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Les financiers contre la finance

Pas de spéculation sans régulation

Publié le 21 avril 2011 à 17:00 dans Économie

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photo : Raja Daja

La communauté financière et les autorités se veulent rassurantes et sans équivoque. Selon elles, les réformes systémiques auraient été menées et les établissements financiers – nettement mieux régulés – travailleraient en provisionnant plus de capitaux. Mais bien sûr, le pire aveugle est celui qui s’obstine à ne pas voir. Les principaux facteurs responsables des tourmentes de ces dernières années sont toujours à l’œuvre, quand ils n’ont pas été amplifiés. Les déséquilibres commerciaux et financiers, creusés par une politique monétaire ultra-expansionniste ont en effet été portés, depuis 2008, à leur paroxysme… Pire encore : les banques, qui se retrouvent effectivement contraintes par des ratios plus stricts en matière de capitaux, se tournent vers les marchés des matières premières, des marchés émergents et des fonds spéculatifs (hedge funds), à la réglementation quasi inexistante, afin d’y réaliser des compléments de profits, au risque d’y gonfler une nouvelle bulle !

Occupé à remettre de l’ordre dans les ratios bancaires, le régulateur est donc – une fois de plus – pris de court par des intervenants financiers qui, motivés par la volonté de gagner encore et toujours plus, ont toujours une longueur d’avance. Autrement dit, le système est actuellement menacé d’implosion par une hyper-spéculation sur des classes d’actifs très peu réglementées menée par une profession qui ne se résout décidément pas à accepter des profits moindres que par le passé. Comment lui faire comprendre que les bénéfices des années 2000 à 2007 constituaient une anomalie malsaine et qu’il est impératif – pour la sauvegarde de notre activité économique – d’apporter une attention particulière à la gestion des risques et à la diminution massive des opérations à levier ?

La décennie précédente ayant été scandée par les implosions spéculatives et les faillites spectaculaires d’institutions financières et de grands fonds de placement, Nassim Taleb, auteur de The Black Swan, devra revoir sa théorie car son « cygne noir » est devenu notre pain quotidien ! En effet, en raison de nos connaissances limitées, nous sommes contraints d’analyser le présent et de prévoir le futur en observant et en extrapolant les tendances du passé. Résultat, tout événement imprévu nous déstabilise profondément. Dès que survient cet inconnu – le fameux « cygne noir » de Taleb – c’est l’ensemble du système, avec ses croyances et ses présupposés, qui menace de s’effondrer… Autrement dit, tout événement imprévisible, c’est-à-dire affecté d’une faible probabilité, revêt une portée considérable. La volatilité extrême et malsaine des marchés ces dernières années a précisément été provoquée par des événements « hautement improbables », en l’occurrence des réajustements et liquidations de positions opérés par des investisseurs qui avaient sciemment pris trop de risques.

Reconnaissons-le : l’investisseur et le professionnel de la finance sont aujourd’hui devenus de facto leurs propres ennemis car les cultures du risque à outrance et du gain coûte que coûte sont devenues la norme. Finie la période où papa achetait des actions pour les conserver quelques années, révolue celle où grand-papa plaçait son épargne en Bons du Trésor. Taleb est d’ores et déjà dépassé car l’incertitude, les mouvements erratiques et la volatilité exacerbée meublent aujourd’hui nos vies et les placements réputés jadis les plus sûrs sont susceptibles de se liquéfier du jour au lendemain. Les occurrences exceptionnelles font désormais partie intégrante de la psychologie des investisseurs. Pire encore: ceux-ci misent et spéculent sur l’avènement du « hautement improbable » dans l’espoir – évidemment – d’en tirer profit. Bref, le « cygne noir » règne en maître absolu.

La conjoncture étant nettement plus aléatoire qu’avant la crise des subprimes, notre système se retrouve donc frappé d’immunodéficience face au risque de nouvelle implosion. En effet, les Etats, qui ont dépensé des sommes faramineuses dans le cadre des sauvetages financiers, ne seront plus en mesure, ni économiquement, ni politiquement, de puiser dans des caisses désormais vides pour stabiliser et assainir le système. Les banquiers ont certes accompli une œuvre admirable de lobbying en persuadant nos gouvernements du rôle vital de leurs établissements pour nos économies. En attendant, le contribuable est aujourd’hui à sec et les Etats avec lui. Les conséquences de l’implosion d’une nouvelle bulle seraient donc simultanément simples à comprendre et terrifiantes à supporter.

Alors que des pans entiers de l’activité financière échappent à toute régulation et que de nouvelles crises des dettes souveraines sont en gestation, les ingrédients d’une conflagration majeure sont en train de se mettre en place. Inéluctablement.


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  • 28 April 2011 à 9h23

    Ignatius dit

    “Autrement dit, tout événement imprévisible, c’est-à-dire affecté d’une faible probabilité, revêt une portée considérable.”

    Non, pas “tout événement”.

    D’une part je pense que certains événements auxquels l’auteur fait implicitement référence sont des “White Swans” pour Taleb, comme la crise de 2008 (dont il a tiré profit).

    D’autre part, la “portée considérable” ne s’observe que dans le champs qu’il appelle “Extremistan”, par opposition à un autre champs qu’il appelle “Mediocristan” (pour medio, pas mediocre), dans lequel “l’accident statistique” (improbable et imprévu) a un impact marginal.

    Pour Mediocristan, il donne l’exemple d’un échantillon de 1000 personnes représentatif de la population mondiale, dans laquelle on injecterait la personne la plus lourde au monde. Quel serait la part du poids de cette personne dans le total ? De l’ordre de 2%. Extremistan : on prend le même échantillon, et on y injecte la personne la plus riche du monde. Quel serait la part de sa richesse dans la richesse totale ? De l’ordre de 100%.

    Le champs socio-économique fait partie de l’Extremistan (qui ne se limite pas à la finance ; les révolutions politiques en font partie).

    Ce que dit Taleb (en très schématique), c’est que dans ce domaine (économie/finance), on applique un modèle de gestion des risques adapté au Mediocristan (type gaussien, courbe en cloche, etc.) alors qu’on est dans l’Etremistan. Mais ça n’est pas le fond de ce que dit Taleb.

    Le fond c’est que le système est devenu beaucoup trop complexe (depuis Black-Scholes notamment) pour qu’on puisse le comprendre et prévoir ses évolutions. Mais c’est une réalité trop difficile à reconnaître, pour le public notamment, qui a besoin de _croire_ que certains y comprennent quelque chose.

    Par exemple Taleb réclame pour l’abolition immédiate du “Prix Nobel d’économie” – qui ne s’appelle pas comme ça, mais – qu’il trouve très nocif dans ce sens, puisque ça fait croire que certains modèles prédictifs fonctionnent, alors qu’”aucun modèle de prédiction financière ne fonctionne mieux que l’avis d’un chauffeur de taxi new-yorkais” (et je ne pense pas qu’on puisse accuser Taleb de populisme).

    Enfin, Taleb précise bien qu’il ne s’agit absolument pas de prendre moins de risques, et qu’il peut même s’agir d’en prendre davantage, mais en tenant compte de ce contexte.

    PS : Le “Black Swan” n’est pas la dinde de Russell (dont Taleb a repris l’image par ailleurs). Un “Black Swan” est un événement qui a trois caractéristiques : 1/Imprévu (“accident statistique), 2/Portée considérable, 3/Très facile à expliquer (voire “prévoir”)… a posteriori. Ex (en vrac) : La Révolution Française, la généralisation du Personnal Computer, le leadership de Google, 9/11, etc.

  • 22 April 2011 à 16h49

    Thalcave dit

    On peut être sensible aux imprécations de Michel Santi, un homme du sérail. Elles n’apportent cependant pas de lumières sur le comportement des banques, des Etats, des Banques centrales indépendantes ou non des Etats.

    Elles n’en apportent pas davantage sur les mécanismes économiques qui mettent à la disposition des acteurs financiers (banques et fonds d’investissement non soumis aux réglementations bancaires) des ressources financières sans communes mesures avec celles disponibles dans le passé.

    Comment agir si on ne comprend pas?

    Ce sont l’ampleur et le faible coût de ces ressources qui orientent les spéculations (au sens objectif du terme et pas au sens moraliste et réprobateur) des acteurs financiers.

    Elles les incitent à multiplier les innovations financières qui leur donnent temporairement des avantages de monopoles et donc des marges énormes. C’est en effet un processus explosif. Les États n’ont pas les compétences pour comprendre et encore moins réguler ces évolutions relevant de la high tech financière. Les membres des corps de contrôle, en France du moins n’ont pas la technicité requise car ils sont nommés depuis longtemps et de plus en plus sur des critères politiques ou syndicaux en raison des alternances politiques des 30 dernières années où se sont multipliées les nominations au tour extérieur, c’est à dire à la discrétion des ministres qui offrent des sinécures à leurs amis. Au demeurant, les États ne pourront jamais payer les rémunérations et bonus colossaux nécessaires pour s’adjoindre les services des nouveaux Mozart de la finance mathématique et globalisée. Le secrétaire d’Etat au Trésor d’Obama, Timothy Geithner a affronté la crise des subprimes comme président de la FED de New York avec Paulson, l’ancien président de Goldman Sachs, expert en dérivés et titrisation. Comment prendre en charge l’aléa moral créé par le changement de business model des banques de la crise actuelle? Les banques ont transféré aux investisseurs (acheteurs des tranches plus ou moins risquées des Special Purpose Vehicule -SPV- créés pour la titrisation et dépourvus de capitaux donc de garanties). A la différence de leur business model traditionnel, les banques n’avaient plus intérêt à sélectionner leurs clients car en cas de défaut, elles n’en supportait plus le risque (SPV hors bilan). Les risques, à défaut d’être garantis sur les bilans des banques, l’étaient par des assureurs, espèces strictement réglementées, sur la foi de modèles mathématiques foireux et chers payés, utilisés au nez et à la barbe de régulateurs hébétés et analphabètes. Or le concept d’aléa moral a justement trouvé son origine dans le secteur des assurances. Il traduit le fait patent qu’un individu ou un agent prend moins de précautions face au risque dès lors qu’il est assuré (assurances vol, accident, maladie, chômage, etc..). Dans le secteur des banques, l’aléa moral vient de son assurance par la banque centrale ou/et par l’Etat. Assurance gratuite! La doctrine du “Too big to fail” conduit à plus de risques et se traduit par le bénéfice colossal du “Upside but no downside” ou en plus long “Privatisation des profits et nationalisation des pertes”, tellement scandaleux qu’on comprend que Sarkosy ait tant tenu à avoir la peau du président de la Société Générale pour la sacro-saine Com qui gouverne nos émotions.

    Autres questions non résolues. Pourquoi a-t-on laisser d’énormes liquidités inonder le monde tel un tsunami financier? Pourquoi les taux de change n’empêchent plus ces gigantesques déséquilibres commerciaux (excédents de la Chine et des pays rentiers en matières premières; déficits des pays immergents)? Comment les Banques Centrales (USA, Eurozone, UK ) peuvent elles imprimer tant de billets (quantitative easing, achats exorbitants des dettes des banques) sans déclencher le maelstrom de l’hyperinflation à brouettes de l’Allemagne des années 1922-23? Que peut-on mettre à l’actif de la finance globalisée? Lui doit-on le financement de cette croissance mondiale extraordinaire qui depuis 20 ans, a sorti au forceps nombre de pays émergents des limbes du pauprérisme ce qu’aucun processus antérieur n’avait réussi (colonisation, coopération, aide internationale, indépendances politiques)? A-t-elle inventé de nouveaux moyens de mobiliser une épargne enfouie dans des bas de laine ignorés?

    Ce sont des questions qui demandent plus de sang froid, plus de réflexions que d’émotions et de mots creux brandis en slogans.

  • 21 April 2011 à 21h01

    fonsalfonse dit

    on a bien compris que les banquiers avaient conservé beaucoup de leurs latitudes pour générer toujours plus de profits. On a également entendu et lu de nombreux “spécialistes” du secteur financier nous prédire qu’une nouvelle crise était hautement probable. 
    Une fois le constat établi, quelles sont les mesures contraignantes à mettre en oeuvre, quelles mesures intelligentes j’entend. 
    L’esprit de lucre n’a-t-il pas de tous temps contribué au progré en poussant un certain nombre d’entrepreneurs à créer de nouvelles richesses, à inventer de nouveaux marchés / débouchés ? 

    A ce stade, on nous rabâche les oreilles, certainement à raison, à coup de slogan “il faut encadrer d’avantage le secteur financier”… Chiche, mais on commence par quoi ?????

  • 21 April 2011 à 19h49

    eclair dit

    Ce coup ci si le système tombe cela sera définitif et le capitalisme sera mort dans sa forme actuelle. 
    Et cela entraineras le chaos dans le monde pendant un sacré moment et le corolaire c’est des guerres et des guerres civiles. 

  • 21 April 2011 à 18h34

    JeanFabricedeRaoul dit

    Black swan, black swan : c’est vite dit !

    Je ne vois pour ma part qu’une reprise de la fable de la dinde inductiviste de Bertrand Russell appliqué à la finance.

    Comment faire du neuf avec du vieux…

    • 22 April 2011 à 11h59

      Thalcave dit

      « Une dinde arrive dans une ferme, est nourrie tous les jours à 9h. En bonne inductiviste elle recueille un grand nombre de données (jour, climat,…) pour établir une conclusion quant à l’heure des repas des dindes. Elle finit par conclure qu’elle est toujours nourrie à 9h du matin,… jusqu’à la veille de Noël où on lui tranche le cou. »