Shmuel Trigano est philosophe, sociologue, spécialiste du monde juif. Dernier ouvrage paru : Politique du peuple juif. Les Juifs, Israël et le monde, (Bourin, 2013).

Esther Benfredj : Les violences anti-juives de ces dernières semaines montrent une résurgence de l’antisémitisme au sein de la société française. Selon vous, quelle place la société et les pouvoirs publics accordent ils aux juifs de France ?

Shmuel Trigano : La France accorde aux juifs la place qu’elle se reconnaît à elle-même. L’identité juive française d’après la Seconde guerre mondiale était totalement inscrite dans la citoyenneté et l’identité nationale. La remise en question de ce cadre par le multiculturalisme étatique autant que social l’ébranle dans ses fondements. La « République », sans cesse invoquée, semble n’être plus qu’un décor de théâtre vide. Que peuvent y devenir les juifs sinon une minorité marginalisée, voire paria? Leur isolement social, depuis quatorze ans, a atteint un niveau maximal, sans que personne ne s’en rende compte. La citoyenneté, et donc l’égalité des individus, n’est plus pour eux protectrice dans la mesure où la référence n’est plus l’individu mais les « minorités » qui, elles, sont d’inégale grandeur (puissance, agressivité, conviction). Mais, d’ici là, les forces vives juives seront, sans doute, déjà parties vers des cieux plus cléments.

Quelles conséquences aurait l’exil des juifs de France sur l’avenir de notre pays et, plus largement, sur celui de l’Europe ?

Il faudrait renverser la question : c’est l’unification européenne qui conduit la France, vieux pays centraliste et sûr de lui-même, à s’amoindrir en son sein-même. Au profit d’un néant identitaire abyssal qui est le meilleur agent de la décomposition morale, sociale et politique. Le recul de l’Etat-nation ne peut qu’engendrer la disparition de la démocratie. Le caractère non-démocratique du pouvoir européen la met en œuvre dès maintenant, bien sûr au nom des « droits de l’homme ». A-t-on remarqué que leur invocation est devenue la façon dont on réduit à néant les « droits du citoyen »?

Le rejet par l’Europe de toute idée d’identité profite-il aux islamistes?  

Au plus fort d’une surenchère identitaire planétaire, le renoncement officiel de l’Union européenne à ses fondements culturels et identitaires nous montre que les civilisations peuvent aussi se suicider. L’islam du djihad mondial est sans doute l’acteur majeur du clash des civilisations dont l’Europe et ses pourtours sont l’arène principale. Il est fort probable que l’Union européenne – tout spécialement la France – connaîtra dans les années à venir de graves conflits identitaires que l’Etat, affaibli au maximum, ne pourra plus juguler. Qui en sortira vainqueur? Rien n’est encore dit.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00689163_000045. 

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Esther Benfredj
est titulaire d'un master de sciences politiques (Université Jean Moulin, Lyon III) et d'un LL.M. en droit international (Université de Montréal).
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