Les Experts à France Télécom
Dissection d’une escroquerie
Publié le 18 novembre 2009 à 11:04 dans Société
Mots-clés : France Télécom

Rembrandt, La leçon d'anatomie, 1632.
Quand, à la fin du XVIIIe siècle, le jeune chirurgien Bichat conseille à ses carabins de fermer leurs livres et d’ouvrir quelques cadavres, mine de rien, il fait sortir la médecine du règne de l’observation de surface, donc superficielle.
Avant Bichat, symptôme et signes sont équivalents : tu tousses, tu meurs, donc tu es mort d’une mauvaise toux ou au pire d’une pneumonie. Après Bichat, comme l’a rappelé Foucault, ça ne le fait plus : grâce à sa politique d’ouverture, on sait qu’en fait les poumons sont hors de cause et que le vrai coupable se trouvait plutôt du côté des coronaires. Disons-le, c’est grâce à ce genre d’innovations (assises sur 600 autopsies pratiquées en deux ans à l’Hôtel-Dieu), qu’on sait par voie d’inversion, que ce n’est pas parce qu’on a l’air en pleine forme qu’on n’est pas gravement malade.
Depuis cette révolution, la mort bénéficie d’un nouveau statut : elle est désormais partie prenante de l’aventure médicale. Elle n’est plus mécaniquement le point final obligé d’une maladie répertoriée : ses causes sont à rechercher individu par individu dans des lésions internes que seule l’autopsie révèlera.
Le XIXe siècle étant ce qu’il est, rien de ce qui est médical ne le reste longtemps. Très vite, les enquêtes policières s’emparent de ce nouvel outil : grâce à la magie de l’autopsie, on ne la fait plus au limier moustachu de la Sûreté qui s’aperçoit bien vite que l’apparente crise cardiaque résulte en réalité d’un empoisonnement au cyanure.
Portant désormais un regard clinique sur la scène de crime, le détective, flanqué de son nouveau meilleur ami, le légiste, traquera chaque indice prétendument invisible qui lui permettra de remonter à l’assassin. Tant pis pour le meurtrier qui voudrait camoufler son crime en suicide ! Grâce au scalpel, la vérité reprend ses droits : la victime sera dédouanée de son acte impie, l’assassin démasqué sera jugé au nom du peuple français et les héritiers se consoleront avec l’assurance-vie du défunt. Si en revanche, le suicide en est bien un, alors, l’honnête détective remballe sa panoplie, les héritiers s’assoient sur l’assurance, seul le désordre garde son quant à soi.
Histoire de calmer ses zélotes parfois trop portés sur les interprétations sauvages, Freud aimait à dire : “Sometimes, a cigar is just a cigar.” En conséquence de quoi, on peut dire que “sometimes, a suicide is just a suicide”. Une évidence impossible à admettre pour nombre de mes confrères qui font profession de savoir. Pour eux, on ne saurait bousculer l’ordre établi des conséquences et des causes et ce d’autant moins quand le suicide à lieu au sein d’une entreprise organisée. Alors, forts des principes de la méthode expérimentale pour les nuls, sociologues et psychiatres endossent en douce le trench-coat mythique du privé pour établir l’autopsie psychologique c’est-à-dire les causes psychologiques du passage à l’acte suicidaire.
Premier écueil : difficile de faire parler les morts. Pourtant le père de Sherlock Holmes, Conan Doyle, devenu expert en la matière a publié un certain nombre d’ouvrages spirites. Vers la fin de sa vie tables tournantes, photographies d’esprits en mal de substance charnelle et séances d’occultisme ont constitué l’essentiel de son activité. Mais nos experts en suicidologie ne sont pas capables de tels exploits. Ils se contentent, après avoir extorqué un contrat juteux à l’entreprise du salarié autotrépassé, d’interroger ses proches et ses moins proches, constituant ainsi un panel représentatif des relations sociales du défunt (qu’attendent-ils pour mettre Facebook à contribution ?). En pondérant grâce à une équation subtile la douleur légitime de la famille, les critiques du syndicaliste et l’atmosphère délétère de la rumeur publique, ils en arrivent à ce type de conclusion qui figurait noir sur blanc dans un récent rapport de l’Inserm : “En résumé, nous observons un cumul de problèmes de santé mentale et de toxicomanies chez les individus décédés par suicide. Ces problèmes ne sont pas récents et prennent racine dans le parcours de vie des individus.” Purée, il fallait le trouver, non ! Et c’est avec autant de perspicacité que les auteurs ajoutent que dans certain cas, une rupture amoureuse, un deuil récent, des difficultés financières, professionnelles etc. peuvent être la goutte d’eau qui fera déborder un vase déjà plein à ras bord.
Elémentaire mon cher Watson, il faudrait être fou pour commettre un acte pareil et nous venons de le démontrer !
Et, de délire en délire, les suicidologues prescrivent l’attitude à avoir face à ce mal du siècle.
A l’avant-garde de ce délire interprétatif devenu business supra-rentable, on trouve les Experts de Technologia, la psy-entreprise mandatée notamment par France Télécom pour expliciter le pourquoi du comment. Il n’y a qu’à lire leur prose pour déceler toute l’acuité de leur regard clinique : « Nous avons été frappés de la symbolique qui s’attachait parfois aux lieux. Ainsi dans une entreprise un salarié s’est suicidé selon le même protocole qu’une précédente victime 5 ans auparavant… Comment traiter cet aspect de la morbidité ? Il nous a semblé important, même symboliquement de prévoir parfois des travaux pour modifier, rénover, les locaux dans lesquels un drame est survenu. Bien entendu, la rénovation des locaux ne garantit pas que l’acte n’aurait pas eu lieu mais tout au moins, cela reste un signe positif en direction des salariés proches.»
Oserai-je, oserai-je rappeler l’histoire du fou qui repeint son plafond ?
Moi-même , accrochée au pinceau, j’ai comme l’impression que le sol se dérobe sous mes pieds… Comme ça d’un coup de pinceau, on efface « la symbolique » et tout cela au nom de l’éthique et du bien commun, et des contrats à venir ? Jusqu’à présent en cas de pépin, fut-il mineur, seuls les rescapés avaient droit aux pitoyables cellules d’assistance psychologique. Voilà maintenant que les mêmes charlots ont tapis rouge pour se faire un peu de monnaie sur le dos des suicidés.
Faut pas essayer de faire parler les morts quand on n’a rien à leur dire.
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L'auteur
Hélène Massat-Hessel est psychanalyste.
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Zanthrope dit
Je vous le concède, Sophie. Mais d’autre part l’éloignement peut se révéler positif : imaginez qu’il faille aller aux Etats Unis pour bouffer un hamburger…
Sophie dit
Mouais! En même temps, d’ici pour aller croûter la paella trans-pyrénéenne in situ, ça fait quand même un peu longuet…
Zanthrope dit
Moïra,
J’ai parfois la nostalgie du temps où l’on passait des frontières pour manger local. Une pizza consommée du côté italien des Alpes, une paella trans-pyrénéenne, (ou des moules-frites en Belgique, Sophie, on ne peut pas manger du foie gras tous les jours), j’en éprouvais plus de plaisir qu’aujourd’hui où on mange de tout (et n’importe quoi) partout.
pirate dit
Excellent Moïra ! mdr….
Frère de la côte si vous me lisez pardonnez ce sabordage quand je vois un péteux qui s’imagine qu’hors de sa présence moins de conflit et plus de médiocre, comme s’il appartenait à une exception au fait qu’il crie au loup et lynche en groupe dès qu’enfin il a l’occasion de le faire à l’endroit de ses détestations inutiles, je m’égare en mer.
This coast won’t cost me a dime for real, and after all what you cannot avoid embrase it.
rackam dit
Aucune de mes bonnes actions ne me sera pardonnée!
J’essaie de soustraire Moïra à la vague de suicides chez les psy, ayant cru comprendre qu’elle avait été formée par eux, et on me taxe d’être un pâté de campagne, en blouse grise avec des pellicules sur les épaules en guise de speculoos.
Je boude.
Je préfère l’autre fil, celui sur l’adoption des couples de tantes par un neveu.
Au moins on est en famille. Et puis, Sophie, on y échange des recettes: la saucisse de Tarlouze… etc.
Sophie dit
Je crois que c’est un mot pour votre retard, Moïra.
Rackam développe parfois des côté instituteur de campagne, on doit écrire un mot 10 fois, copier des lignes, il nous donne – ou pas- des mots d’excuses, etc….
Dites “Oui, Rackam”, et tout devrait bien se passer! Sinon, au pire, il vous enverra à côté du chauffage central.
Moïra dit
rackam, pourquoi, parce que je m’ai pas encore suicidé, que je fais partie de la cohorte de celles qui nourrissent les guerriers ou bien ?
Moïra dit
Il faut pardonner au pirate de confondre coast et cost, question de tropisme sans doute.
Sophie, merci, ça y est c’est fait et j’ai émietté, résultat des courses demain soir.
Zanthrope, faites pas le malin vous, les frontières c’est bon pour les gros cons réacs (ce que je suis, mais est-ce une raison pour remuer le couteau dans la plaie ?), un pied de chaque côté et n’en parlons plus !
L. Lefebvre, allongez-vous et racontez encore vos secrets…
(smileys for all)
rackam dit
Montherlant écrivait que la principale injustice des guerres était que les femmes y mouraient moins que les hommes. On est en train de rattraper le retard…
Mais la principale injustice du monde du travail est que les psychologues se suicident moins que les autres. Rattrapons-les! Taïaut!
Moïra, je vous fais un mot d’excuse.
pirate dit
Ludovic vous êtes un ane, vous dites des contresens et vous vous targuez d’avoir une pensée high coast, high coast au nom de quoi on ne sait pas, sans doute du royalisme ou de votre démarche féline et que sais je encore. La psychanalyse est discuté, aucun doute là dessus, au sein même de la psychanalyse du reste, mais certainement “remis partout en question sauf en France”. Comme votre auguste ne discute pas avec moi, je suis donc fort aise de pouvoir assener à votre endroit une autre assertion sans doute guère plus juste que la votre : sortez du bistrot mon vieux.
Sophie dit
Très bonne idée, Moïra, les spéculoos pour la terrine, surtout si vous avez la patience de les émietter finement.
Bon appétit!
Ludovic lefebvre dit
Moïra,
Ma seule recommandation concernant les spéculos est pour la carbonade flamande en remplacement de la cassonade, c’est délicieux !
Ludovic lefebvre dit
Chère Moïra,
Normal qu’il n’y avait plus une telle bonne humeur depuis des mois, je n’y étais plus. J’ai laissé cela aux mains des médiocres qui insistaient tant et je me doutais du résultat, bien sûr.
Deux de mes anciens psys sont devenus des amis et partagent une bonne partie de mon opinion…en secret, pour l’anecdote.
Pirate,
Je n’ai pas écrit que les poivrots de bar détenaient la raison, juste qu’ils avaient eu raison au sujet de la psy et que cela me vexait. L’honnêteté intellectuelle, cela vous dit quelque chose ?
Je ne répondrai plus à votre pensée cheap, low cost de toutes les façons, elle me fait perdre temps et énergie.
Zanthrope dit
Ca dépend, Moïra. C’est pour déguster en France ou en Belgique?
Moïra dit
Un dernier truc, j’ai une question pour tous les spécialistes du foie gras. Alors voilà, je m’apprête à faire une terrine foie gras/poire/figues et je me demandais si un fine couche de Speculos ferait une bonne base. Qu’en pensez-vous ?
Moïra dit
J’ai lu tout le fil, ça valait la peine. J’espère que tous, y comprs L. Lefevre, vous changerez d’avis sur les psys. Vous avez vu ce qu’a réussi à faire Hélène Hessel ? Ca fait des mois qu’on n’a pas vu une telle bonne humeur sur causeur.
Les posts de début de fil de Impat, Rocardo et rackam rappellent P. Murray et son analogie SOS baleines / SOS racisme, Zanthrope m’a fait hurler de rire, Sophie m’ a émue, bref un fil d’anthologie.
Et mon copain Lionel Bervin, le “miraculé du couteau à beurre deFT” vient de publier un bouquin, hallelujah !
Moïra dit
Pas le temps de lire les commentaires, mais sachez Madame que votre article est une merveille de courage, d’intelligence et d’humour. Vous m’avez replongée avec délices dans mes années d’études, lorsque j’écoutais mes professeurs qui, pour être psy (-chologues, -chiatres, -chanalystes), méprisaient justement la papouille et le divinatoire, merci.
Cette phrase, parmi tant d’autres, est tout simplement délicieuse : “Alors, forts des principes de la méthode expérimentale pour les nuls, sociologues et psychiatres endossent en douce le trench-coat mythique du privé pour établir l’autopsie psychologique c’est-à-dire les causes psychologiques du passage à l’acte suicidaire.”
rackam dit
xly,
l’incitation de Mauroy relève de ce vieux fond de clientélisme du PS dans le Nord (et peut-être ailleurs), un emploi contre des votes, un emploi de fonctionnaire contre des palanquées de votes. Convaincus de l’automatisme “fonctionnaire= vote à gauche”, les édiles socialistes se sont évertués à créer des postes, comme autant d’embryons surnuméraires… et tant pis si la collectivité ploie sous l’impôt… on est assurés d’une base électorale durable.
Sauf que le fonctionnaire n’est pas un toutou, l’isoloir isole, les propositions de la droite ou du centre, ou des écolos ont de l’écho… les classes moyennes non fonctionnaires se cabrent etc.
xly dit
J’espère ne pas déranger les débats gastronomiques de ce fil, mais j’ai oublié dans mon msg de 17H31la précision suivante .:
….Au moment où la numérisation des centraux téléphoniques débutait , le Premier Ministre Pierre Mauroy, a fortement “incité” les PTT de l’époque à embaucher massivement, (de très nombreux fonctionnaires des PTT militaient au PS et à FO ), une décision tout à fait inappropriée qui a généré -quelques années plus tard- des sureffectifs impossibles à résorber en raison du statut
Bon appétit à tous !
pirate dit
” Est-ce pour mon huma ou mon femina que toutes les femmes que je croise ou presque ont envie de me b… ?
Non pour mon animalité, voire ma félinité.” interdit de porter des bottines, même avec talonettes, les chevilles ne supporteront pas.
“Cette pseudo-science a été remise en question partout dans le monde sauf en France…………………
Le monde serait meilleur sans la psychanalyse”
Pas exactement non, mais bon quand on est à mettre le commis de comptoir comme tenant de la raison, on n’en n’est plus à une bêtise prête.