Les Hongrois n’ont pas digéré l’affront de Trianon
Presque un siècle après, la soif de revanche n’est pas éteinte

Si je vous dis “Trianon”, à quoi pensez-vous ? Au parc de Versailles, bien sûr, quelle question ! Prenez maintenant l’avion pour Budapest et allez poser la question au premier Hongrois que vous rencontrerez. Inutile de parler hongrois, prononcez simplement les trois syllabes Tri-a-non. Vous le verrez alors aussitôt se cabrer. On peut le comprendre. C’est en effet au Grand Trianon que fut signé le 4 juin 1920 un traité de paix, en fait un véritable diktat, qui imposait à la Hongrie vaincue des mutilations tout aussi humiliantes qu’injustes : perte des deux tiers de son territoire et de près des deux tiers de sa population (qui passait brusquement de 20 à 7,6 millions d’âmes). Une pilule particulièrement amère que les Hongrois n’ont jamais avalée.
Une fois retombée la fièvre irrédentiste de l’entre-deux-guerres, on avait bien fini, tant bien que mal, dans l’après-guerre communiste, à panser, sinon à cicatriser la plaie. Bien sûr, tous ces pays étaient frères et devaient s’aimer dans la foi marxiste. Car j’ai oublié de préciser où étaient passés les territoires perdus. Pour résumer : la plus grande part chez les Roumains (Transylvanie), les Slovaques (Haute Hongrie, Ruthénie) et les Yougoslaves (Banat et Croatie, cette dernière étant déjà autonome avant le traité). Certes, la rancœur demeurait, mais enfin, le sujet ne faisait plus la “une”, ni dans les médias, ni dans les dîners.
Et voici que le démon revient au galop. Un spectre hante l’Europe centrale : celui des minorités nationales. Peut-être avez-vous entendu quelques échos de la joute verbale qui oppose ces jours-ci Slovaques et Hongrois. Les échanges sont violents et pas seulement verbaux, d’ailleurs (les nationalistes slovaques ont passé à tabac une jeune fille qui a eu le malheur de parler hongrois !…) Depuis quelques années, les incidents sont quasi quotidiens, mais ils prennent brusquement aujourd’hui une tournure inquiétante. Il faut reconnaître que les autorités slovaques, fanatiquement nationalistes, se montrent, en l’occurrence, particulièrement agressives, en particulier lorsqu’elles accusent les Hongrois de mettre en danger toute la région par leur politique de remise en cause des frontières. Si le reproche est totalement infondé en ce qui concerne la position de l’actuel gouvernement hongrois, modéré et soucieux de ne rien envenimer, force est de constater que l’état d’esprit de la population hongroise n’est pas tout à fait innocent.
À ce stade, il convient de se demander qui étaient exactement les quelque 12 millions de personnes arrachées à la Hongrie par le traité de Trianon. Trois millions et demi d’entre elles étaient bien des Hongrois. Parmi les autres, on comptait 2,8 millions de Roumains, 2 millions de Slovaques, 1,7 million de Croates, 1 million de Serbes, 1 million d’Allemands. Autrement dit, les populations arrachées à la Hongrie étaient dans une très large proportion, les membres des minorités nationales. Et c’est cette question, indébrouillable depuis un siècle, qui ressurgit aujourd’hui, mais comme inversée. Hier, Roumains, Slovaques et Serbes constituaient des minorités en Hongrie. Aujourd’hui, ce sont les Hongrois qui forment une minorité en Roumanie, Slovaquie, Serbie (et Ukraine). On finit par se demander si cette région peut échapper aux aspirations concurrentes de peuples qui ont le sentiment d’avoir été floués dans la distribution des Etats et où beaucoup rêvent de redessiner les frontières. Hongrois et Slovaques, membres de l’Union européenne depuis plus de quatre ans, viennent d’intégrer l’espace de Schengen où ils seront bientôt suivis par les Roumains. Au lieu de ressasser indéfiniment cette “injustice” et de se complaire dans leur statut de “minorités victimisées”, ne serait-il pas temps, pour tous, de penser en termes d’Europe ?
Pour les Hongrois, Trianon est une punition et une punition injuste. Une version balkanique du diktat infligé aux Allemands. Mais on ne retire pas à un Etat l’autorité qu’il avait sur “ses minorités” (dans le cas qui nous occupe, il s’agit de plus de 9 millions de personnes) simplement pour punir le peuple “allogène”. Inutile de dire qu’ils ne prisent guère ce genre de remarque. Il m’est néanmoins difficile de trouver normal que tous les magasins de Budapest proposent aux touristes la carte de l’ancienne Grande Hongrie qui englobe toute la Croatie, la Transylvanie et une grande partie de l’actuelle Slovaquie. Et de voir cette carte accolée à la plaque minéralogique d’une voiture sur quatre est pour le moins inquiétant. Il y a là, au minimum, de quoi vexer les touristes des pays voisins. Et que dire de la “Garde hongroise”, cette phalange paramilitaire mise en place par l’extrême droite avec la bénédiction – au sens propre ! – d’ecclésiastiques en vue, qui prétend défendre le pays contre les menaces étrangères (et intérieures, d’ailleurs, représentées par les communautés tzigane et juive…) ? Près d’un siècle après le traité honni, les commandants de cette milice se réunissent régulièrement au mémorial de Trianon (il existe des musées et associations anti-Trianon…) pour jurer de ne jamais oublier l’affront. Et puis, il y a cette requête adressée au Tribunal de La Haye pour réclamer purement et simplement l’annulation du traité. Certains, décidément, aiment chatouiller le diable.
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Gérard dit
Monsieur Meyer, puisque vous remontez dans le temps pour trouver quelques excuses au comportement des hongrois vis à vis des juifs pendant la guerre, sachez que les mesures antisémites en Hongrie ont commenté en 1920 avec l’instauration du numerus clausus dans l’enseignement supérieur et l’évincement des juifs de l’administration.
Les hongrois ont montré l’exemple aux allemands qui les ont suivis avec le succès que l’on connaît. Dont acte, la femme de Horty était d’origine juive, c’est ce qui fait dire à certain qu’il a protégé quelque peu la communauté juive de la solution finale tant qu’il était au pouvoir. Mais un homme et son histoire personnelle ne fait pas un peuple, la suite l’a prouvée et, comme en France, la déportation des juifs de Hongrie n’aurait pu atteindre cette ampleur sans un appui des autorités et la bienveillance d’une partie de la population locale.
Entrer aujourd’hui dans un appartement ayant appartenu à des juifs et “squatté” dès leur déportation par des non-juifs est une expérience enrichissante.
Vous devriez la tenter Monsieur Meyer….
A quand un discours style Chirac 1995 et une commission Mattéoli en Hongrie?
Pirée dit
Monsieur Lefebvre,
Avec tout le respect qu’un Flamand doit à un Français de souche.
Beaucoup d’eau-de-vie d’abricots a coulé dans force gosiers depuis la mort d’Attila.
Vlad l’Empaleur, duc de Transylvanie, était, théoriquement, vassal du Grand Seigneur. Il contestait ce lien. Ses méthodes suscitèrent un tel effroi qu’elles donnèrent naissance à la légende de Dracula.
L’impératrice et reine Sissi, que vous ne confondez sûrement pas avec l’impératrice Marie-Thérèse (qui fut populaire en Belgique), aimait beaucoup, Marie-Thérèse aussi, ses sujets hongrois, qui le leur rendaient bien.
Louise de Vilmorin était, par son second mariage, comtesse hongroise. Totalement indifférente à la politique le reste du temps, elle sortait de ses gonds quand on vomissait sur la Hongrie. C’est pourquoi, en 1956, l’enchanteresse se brouilla avec le tovarich Maurice Druon, gaulliste qui, récemment encore, reçut la visite du premier ministre Poutine.
Que dirai-je de l’amiral Horthy? Au temps de sa splendeur, il fit obstacle à la restauration.
Quant aux energumènes, dénoncés à juste titre par Monsieur Waline, plût au ciel qu’il n’y en êut qu’en Hongrie!
Monsieur Waline,
Je nie l’existence, où que ce soit, d’une extrême-droite.
La droite, c’est la droiture, et la gauche, ce qui est plus ou moins gauchi. Ainsi, la droite est absolue, tandis que la gauche est relative. Primus est, à la fois, plus à gauche que Secundus, et moins à gauche que Tertius. La droite fut incarnée par le comte de Chambord, puis par l’impératrice Zita. La gauche commence à Louis-Philippe, qui posa son cul sur le trône de son cousin, et s’étend, pour le moment, jusqu’à Pol Pot. Pour le moment car, aussi longtemps qu’il restera des hommes à trucider, il sera possible de faire pire, donc d’aller plus avant à gauche. La prétendue extrême-droite? Une extrême-gauche.
Pierre Waline dit
Je ne sais si cela a été bien compris, mais je voulais, par ce papier, dénoncer les dangers et la betise de l’intolérance, du racisme et du nationalisme. Mais réagir avec tant de violence contre ce(s) peuple(s), n’est-ce pas précisément tomber dans le meme vice? La Hongrie a toujours été tournée vers l’Ouest et bien des Hongrois savent encore, de nos jours, défendre les valeurs de la démocratie. Ceux-ci méritent notre respect.
Ludovic Lefebvre dit
La mèche avait été allumée en Yougoslavie en 14 par l’assassinat de François-Joseph neveu de l’archiduc François-Ferdinand (ou le contraire) par un étudiant serbe ayant des rémifications bosniaques (ou le contraire), il est amusant de constater que la crise majeure de l’Europe recommence où elle s’était arrêtée. Les gens de l’ESt du Rhin sont des Huns qui ne sont pas parvenus jusqu’en France, au lieu de leur ouvrir à tous vents nos frontières, il me semble plus judicieux de les boutter jusqu’au château de Dracula histoire que ce soit leur propre sang qu’ils sucent. Sarkozy, les roumains, ils veulent notre laine, la tondeuse et notre dos. S’il n’y avait l’heureuse exception Gil, je serais encore bien plus catégorique.
Béret vert dit
On pourrait rendre la Sarkozie aux Hongrois, non ?
Pierre Waline dit
Auteur du présent papier, je souhaiterais juste intervenir dans le débat pour nuancer les choses, sans passion, calmement. Car ces mois de fin 44-début 45 constituent une période extremement tragique de l’Histoire hongroise a traiter avec prudence.
Il est vrai qu’Horthy a tout entrepris pour protéger dans la mesure du possible les Juifs (au moins a Budapest, sinon en province). Mais une fois évincé, les milices des Croix fléchées au pouvoir se sont littéralement déchainées avec une cruauté atroce pour, non seulement livrer les Juifs aux Allemands, mais en exterminer eux-memes (ce sont des Hongrois qui ont éxécuté des résistants et jeté des Juifs au Danube….)
Ceci dit, je ne pense pas que toute la population s’en soit forcément réjouie (comme, par exemple, en Pologne ou l’antisémitisme était plus violent).
Au passage, que soit cité ici le nom du courageux diplomate Raoul Wallenberg qui réussit a sauver plusieurs milliers de Juifs en leur délivrant un passeport suédois (ensuite interné et liquidé par les Russes…)
Mais un autre bémol: a la suite de son discours du 15 octobre 44 ou il tenta de rallier l opinion dans son rappochement avec les Alliés (Angleterrre, demande d’armistice), il faut reconnaitre qu’Horthy n’a absolument pas été suivi, notamment par haine des Soviets dans l’armée. Donc pas trop glorieux, cet épisode….(meme s’il faut reconnaitre que le coup de force des Allemands était inévitable).
Par contre, pour en revenir a l’article, ce qui me choque au plus haut point (et c’est ce je voudrais souligner) est de voir réapparaitre aujourd’hui, non seulement dans l extreme droite, mais chez des bons BCBG de la droite classique, la banniere d Arpad (drapeau a bandes rouges et blanches) qui avait été l’embleme des Croix Fléchées….
Marcel Meyer dit
Allons, Monsieur Gérard, renseignez-vous un peu. La déportation des Juifs hongrois a été exigée par les Allemands au printemps 44. Jusque-là, ils avaient bénéficié d’une certaine protection de la part de l’amiral Horty. Il ne manquait pas d’antisémites parmi les Hongrois mais dire que la déportation massive des Juifs du pays, essentiellement Auschwitz où la plupart furent immédiatement gazés, a été le fait des Hongrois et que les Allemands n’en demandaient pas tant est parfaitement diffamatoire.
Cosaque31 dit
“400000 déportés en 4 mois” effectivement, car le gouvernement Horty les avaient protégés jusque là, ce n’est qu’après son renversement que les déportations ont commencé.
Gérard dit
Pendant la guerre on a vu (!) ce dont les hongrois étaient capables pour laver l’affront de 1920.
Comme tous les pleutres, à défaut d’aller chercher les vrais responsables, ils s’en sont pris au juifs: 400000 déportés en 4 mois avec l’aide des allemands qui n’en demandaient pas tant.
Les hongrois peuvent payer 1920. J’espère qu’ils le feront jusqu’à la fin des temps.
Pirée dit
Hélas! Monsieur Waline, les Habsbourg, quand reviennent-ils? Et pas seulement dans la Hongrie clémenço-wilsonnienne : dans l’Autriche-Hongrie d’avant quatorze.