MinDef poursuit le dégraissage de ses ressources humaines pour atteindre les 54 000 suppressions de postes qu’exige de lui la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques).
Pour Dassault, tout espoir d’exporter son fleuron n’est pourtant pas mort. Des négociations sont en effet en cours avec les Emirats arabes unis (EAU) qui souhaitent se procurer 60 avions de combat. Toutefois, les Emiratis demeurent circonspects. Ils trouvent en effet le Rafale onéreux. Jusque là, ils ont jugé l’offre française « non compétitive ». Ce pourrait également être le cas de l’Inde, qui, désireuse de se doter de 126 appareils, hésite entre le Rafale et ses principaux concurrents.
Lorsque la Suisse a tranché, elle l’a fait pour une question de coût, au détriment de la qualité. Car, au moins en période de crise, les budgets de la défense ne sont pas extensibles – sauf le nôtre, quand il s’agit d’écouler les produits de notre propre industrie. De fait, les 22 Gripen suédois ont coûté 2,58 milliards d’euros à la Confédération helvétique, ce qui s’avère beaucoup plus économique que si elle avait choisi le Rafale. Il est vrai que l’avion de Saab relève d’une technologie moins soignée. De surcroît, les Gripen ne se vendent pas en euros mais en couronnes suédoises. Eh oui, consultés par référendum en 2003, les Suédois ont massivement refusé d’entrer dans l’eurozone et conservé leur couronne, une monnaie moins chère que l’euro1.
Aux Emirats arabes unis aussi, on aimerait acheter des avions qui ne soient pas libellés en euros. Cité par le blog Secret Défense, le PDG de Dassault Aviation, Charles Edelstenne, l’a d’ailleurs reconnu : « si à la place du sigle euro, il y avait marqué dollar, nous serions compétitifs en termes de prix ». Aux EAU, il apparaît que le Rafale l’emporterait s’il coûtait…20 % de moins.
Soit dit en passant, bon nombre d’économistes considèrent qu’en cas de sortie de l’euro, le « nouveau franc » se déprécierait de…25%.
- Le taux de change est d’environ 1 € pour 9 couronnes suédoises ↩
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L'auteur
Coralie Delaume est blogueuse (L'arène nue)
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Lionel_Lumbroso dit
Même sans accéder aux comparatifs détaillées des fonctions, il apparaît évident que le Rafale est un appareil moderne de grande qualité, dépassé seulement sur l’ensemble des fonctions, me semble-t-il sur la foi de souvenirs de lecture, par les derniers appareils américains (génération 4+ contre génération 5, non ?). Sur plus d’un demi-siècle, ce fleuron de l’industrie française fondé par Marcel Bloch a produit avec constance des appareils fiables et efficaces, Mystère, Mirage 1ère époque III, IV, V, Mirage F1 et 2000 (géné. 2-> 3 ?).
Le défaut total de ventes à l’export du Rafale est un crève-coeur qui doit tenir principalement à la fois à des raisons géopolitiques et de prix de vente, et le “déblocage” de l’affaire, avec une première vente dont on peut penser qu’elle en faciliterait d’autres, n’en finit plus de se faire attendre. Mais on peut aussi penser que la disparition du fondateur et la dévolution de l’entreprise au fils et au petit-fils ont quelque peu dilué la sagacité commerciale d’antan. Le succès des avions Dassault à l’export a bien été lancé par le choix d’Israël — qui a même été lui-même re-vendeur à l’export de Mirage dont il avait acquis la compétence de modification technique –, mais il a été conforté de façon décisive par le choix de nombreux pays arabes (complété par celui de l’Afrique du sud). Ça interpelle, tout de même, surtout dans le climat plus conflictuel d’aujourd’hui, et peut-être peut-on même dire que trop de conflictualité idéologique affaiblit le commerce.
Il reste que l’entreprise est exceptionnelle ; qu’elle a travaillé en symbiose avec l’État pour nous doter de plusieurs vecteurs d’indépendance nationale ; qu’elle est détentrice d’un savoir-faire industriel crucial pour les conserver ; que les compétences complémentaires de grands spécialistes comme Snecma ou Thomson (me rappelle plus des nouveaux noms et regroupements) sont tout aussi cruciales pour exister géopolitiquement.
Difficile d’oser suggérer des pistes pour “débloquer” la situation quand, tant dans l’entreprise qu’au niveau de la tutelle étatique, on a bien plus d’éléments en main pour juger et qu’on n’a pas encore abouti. Mon intuition de passionné regardant ça d’un peu loin, c’est que le père Marcel avait un sens des affaires développé et subtil qui s’est un peu perdu dans la difficilement évitable évolution technocratique d’une entreprise qui n’est plus pilotée par son créateur.
Il reste que, bien entendu, tout doit être fait pour maintenir la survie de cette industrie importantissime pour conserver l’horizon géopolitique qui doit continuer d’être le nôtre. Que chaque citoyen doive se serrer un poil plus la ceinture pour cela ne me paraît pas pouvoir être discuté si l’on parle sérieusement de politique ; il s’agit non seulement de civisme, mais de valeurs qui nous fondent depuis un bon moment et auxquelles il importe de rester fidèle.
Lionel