Les lunettes de Sarah
La dame d’Anchorage va sans doute retrouver l’anonymat. C’est bien dommage
Publié le 06 novembre 2008 à 22:04 dans Monde
La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, nous raconte Aragon, il la trouva franchement laide. Moi, la première fois que je vis Sarah Palin, je la trouvai franchement canon. Je peux bien l’avouer, maintenant qu’elle va quitter aussi vite qu’il est venu son quart d’heure warholien de célébrité et retourner là-bas, en Alaska, dans le blanc si semblable des glaciers et de l’amnésie médiatique. McCain, dans son beau discours de défaite, a beau lui avoir promis un destin national, on n’y croit pas trop.
Avant les résultats que l’on sait, jamais je n’aurais osé confier ce tendre secret à qui que ce soit. On m’aurait lapidé sur place avec les pierres de l’idéologiquement correct. Trouver ses adversaires jolis physiquement, c’est déjà trahir, dans le monde merveilleux des imbéciles. Ce qui m’a plu chez Sarah ? Allez savoir… Je sentais bien néanmoins que cette attirance frappait d’autres que moi, qui l’ont dit par des moyens détournés, à l’instar de David Martin Castelnau analysant avec un feint détachement l’attirance un peu trouble que l’on pouvait trouver à la dame d’Anchorage tandis que Luc Rosenzweig me faisait rêver avec ses parties de pêche, au point que j’imagine désormais l’Alaska comme une manière d’Ultima Thulé de la pêche au gros hemingwayenne, en compagnie de femmes dans le genre de Sarah, qui rient fort, boivent sec et savent faire un nœud de raccord sur un moulinet de traîne en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.
Je fis donc, dans le secret de mon âme, un examen de conscience. Sarah Palin, c’était un sourire, un chignon désordonné et charmant, et puis des lunettes aussi. Très important, ça, les lunettes. À l’époque où l’on recourt de manière presque systématique à la chirurgie esthétique, le port des lunettes, et donc le refus des lentilles, indiquaient un louable refus du prométhéen, un désir d’assumer son âge, son allure qui n’étaient pas forcément de saison et qui ne ravissaient probablement pas les communicants et autres faiseurs de looks du camp républicain. Je fus à peine surpris, ensuite, d’apprendre qu’elle avait laissé sa dernière grossesse se poursuivre jusqu’à son terme, alors qu’elle savait l’enfant trisomique. Refus du prométhéen, toujours. On en pense ce qu’on veut, mais il y avait sur un sujet aussi douloureux un louable souci de cohérence avec elle-même. Comme cette histoire, aussi, de sa fille enceinte à dix-sept ans.
Pourtant, chez les conservateurs religieux, des deux côtés de l’Atlantique, la religion et la morale qui va avec sont trop souvent des moyens de calmer les pauvres : on voit bien, par exemple, qu’à la bourse des valeurs sarkozystes les actions de Dieu montent au fur et à mesure que celles de la protection sociale ou du pouvoir d’achat s’effondrent.
Mais ce n’est décidément pas le cas chez Sarah Palin. La religion, pour elle, n’est pas l’opium du peuple mais une cocaïne spirituelle qui lui donne cette force souriante, un rien canaille et un appétit joyeux pour l’existence. On peut estimer que cela confine à la naïveté. Oui, sans doute, mais je préfère cette fraîcheur maladroite à la sophistication incroyablement arrogante du directeur de Vanity Fair, d’Anne Sinclair et de Bernard-Henri Lévy qui, le soir précédant le vote, paradaient en grandes consciences éclairées sur le plateau du Grand Journal de Canal + et se demandaient pourquoi il y avait encore des “cols bleus”, entendez des ouvriers, qui étaient assez bêtes pour voter McCain-Palin. Moi je ne me le demandais pas en voyant le spectacle donné par ces repus du progressisme, repoussoirs définitifs pour les classes populaires comme ont pu l’expliquer mieux que moi Serge Halimi dans Le Grand Bond en arrière ou Eric Conan dans La Gauche sans le peuple.
Mais je reviens aux lunettes de Sarah Palin : par un renversement qui doit autant à la dialectique qu’aux hormones, ces lunettes qui auraient dû la désérotiser eurent sur moi un effet exactement contraire. Sarah Palin donnait l’impression délicieuse d’être réelle, ce qui suffit aujourd’hui, dans l’âge de la falsification généralisée, à vous rendre incroyablement sexy.
Elle n’était pas en plastique, Sarah, pendant cette campagne. Elle était là, pour de bon, avec son corps et ses métaphores à la Lautréamont, “le pit-bull avec du rouge à lèvres”, elle n’avait pas ce physique calibré et angoissant qu’ont en partage tant d’hommes et de femmes politiques postmodernes. Qui n’a pas eu cette impression, légèrement inquiétante, que de Ségolène Royal à Berlusconi, de Zapatero à Hillary Clinton, de Barack Obama à Bayrou, ils ont tous, à quelques détails prêts la même tête ? Qu’ils ont le même débit, les mêmes postures, la même façon de bouger. Bref, qu’ils sortent d’une fabrique en série, Ken et Barbie des démocraties de marché, qu’ils sont des clones interchangeables (avec quelques options pour entretenir l’illusion d’une différence), comme dans un cauchemar de Philip K.Dick.
Et puis j’aime bien ce qu’on raconte du passé de Sarah, pas seulement le basket, le hockey, les concours de miss, le mariage avec un working class hero qui bosse dur sur les plates-formes pétrolières (un scénario pour un Capra de droite), mais aussi son flirt avec le parti indépendantiste de l’Alaska. On pourra objecter que cela participe de la façon palinienne de faire de la géopolitique au hachoir, certes, mais il faut voir notre Sarah, avant tout, comme une utopiste.
Elle aussi, comme Martin Luther King, a un rêve. Les gazettes bien informées nous apprennent qu’en matière de religion, elle est en fait une “charismatique post confessionnelle”, ce qui veut dire qu’elle est au courant évangélique ce que les libertariens sont au libéralisme : ni Eglise, ni Etat, les deux se devant de dépérir pour laisser l’homme libre dans un monde d’hommes libres et solidaires, où le libre développement de chacun sera l’unique condition du libre développement de tous.
Et je comprends soudain, au terme de cet article, la bouleversante vérité de cette attirance irrationnelle : Sarah Palin, en fait, rêve du même monde que moi. Elle veut y arriver par les Evangiles, moi grâce à deux philosophes allemands du dix-neuvième siècle, un peu oubliés aujourd’hui.
Ce n’était donc pas, seulement, une question de lunettes.
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L'auteur
Jérôme Leroy est écrivain et journaliste. Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)
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Nebo dit
Moi elle m’excite Sarah Palin…
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crocket dit
Tranquilisez-vous, vous la reverez votre belle chasseuse de caribou à lunettes, elle a une bonne option sur le parti républicain.
Ce parti est tellement ruiné qu’elle peut très bien assoir sa crédibilité dans l’opposition à Obama, surtout si celui-ci déçoit ou fait des mégas bourdes (ce qu’on ne saurait exclure).
Mac Cain est aux oubliettes d’accor, mais Palin peut devenir l’anti Ségo des USA.
Une femme qui est “contre l’expérimentation sur la drosophile à Paris en France ” peut-elle être vraiment bête ?
En tout cas elle se voit déjà en 2012 et 2016. De son point de vue elle a raison cela ne fait pas de doute.
On en a vu de pire qu’elle faire des présidents potables…
polemiquevictor dit
Beaucoup de choses que je ressentais , si bien dites ! ça fait du bien.
Zadig dit
@ FXL: la casquette du grand timonier vous inspire donc tant ! moi, je soupçonne de la part de J. Leroy un écho difracté de la célèbre casquette de Charbovari. Vous savez….”C’était une de ces coiffures d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile….Elle était neuve; la visière brillait.”
Ah! qu’il est dur de vouloir plaire à tout le monde… et quand on a été crypto-quelque chose du temps de sa jeunesse folle, il en reste toujours un penchant pour l’empire des signes, comme on aurait dit R&B, Roland Barthes bien sûr.
Sinon, Dame Palin a du cran. Chapeau bas! les démos et les leftists l’ont lynchée médiatiquement, mais elle crève l’écran, elle n’a rien d’une de ces poupées botoxées et formatées par le bizness politico-médiatique. Elle est mille fois plus vivante que notre Gogolita du PS. Dame Rouge contre Dame Blanche.
Norber Lipszyc dit
Merci Jérôme Leroy pour cette chronique de liberté et de bon sens. Palin ou le contraire de Ségolène je suis tout à fait d’accord, Sarah est une vraie personne, elle !
Et vive votre liberté de ton et de parole
Merci encore
popi soudure dit
…… SARAH , you are so “sexy” ! …….
halifax dit
Elle m’a rappelé une certaine Mme Royal, aussi dinde et nunuche…
claude dit
Pour faire bref, ben! moi aussi je l’aime bien la Sarah avec ses lunettes et ses hanches étroites…
Devlin dit
Bel hommage que ce texte !
Perso elle m’a séduit d’emblée .
Ménagère, garçon manqué, chaleureuse, peste, affectueuse et enfin une véritable bombe sexuelle avec juste ce qu’il faut sans aucun brin de vulgarité !!!
Franchement quitte à voter pour rien et de me faire prendre pour un con je la préfère, elle a toute cette bande de lépreux cosmétique !!! Sarah si tu y vas en 2012 je suis derrière toi !!! c’est une grande rêveuse ………..Mais je comprends ces rêves.
Ludovic Lefebvre dit
Les USA ont les clintoniennes et les vaginales. L’idéologie est de surface ou de fond.
FXL dit
La femme à lunettes de l’homme à casquette
Comme aurait pu l’écrire Aragon s’il avait vu sa photo sur Causeur.fr, « La première fois qu’Adrien vit Jérôme Leroy, il se dit qu’il devait être très con ». Pourtant, une fois de plus ce pauvre Loulou se serait trompé car ledit Jérôme Leroy n’est pas con du tout et il mérite respect et reconnaissance pour avoir écrit cet article d’hommage à la bombe Sarah Palin, article non seulement talentueux et inspiré mais aussi frappé au coin du bon sens du pays réel (celui qui tressaille à l’évocation des parties de pêche et des moulinets de traîne).
Alors si Jérôme Leroy est un homme si remarquable, pourquoi l’agresser en laissant entendre in limine litis qu’un certain zélote stalinien aurait pu douter de ses mérites ? Même si c’est pour finalement démentir ce propos liminaire, ne fallait-il pas faire l’économie de ce grossier procédé introductif ? Sans doute pas. Car avant que Jérôme Leroy n’écrive cet article sur le grand fauve septentrional qu’il nous a si bien croqué, lui et moi n’étions pas encore devenus les amis que nous sommes désormais. Pire, je dois avouer que, comme plusieurs salonards grincheux, je me croyais autorisé à chipoter le talent de Jérôme Leroy en le suspectant de payer tribut au PC avec sa casquette Mao. Ayant eu la faiblesse de m’exaspérer de ce pauvre accessoire, je dois des explications et des excuses à l’homme qui porte le chapeau.
A ma décharge, il ne faut pas perdre de vue que Causeur est ouvert à tous et que chez les lecteurs les moins intellectuels, c’est d’abord le choc de la photo qui séduit avant le charme de la prose. Or, celle (la photo, pas la prose, cf. supra) de Jérôme Leroy le dessert. Outre qu’avec ses lunettes noires il cherche à ressembler à Dantec (en pure perte, faute d’acné), ce qui constitue une première faute de goût, il se croit obligé de se coiffer d’une casquette de garde rouge, cette fois pour ressembler à ma nièce Inès (13 ans) qui a la même pour faire enrager ses parents. Jérôme Leroy nous indiquant qu’il est né en 1964, j’ai tout de suite imaginé que ce couvre-chef n’était pas l’instrument d’une quête d’émancipation adolescente mais j’ai alors suspecté bien pire en croyant pouvoir y déceler la marque d’un piteux sacrifice à l’air du temps, quelque artifice un peu décevant propre sans doute à rassurer un désolant voisin de pallier qui vote Besancenot et qui pourrait mal prendre de découvrir qu’il cohabite avec le collaborateur d’un site non citoyen (un collabo donc). Remise dans ce contexte des rapports de bon voisinage, cette casquette diplomatique aurait pu à l’extrême rigueur se comprendre car l’on gagne toujours à bien s’entendre avec son voisin, avec son prochain aussi d’ailleurs, ce prochain qu’il faudrait même pouvoir aimer comme soi-même. Mais n’existait-il pas d’autres moyens d’amadouer ce voisin altermondialiste ? Un sympathique apéritif aurait pu être l’occasion de dissiper les malentendus, histoire de glisser quelques confidences propres à créer des connivences (« le capitalisme est foutu » ou « Sarkozy, ça fait peur »), le tout en buvant de la Tequila équitable et en grignotant des chips de Manioc sur fond de Manu Chao. Une telle mise au point aurait suffi et nous aurait épargné ce bitos navrant, pouvant être interprété comme la stipulation d’une clause élusive de responsabilité sur le thème : « j’suis réac mais j’me soigne ; la preuve j’ai le chapeau de mao » ou encore « j’écris sur un site non-conformiste mais je ne suis pas facho, la preuve j’ai une étoile rouge fichée dans le front… Tout cela pouvait paraître un peu désolant. Est-ce que l’on imagine Léon Bloy se coiffant d’un bonnet phrygien ou Philippe Muray du bonnet de Joey Starr pour désarmer les maîtres censeurs ?
Sans doute pas, mais peu importe. Nous savons maintenant que Jérôme Leroy vaut mieux que son chapeau et je lui demande bien pardon d’avoir, en m’arrêtant à d’aussi misérables détails, pêché contre l’esprit et contre sa casquette.
Moralité : il faut respecter les lunettes et la casquette de son prochain.