Les Juifs existent-ils ?

Shlomo Sand voulait lancer la polémique. Il ouvre un grand débat

Publié le 09 octobre 2008 à 7:37 dans Culture

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Mauvaise nouvelle pour les juifs : ils n’existent pas. Mais il n’empêche : en tant que juifs, ils doivent quitter le Moyen-Orient ou bien accepter de se fondre dans un Etat palestinien à majorité musulmane. Telle est la thèse et telle est la conclusion de l’essai de l’israélien Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé.

Commençons par la démonstration. La revendication ethnique des juifs sur la terre des Hébreux ne tient pas, soutient Sand, pour la bonne et simple raison que les Israéliens n’ont de liens généalogiques que fort ténus avec leurs ancêtres bibliques. L’universitaire n’apporte, à dire vrai, que peu d’éléments nouveaux : que la majorité des Ashkénazes soit issue du monde slave et du royaume kazhar, et que pour l’essentiel les Sépharades soient des Berbères, des Latins, et des Grecs convertis, voilà qui est dorénavant admis. Il consacre néanmoins de longs développements à nous narrer l’histoire de ces conversions sur trois continents, depuis l’époque où deux souches du judaïsme, la rabbinique et la paulinienne, rivalisaient en Méditerranée. L’une, défaite, privée de son Temple-Etat, renoncera au prosélytisme ; l’autre, ayant fait la conquête de l’empire romain et opéré une mue théologique radicale, refondera sa cité sainte – et entrera, majestueuse, dans l’Histoire sous le nom de catholicisme.

Dans l’”invention du peuple juif”, la période déterminante, poursuit Sand, sera celle des nationalismes européens du XIXe siècle. Redoutant – et combien à raison ! – que leurs coreligionnaires soient éradiqués d’une Europe rêvant d’Etats racialement et religieusement uniformes, une partie de l’intelligentsia juive imaginera un projet similaire. Il fallait pour cela une terre, et sur cette terre, une légitimité. Ce sera Israël, bien sûr, renommée Palestine par les Romains. Restait la question de la légitimité… Les Hébreux ayant été expulsés après la destruction du royaume d’Israël en 70 de notre ère, leur Exil devait prendre fin avec le retour en Terre promise. CQFD.

Le problème, selon Shlomo Sand, est que l’Exil est un mythe : si de très nombreux juifs émigrèrent de leur contrée dévastée, si davantage encore furent livrés à l’esclavage (leur descendants priant aujourd’hui dans des églises siciliennes ou criant “Allah Akbar !” dans les rues du Caire), la majorité resta sur place, privée de souveraineté. Les millions de juifs revenus en Israël depuis le début du XXe siècle, et plus encore après la fondation de l’Etat en 1948, seraient donc, à en croire l’auteur, les enfants non de l’Exil mais de sa conséquence : la conversion de nouvelles populations. Et sur place, ils trouvèrent face à eux des musulmans en grande partie d’origine juive1.

Si la conclusion de Sand ne nous intéresse guère2, son récit de la genèse du sionisme comme fiction ethnique (“un peuple-race en errance”) est stimulant. Quiconque s’est promené dans les rues de Tel-Aviv ne peut croire une seconde à l’unicité raciale des juifs : il y a un type danois, un type mongol, mais pas de type juif. Têtes blondes et têtes crépues, yeux bleus et noirs, peaux de lait et de pruneaux : tout cohabite en Israël3. Et c’est sans doute là que commence le débat le plus important : si être juif, ainsi que le dit à chaque page la Bible, ainsi que l’a montré pendant des siècles l’histoire, si être juif n’est pas une histoire de gènes, alors deux conclusions s’imposent à lecture de cet essai.

La première conclusion, c’est que les juifs doivent s’affranchir d’un rabbinat dont la conception du judaïsme les conduira à l’extinction démographique plus sûrement qu’Adolf Hitler4. Que les juifs reconstruisent leur Temple et se donnent un grand prêtre, puisqu’ils eurent jadis eux aussi un pape ; qu’ils laissent les libéraux, les réformateurs, et toutes les variantes du judaïsme universel, accueillir ceux qui veulent embrasser la foi d’Abraham ; qu’ils renoncent enfin à la seule (et relativement récente) matrilinéarité (“Est juif qui est né de mère juive”), et qu’ils le fassent soit à la lumière de l’Histoire (qui enseigne que les conversions féminines donnèrent le ton depuis l’empire romain) ou de la Bible (où des tribus entières sont subitement rattachées au peuple de Dieu). Dans cette perspective, la victoire des idées de Sand ne serait pas un désastre pour les juifs, bien plutôt une renaissance sans équivalent depuis les temps prophétiques.

Mais il y a, dans le droit fil de cette première conclusion, une seconde, toute aussi invincible et toute aussi réjouissante : il est impératif que l’Etat d’Israël retire au rabbinat orthodoxe ses pouvoirs délirants – que ces curés de campagne orientaux ne disent plus qui a le droit d’être juif, qui a le droit de se marier, de divorcer, etc., sinon au sein de leur seule obédience. Israël en sortira plus forte, démocratie enfin accomplie, accordant une place plus logique à ses minorités non juives (musulmans, chrétiens, asiatiques). N’est-ce pas, somme toute, ce à quoi aspire déjà une majorité d’Israéliens, qui s’exprime par le cinéma, la littérature et les manifestations monstres ? Shlomo Sand croyait que son essai, d’abord publié en Israël, provoquerait la colère. C’est un best seller. On l’invite partout, on l’interroge, on le discute. C’est ainsi : les juifs n’existent peut-être pas, mais ils prennent leur avenir au sérieux.

  1. Hypothèse qui rendrait la question des territoires de Judée et de Samarie encore plus insoluble, s’ils s’avéraient peuplés de juifs qui s’ignorent ? Le Moyen-Orient n’est plus à cela près.
  2. Ce que Sand reproche aux sionistes, tout bien pesé, c’est d’être arrivés “un peu tard” en regard des colonialismes turc (Anatolie), arabe (Maghreb) ou anglais (Amérique), lesquels ont été entérinés par l’Histoire. De même fait-il abstraction complète de ce qu’a été et demeure le “régime sioniste”, comparaison faite avec ses voisins arabes ou ses prédécesseurs européens et musulmans. Causeur reviendra sur ce point crucial.
  3. Illustration grandiose de cette schizophrénie : Les Dix Commandements, film que m’impose régulièrement mon premier-né. Les protagonistes hébreux y sont tous des Anglo-saxons bon teint (à commencer par Moïse, qu’incarne Charlton Heston) à l’exception de Ramsès (Pharaon campé par Yul Brynner, circoncis en son huitième jour) et du peuple d’Israël sortant d’Egypte (tous les figurants, ou presque, sont des musulmans).
  4. Lequel Hitler, me faisait remarquer mon ami new-yorkais Ernest Drucker, avait une conception nettement plus “libérale” du judaïsme : un seul grand-parent rendait éligible pour le grand voyage vers les chambres à gaz. On estime ainsi que des centaines de milliers d’êtres humains ont été exterminés dans les camps en tant que juifs, alors qu’ils n’auraient pas été reconnus comme juifs par l’administration cléricale actuelle.

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  • 3 November 2008 à 1h35

    Bibi dit

    @ Rotil et Nina

    Pourquoi déduire que les palestiniens “juifs convertis de force” sont sionistes? Qu’est-ce qui permet de conclure que la vallée d’Elah est Sion? Les Hébreux seraient-ils juifs et, même si la réponse est positive, quel rapport avec le sionisme?
    Voilà la démarche des Sand, Finkelstein et Co., qui consiste à déconstruire ces liens pour délégitimer le rapport – l’attachement – entre un peuple et une terre.

    p.s. Rotil – oui, j’aurai dû écrire “une histoire juive”, la plupart contiennent un ingrédient ironique.

  • 2 November 2008 à 23h37

    Nina dit

    Il va en faire une tronche le Sand ! et ses potes itou…Je pense surtout à Israel Finkelstein qui est en quelque sorte le pendant de Sand dans la controverse du “mythe juif”.

    Découverte du plus ancien texte en hébreu jamais mis au jour
    JERUSALEM (Reuters) – 30/10/2008 à 15h52 GMT
    par Ari Rabinovitch

    Des archéologues ont annoncé jeudi avoir mis au jour le plus ancien texte en hébreu lors de fouilles effectuées dans une ville fortifiée dominant la vallée où, selon la Bible, David a vaincu Goliath.
    Cette découverte, dans une vallée située à une vingtaine de km au sud-ouest de Jérusalem et qui abrite aujourd’hui des vignes ainsi qu’une station satellite israélienne, pourrait avoir des implications sur le débat, politiquement sensible et chargé d’émotion, sur l’avenir de Jérusalem.
    Les spécialistes n’ont pas encore réussi à déchiffrer la totalité des cinq lignes du texte rédigé avec une encre noire sur un tesson de poterie déterré sur un site archéologique appelé “Forteresse d’Elah” ou “Khirbet Qeiyafa”.
    Pour les archéologues de l’Université hébraïque de Jérusalem, la datation au carbone des objets trouvés sur le site indique que l’inscription en hébreu remonterait à quelque 3.000 ans, soit un millier d’années avant les Manuscrits de la Mer morte.
    Les experts, qui sont parvenus à déchiffrer quelques mots comme “juge”, “esclave” et “roi”, espèrent que le texte permettra de comprendre comment ces caractères en hébreu ont été forgés.

    Finkelstein en rajoute une louche à ce propos (sa bible dévoilée a fait un tel carton le pauvre) : ” Finkelstein a estimé prématuré de tirer de telles conclusions. « Il s’agit sans nul doute d’une importante découverte. Mais il faut noter qu’on a trouvé dans la même région des inscriptions philistines de même type, de sorte qu’il faut attendre que le texte soit décrypté pour en déduire l’origine. »

    Allez mon cornichon…Il y a encore des sites et des découvertes qui vont empoisonner tes théories un peu trop rapides à mon goût.

  • 1 November 2008 à 11h35

    Rotil dit

    @ Bibi,

    Cette histoire n’est pas drôle.
    Mais très intéressante, si, et seulement si, elle est véridique.

    Par véridique, je ne vise pas le fait que ces 4 palestiniens seraient ou non d’authentique descendants de juifs. La chose n’a, pour moi, qu’un intérêt secondaire.

    Ce que je me demande, à la lecture de cette dépèche, c’est combien de palestiniens voudraient être reconnus comme juifs, et pourquoi, si Israel est un pays si meuchant…

    J’avoue être perplexe.

  • 30 October 2008 à 18h58

    Bibi dit

    On dirait une histoire drôle.

    Mardi dernier, quatre palestiniens sont venus voir un groupe de rabbins pour leur faire part de leur identité cachée: ils seraient des descendants de juifs convertis de force à l’Islam…
    http://www.haaretz.com/hasen/spages/1032272.html

  • 30 October 2008 à 12h27

    Spzl dit

    Je dis un grand merci à Ben Meir et Allegra pour leurs saines remarques.

    Etonnant tout de même qu’il soit si facile à un pamphlétaire israélien (dès lors qu’il peut être utilisé/récupéré par la propagande “antisioniste”) de trouver un éditeur en France. Et tant pis pour les excellents experts israéliens (historiens ou autres) qui resteront des inconnus pour le public francophone.

  • 27 October 2008 à 23h43

    BEN MEIR dit

    @ Nina @Revival

    Merci pour vos remarques.
    Il m’est important de me positionner dans ma propre critique. J’ai lu commentaires et bonnes pages, mais effectivement je n’ai pas lu ce livre… il ne rentre ni dans mes priorités, ni dans mes thèmes. Déclarer cette affirmation (« je ne l’ai pas lu »), c’est aussi permettre à celui qui l’aurait lu d’affirmer un désaccord sur ma critique. Bref, je voulais laisser porte ouverte. Et ce n’est pas sans malice que je goûte aux commentaires de tous ces internautes qui eux, l’ont lu, assurément !
    A défaut des lectures de Sand, quelques rayons de ma bibliothèque sont réservés à l’histoire d’Israël. Ma démarche visait d’une part à mettre en cause certains de ses exemples, d’autre part à contester la méthodologie héréditaire (voire raciale). Bien d’autres l’ont fait avant moi en Israël et n’ont pas manqué d’affirmer la faiblesse de ses compétences. Voilà ce que je nommais absence de « qualifications académiques » dans ce thème. Effectivement, Sand n’a aucune compétence en histoire juive ou biblique et est bien professeur d’histoire contemporaine, dans laquelle s’inscrit Sorel. Il enseigne également l’histoire du cinéma….
    La recherche est souvent silencieuse, lente et modeste. Friedlander, Baron, Roth, Hilberg… nous aident à saisir la personnalité de l’historien, bien éloignée du bruit et du scandale de Sand.

    Je vous laisse afin que mon « bonne nuit » ne se mue pas en petit « bonjours »
    Ben-Meir
    Jerusalem

  • 27 October 2008 à 16h20

    Nina dit

    “Devrions nous commencer a douter de l’efficacité intellectuelle de Serge Moati sous pretexte qu’il est un total autodidacte, oubien de l’aptitude de Georges Marchais à avoir été à la direction du parti communiste sous pretexte qu’il n’ai pas été agrégé de philosophie et capable d’expliquer ses enfant les subtilités du materialisme dialectique?”

    ABSOLUMENT !

    Moati mettant en scène le sacre de Mittérrand, c’est assez pour être rangé du côté des gros cons. Tous ceux qui ont persisté à traîner dans le sillage de F. Mittérrand alors qu’ils connaissaient son passé vichyste et ses retrouvailles bien arrosées avec Bousquet sont suspects à mes yeux.

    Quant à Marchais…sa “résistance” en Allemagne et ses parties de chasses avec les Causcescu, que dire ?

    Les diplômés de la Sorbonne ne sont pas critiquables ? ah bon…

    Nous le savons bien revival que c’est un coup de marketting et rien d’autre ce que Sand a tenté de faire. Le problème étant qu’aujourd’hui plus que jamais c’est inadmissible.
    Les gens ne savent plus lire. Les jeunes encore moins et aller dans le sens des “protocoles” et autres “mein kampf” ajoutent au malheur du monde ou si vous préférez : aux juifs.

    Sand, Pappé, Burg, Seguev et Giddéon Lévy (liste non exhaustive) nous font du tort et mettent en danger des juifs moins en sécurité que d’autres sur la planète.
    Sachez que des petites communautés ici et là redoutent ce type d’écrits à la Sand. Internet a explosé les frontières et la diffusion des saloperies peut avoir de dangereuses répercussions.

  • 27 October 2008 à 6h01

    Revival dit

    Ben Meir semble accorder de credit à un intellectuel que dans la mesure ou celui ci serait diplomé.

    Lui qui de son propre aveu ne lit pas tous les livres et se permet neanmoin de dénoncer leur contenu, il semblerait par consequent qu’il fasse des syntheses sur leur contenu via internet.

    Par consequent, je lui suggere de regarder ce que wikipedia donne comme informations sur la biographie de Shlomo Sand, qui est diplomé suite a une soutenance de these en Sorbonne sur Georges Sorel.

    Devrions nous commencer a douter de l’efficacité intellectuelle de Serge Moati sous pretexte qu’il est un total autodidacte, oubien de l’aptitude de Georges Marchais à avoir été à la direction du parti communiste sous pretexte qu’il n’ai pas été agrégé de philosophie et capable d’expliquer ses enfant les subtilités du materialisme dialectique?

    Quant a Shlomo Sand, il donne dans la provoc en partie par conviction idéologique,mais surtout dans un but bassement mercantile, et pour la jouissance supreme d’etre detesté par ceux que lui meme considéré commes des inaptes.
    Son planmarketing se resume à un titre accrocheur, et un saupoudrage de revelations qui ne changeront pas grand chose à l’imperatif de transcender la betise humaine pour s’interesser aux veritables sollutions à aporter aux problemes sociaux et humains.

    Amis du soir, avec un peu d’avance, joyeux noel!

  • 23 October 2008 à 0h55

    Ben Meir dit

    Je n’ai pas lu le livre de Sand.
    Je ne viens pas pour remettre en cause sa qualification académique (il semble ne guère en avoir) mais je me contenterai des quelques textes disponibles pour démontrer une thèses aberrante.
    Depuis mon enfance j’ai entendu le nom de la Kahina, la Reine berbère. Son nom est effectivement voisin de Cohen, mais cette racine semble également exister chez les Berbères (s’il y avait un lien entre les deux noms, la thèse de la conversion deviendrait caduque).
    1. Cette histoire nous est transmise exclusivement par des historiens musulmans dans un objectif apologétique qui nous éloigne des faits historiques palpables.
    2. La judaïté de la Kahina n’est nullement un fait acquis et la conversion massive de tribus berbères l’est moins encore.
    La conversion des Khazars nous est rapportée par Yehuda Halévy et les historiens ne partagent aucune vision unanimiste. Cette conversion n’aurait, semble t-il, concernée que la Cour et les classes dirigeantes. Il semble également prouvé que les 3 religions monothéistes étaient représentées dans ce peuple. Une autre hypothèse, soutenue par plusieurs chercheurs, serait que les Khazars se seraient convertis non au judaïsme, mais au karaïsme, ceci expliquant leur quasi absence dans la population juive ashkénaze.
    Les études génétiques, elles non plus, ne confirment nullement les thèses de Sand « 5% des Juifs ashkénazes ont des chromosomes Y de l’haplotype « Q », fréquent dans les peuplades asiatiques, dont les Khazars ».
    Etablir ces quelques faits pour poser des questions de fond :
    Les descendants du Roi David sont-ils juifs, dans la mesure ou ce dernier vient d’une convertie ? idem pour Rabbi Meir BalHaNess et de tant d’autres ? En somme l’affirmation de la lignée juive n’est importante que pour protéger une révélation qui a pour centralité la terre d’Israël. Mais peu importe la descendance génétique abrahamique de chacun de ses membres.
    Est-ce que Sand ne nous développe pas une nouvelle théorie de la race si chère à l’Occident, dans la mesure où sa pseudo-découverte historique n’a qu’un objectif politico-idéologique au Proche-Orient ?
    Et enfin : comment expliquer que les Juifs d’aujourd’hui ne seraient pas des enfants d’Israël et que les enfants d’Israël ne seraient plus Juifs ? N’est-on pas là face à une thèse simplement provocatrice-paradoxale ?