Boss du Dilettante – beau nom qui évoque autant une maison d’édition qu’un vin naturel, un art de vivre et un film de Pascal Thomas -, Dominique Gaultier n’en a toujours fait qu’à sa tête de pince-sans-rire. A ses débuts, au milieu des années 80, il publiait Bernard Frank et les regrettées Jambes d’Emilienne ne mènent à rien d’Alain Bonnand. Il y avait aussi Eric Holder et Marc-Edouard Nabe, Philippe Lacoche et Limonov : des découvertes et du soufre. Puis vint Anna Gavalda, refusée par Gallimard : jackpot. Détendu par le best-seller, Dominique Gaultier continua alors à révéler des auteurs et à faire revivre les oubliés talentueux : Jacques Perret, Jean-Pierre Martinet ou, dernièrement, René Laporte et son Hôtel de la solitude.

Dans une préface élégante, François Ouellet nous apprend qui était Laporte. Né en 1905 à Toulouse, il fut poète et romancier. Il obtint le prix Interallié en 1936. Ses amis s’appelaient, entre autres, André Breton, Aragon, Claude Roy ou Francis Ponge. Il les hébergea tous dans sa maison d’Antibes où il s’était replié sous l’Occupation. Pour le compte de la Résistance, il surveilla Radio Monte-Carlo contrôlée par les Allemands. Il meurt, renversé par une voiture, en 1954. Dans un roman, il écrivait : « Il paraît qu’on meurt jeune, dans ma famille. Dans la cinquantaine, en pleine activité. »
Hôtel de la solitude est de ces livres qui rompent avec la pesanteur du temps et les calibrages imposés. C’est léger, dandy, un enchantement de chaque page. Les phrases ont la grâce des volutes de fumée en terrasse d’un bar d’été : « Dès le premier soir, la porte poussée, il était devenu citoyen d’un autre monde. Il y avait maintenant cinq jours qu’il habitait là et qu’il prenait le même incroyable plaisir à se sentir absent. Qui viendrait le chercher ici ? Cette impression qu’il dépistait toutes les polices de l’univers, qu’il compliquait les enquêtes sentimentales de ses maîtresses, qu’il contrariait les perquisitions intéressées de ses amis, comme elle était agréable ! Elle emplissait béatement le creux vaste de sa torpeur. »

Nous sommes en 1942. Bavard, buveur et flâneur de la vie en territoire occupé, Jérôme Bourdaine se replie dans un vieil hôtel sur les hauteurs de Monte-Carlo. Choyé par le couple d’hôteliers, il goûte le charme suranné des lieux. A portée des lâchetés de l’époque, des fantômes pourraient surgir. Mais c’est un homme et une femme qui apparaissent, prennent leurs quartiers dans le vieil hôtel. La femme s’appelle Zoya. Elle devient pour Jérôme une obsession dissipant les brumes agréables de la solitude. Peu importe le mari, il aime sa voix slave et l’imagine très bien en robe du soir. Pour se souvenir, pour oublier, les sentiments vont se jouer à fleur de peau, les lèvres se mêler. L’amour, définitivement, est ce beau souci inutile, ultime fuite au cœur des heures troublées : « De nos jours, on disparaît sans laisser de traces, plus aisément que dans les siècles les plus obscurs. Nous vivons tous présentement dans des prisons incommunicables. Personne n’oserait imaginer que je me suis offert la liberté. »

Avec René Laporte, la liberté, c’est-à-dire la clé des champs de ruines, c’est aujourd’hui.

René Laporte, Hôtel de la solitude, Le Dilettante, 2012

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