Les “Infiltrés” : haut les masques !

Causeurs, parlons de Closer

Publié le 12 décembre 2008 à 7:30 dans Médias

Plutôt distrayante, la polémique “déontologique” déclenchée dans le microcosme médiatique par “Les Infiltrés”, le nouveau magazine de David Pujadas sur France 2.

Le principe de départ en est simple : “infiltrer”, précisément, un journaliste, muni d’une fausse identité et d’une caméra cachée, dans une entreprise ou une institution pour montrer ce qu’on souhaite à tout prix y dissimuler.

Problème : la charte des journalistes interdit, paraît-il, d’utiliser des moyens “déloyaux” pour obtenir des infos. Mais où commence la déloyauté, et où s’arrête la complaisance ?

Il y a beau temps que les stars de la politique et du showbiz se plaignent des journalistes, ces “chiens” qui font mine d’être leurs amis pour mieux les démolir ensuite, au détour d’un article ou même dans un livre ad hoc. Mais ce genre de “trahison” ne choque guère, et pour cause : elle est bilatérale ! Le gazetier et son “sujet” savent fort bien tous deux à quel jeu ils jouent – et la parade de séduction est aussi sincère d’un côté que de l’autre.

Même les journalistes embedded, comme on dit maintenant – en français : embarqués dans la suite d’un politicien en campagne et traités comme des intimes – n’ignorent pas à quoi s’en tenir ; ou alors, ils auraient mieux fait de rester savetiers…

Dans notre feuilleton “Les Infiltrés”, dira-t-on, l’affaire est plus grave : seul le chat sait à quel jeu il joue avec la souris … Mais ne pleurons pas trop vite sur l’infortuné rongeur : lui aussi a eu le temps de s’adapter : la preuve, il a troqué de longtemps mentors et autres pères Joseph au profit “d’experts en communication”. Leur job ? Manipuler les manipulateurs, comme dirait Pasqua.

Depuis Séguéla, ces gens-là ne se cachent même plus d’être ce qu’ils sont : des spin doctors dont la mission consiste à masquer la réalité grâce au story-telling. En VF : des laveurs de cerveaux chargés de nous “raconter des histoires”. (Désolé pour l’abus de jargon anglo-saxon ; c’est que, comme souvent depuis deux ou trois siècles, la chose a débarqué chez nous avant le nom.)

Désormais, toutes les personnes physiques ou morales dignes de ce nom – à défaut de l’adjectif – peuvent se payer les services de ce genre d’illusionnistes. Un journaliste “à l’ancienne” se trouverait fort dépourvu, avec sa lourde carapace déontologique, pour affronter un tel progrès ! Comment débusquer la vérité, à travers le plaisant rideau de fumée parfumée dont elle est enveloppée ?

Je les entends d’ici, les sirènes de ces grands communicants : “Pourquoi ne pas travailler en bonne intelligence ? Nous avons tellement d’intérêts en commun, n’est-ce pas ? Et puis d’ailleurs, nos comptes sont clairs ; nous n’avons rien à cacher… La preuve : je vais vous les montrer moi-même, nos coulisses ! Parce que je vous aime bien …”

Face à ce genre d’hypnose, un Tintin-reporter digne de ce nom n’a qu’une alternative : trahir sa “déontologie”, ou changer de camp (Il y a des exemples…)

“Donnez-moi un masque, et je vous dirai la vérité”, écrivait Oscar Wilde. En l’occurrence le pauvre journaliste, invité à ce genre de bal masqué, ne saurait faire correctement son métier qu’en chaussant un loup à son tour. “Larvatus prodeo”, comme disait Descartes.

Il y a une trentaine d’années, un journaliste allemand nommé Gunther Walraff s’était fait une tête de Turc juste pour mesurer in vivo le taux de xénophobie chez les Boches. Résultat décevant : on apprit essentiellement, au terme de cette ébouriffante enquête, que les Turcs se sentaient turcs et les Allemands plutôt allemands…

Voici quelque dix ans de cela, une journaliste nommée Anne Tristan s’était fait passer six mois durant pour une adhérente du Front National. Son but ? Montrer de l’intérieur la terrible réalité du FN !

A l’époque, il ne s’était trouvé personne pour protester contre une telle méthode. Mais laissez donc l’oncle Paul resituer pour vous le contexte : dans ces années noires (1984-2007), tous les moyens étaient légitimes pour combattre le FN, puisqu’il menaçait la démocratie – et par la voie du suffrage universel, en plus !

Aujourd’hui, qui penserait encore à s’introduire par effraction dans ce “Grand Corps Malade” qu’est devenu le FN ? (Sans parler du PC, petit cadavre à la renverse…)

Mais le modèle de “déloyauté” journalistique vient de plus loin. Albert Londres fut le premier à trahir le serment d’Hypocrite de sa profession ambiguë : pour voler au-dessus du nid de coucous de la psychiatrie des années 20, le fourbe n’avait-il pas dissimulé son état civil et mental ?

Le premier sujet abordé par nos “Infiltrés” n’était guère éloigné : la maltraitance dans une maison de retraite ordinaire. Une telle enquête, d’utilité publique, justifiait à l’évidence le recours à ce procédé. Sans sa blouse “d’aide-soignante”, jamais la journaliste n’aurait pu montrer le cauchemar quotidien que vivent ces “résidents” victimes en permanence de négligences, d’humiliations, voire de sévices. Manque de moyens, d’hygiène, de personnel compétent – et même de simple compassion : l’horreur est humaine…

Toutes choses égales par ailleurs, nos “Barbares” – qui ne connaissaient même pas la Déclaration universelle des droits de l’homme ! – traitaient souvent mieux leurs anciens que ne le font nos Modernes…

A coup sûr les sujets annoncés pour les prochains numéros de l’émission justifient un tel procédé. Comment filmer “dans la transparence” le travail au noir, ou le quotidien d’une secte ?

L’urgence était moins évidente l’autre mercredi. Pour leur deuxième épisode, “Les Infiltrés” avaient choisi de prendre au piège de ses propres pratiques un hebdo people (Closer en l’occurrence). A quoi bon ? Nul n’imagine que des “enquêteurs” en quête de bourrelets et d’infidélités sont allés poser directement la question à l’intéressé(e) !

Aussi bien n’a-t-on pas appris grand chose ce soir-là (surtout moi !) Sauf peut-être dans le débat sur “l’arroseur arrosé”, où la rédactrice en chef du magazine incriminé a tenu bon sous une mitraille convenue. Mais, vous savez ce que c’est : question Audimat, “Les dessous de la presse people”, ça marche quand même mieux que “les nouvelles filières de l’immigration clandestine”, bizarrement…

Photo de une : David Pujadas, par Ksenia B, flickr.com

A lire aussi

La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés

15

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous :

mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?

Pas encore abonné ? Pour commenter cet article :

  • 19 December 2008 à 10h59

    julius dit

    L’équivalent français correct (mais vieillot) de “spin doctor” est “embobineur”.

  • 15 December 2008 à 13h11

    Bruno Roger-Petit dit

    Cher Basile,
    Anne Tristan, c’était il y a 20 ans… Hélas… “Au Front” est sorti en 1987… Ca ne date pas d’hier…

  • 15 December 2008 à 8h55

    senanque dit

    vous dites :
    “Mais, vous savez ce que c’est : question Audimat, “Les dessous de la presse people”, ça marche quand même mieux que “les nouvelles filières de l’immigration clandestine”
    En fait, ce numéro des “Infiltrés” est celui qui a fait la plus mauvaise audience.
    Le public, comme toujours, est bien plus futé que ne le croient nos fabricants de scoops.

  • 12 December 2008 à 17h06

    Sam Eudi dit

    Extrait :
    “Le principe de départ en est simple : “infiltrer”, précisément, un journaliste, muni d’une fausse identité et d’une caméra cachée, dans une entreprise ou une institution pour montrer ce qu’on souhaite à tout prix y dissimuler.”….
    Comme ce policier qui a réussi à “infiltrer” un journaliste de Libé, il y a quelque temps ?
    Je ne veux plus payer de redevance !!!!

  • 12 December 2008 à 16h35

    Odilon dit

    Patrick,

    je suppose que la phrase de zen aztec que vous vouliez citer est “Dans le prive on s’en fout ces pas notre fric”. Méfiez-vous, on se fait traiter de colon du web pour moins que ça.

  • 12 December 2008 à 15h47

    Patrick dit

    Question à zen aztec : écrivez-vous sur un clavier anglais ou êtes-vous la victime des rénovateurs de l’orthographe, qui ont sévi dans l’Éducation nationale ?
    Permettez-moi ce conseil : poussez jusqu’au bout la logique de votre éducation du raccourci. N’écrivez plus «Ah ? Vous n’achetez donc jamais rien à ces entreprises privées ?» mais «Ah ? Vous n’achetez donc jamais rien à c entreprises privées ?» Plus cool, non ?

  • 12 December 2008 à 15h40

    Oppossum dit

    @ David Desgouilles
    Quand le produit devient trop onéreux parce qu’il inclut trop de ‘temps libre’, il ne se vend plus ou très mal, au bout d’un certain temps. Mais la question n’est pas fondamentalement là.

    L’infiltration repose sur un mensonge, est dangereuse en tant que principe, et inefficace dans ses effets supposés (sans paler des effets pervers qu’elle provoquera).
    Elle repose, de plus, sur l’indignation, qui n’est pas particilièrement bonne conseillère : il est vrai qu’une indignation chassant l’autre, on ne risque pas d’agir et réfléchir en profondeur.

    Mais s’il n’y a plus que cela pour remplacer les valeurs …

  • 12 December 2008 à 13h37

    zen aztec dit

    david
    bien sur que si ,mais les moins performantes degagent,alors que dans le public les mauvais sont toujours la,a gaspiller mes impots

  • 12 December 2008 à 13h31

    zen aztec dit

    Bazile
    J’ai cru lire sensiblement le même texte dans valeur actuelle…

  • 12 December 2008 à 13h31

    David Desgouilles dit

    Ah ? Vous n’achetez donc jamais rien à ces entreprises privées ?

  • 12 December 2008 à 11h48

    zen aztec dit

    david desgouilles
    Dans le prive on s’en fout ces pas notre fric

  • 12 December 2008 à 11h05

    David Desgouilles dit

    Oppossum a écrit :
    PS/ A quand une caméra caché dans certains bureau de certains fonctionnaires ? J’ ai des propositions de cas concrets qui seraient édifiantes …

    C’est vrai ? C’est classé X ? Je connais certaines boîtes dans le privé -en particulier- dans les sièges d’entreprises- où l’expérience serait tout aussi intéressante.

  • 12 December 2008 à 10h46

    zen aztec dit

    Il est curieux de constater que les opposants aux camera de securite ,qui menaceraient nos libertes,ne trouvent rien a redire a ce genre de fliquage.
    cent pour cent d’accord aux infiltres dans la fonction publique bonne idee opossum

  • 12 December 2008 à 10h35

    Pirée dit

    A-t-on observé que haute police et basse police sont termes synonymes?

  • 12 December 2008 à 9h54

    Oppossum dit

    Vous êtes bien désinvoltement timoré dans votre analyse.

    La technique des infiltrés , est une perversion totale : elle suppose une société basée sur la défiance , pose comme principe la surveillance, et la surveillance cachée.
    A terme elle ne peut que provoquer des comportements de camouflage et de précaution généralisée , sous une couverture de fausse transparence .
    Et donc, c’est une technique qui ne peut rien résoudre puisqu’elle suscitera des mécanismes de fermeture , de méfiance et de défiance encore plus fortes .

    A mensonge mensonge et demi. Car sur un mensonge on ne peut rien réformer.

    C’est du Sarko des mauvais jours, comme lui même ne pouvait en rêver.
    Imaginez notre société avec une généralisation de ce système !!!

    Bref inutile et dangereux.
    Le fameux principe de précaution le plus élémentaire consiste à rejeter avec vigueur ce procédé basé d’ailleurs sur de l’émotionnel et qui finalement ne nous apprend pas grand chose de plus que nous ne sachions déjà par des moyens d’analyse classique.

    PS/ A quand une caméra caché dans certains bureau de certains fonctionnaires ? J’ ai des propositions de cas concrets qui seraient édifiantes …