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Les chiens de garde aboient, la caravane passe

Balbastre et Kergoat sur les traces de Nizan

Publié le 11 février 2012 à 17:00 dans Médias

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C’est sous le patronage de Paul Nizan que Gilles Balbastre et Yannick Kergoat ont placé leur documentaire Les Nouveaux Chiens de garde, adapté de l’essai de Serge Halimi. Dans les années 1930, en rupture de ban avec ses anciens parrains universitaires, le jeune Nizan, brillant normalien communiste, avait lancé cet uppercut littéraire qui rapprochait le pamphlet de l’art de la boxe et dénonçait la domination d’une pensée bourgeoise sur la philosophie de son temps. Quant à Serge Halimi, en 1997, son essai, écrit dans la colère suscitée par le traitement médiatique des grandes grèves de l’hiver 95, avait connu un incroyable succès de bouche à oreille malgré une omerta sans faille. Et pour cause ! Il ouvrait la voie à une critique radicale de quelques grands barons des médias, cumulant les éditoriaux dans les journaux et les émissions de débat à la télé ou à la radio pour y délivrer la même vulgate européenne et libérale, présentée comme allant de soi tout en refusant la présence de voix discordantes, de gauche comme de droite.

Soixante-dix ans après Nizan et tout en se souvenant du travail de Serge Halimi, Balbastre et Kergoat retrouvent en face d’eux, en 2012, les mêmes légionnaires idéologiques. Ils sont là depuis bien longtemps d’ailleurs, pour certains d’entre eux qui arbitraient déjà les débats de second tour aux présidentielles de…74 ! Comme César imposait l’ordre romain en Gaule, ils se battent pour rendre aimable un ordre mondial capitaliste au nom du « toujours plus ». Toujours plus de travail, de sacrifices à consentir pour garantir la sacrosainte croissance et les dividendes à deux chiffres pour fonds de pension américains gloutons. Toujours plus de dérégulation du marché du travail, de précarité, synonyme de flexibilité pour que le chômage endémique laisse place à d’idylliques petits boulots mal payés, comme ces emplois jeune inventés par Martine Aubry et dont les libellés surréalistes faisaient tant rire Philippe Muray.

D’inspiration franchement populiste, au sens noble du terme, Les Nouveaux Chiens de garde brocarde sans vergogne ces nouveaux clercs que sont les Michel Godet, Alain Minc, Daniel Cohen. Il faut voir, par exemple, les extraits de l’émission d’Alain Minc sur Direct 8 qui jusqu’à l’été 2008 ne cesse de vanter la « plasticité » d’un système financier qui ne risque rien, avec la certitude d’un Gamelin sur la ligne Maginot à la veille de la percée de Sedan et de l’effondrement de l’armée française. Le parcours d’un Michel Field, aussi, résume à lui seul le drame de la génération 68 passée de la défense de la lutte armée trotskiste à l’animation de « ménages » pour le compte de l’UMP avec Arnaud Lagardère en guest star venue vendre le « oui » au référendum sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005.

Balbastre et Kergoat entrent ici dans le vif du sujet : la collusion flagrante (mais très peu assumée, notamment par les média « de gauche ») entre intérêts économiques et travail journalistique. Cela représente une piste de réflexion bien plus intéressante et prolifique que les coups de fils de l’Elysée aux journalistes, quoiqu’en dise l’intermittent de l’indignation Edwy Plenel !

Toutes tendances confondues, la réalité est cruelle : pas un seul journal d’influence nationale n’échappe au contrôle des grands groupes. Tout ce joli petit monde médiatico-financier se retrouve une fois par mois au dîner du Siècle, cet événement très privé où la France d’en haut célèbre les valeurs triomphantes de la démocratie de marché (la modernité, l’ouverture à la mondialisation, les bons sentiments qui pavent l’enfer droit de l’hommiste).
D’un collaborateur de Bertrand Delanoë à un patron de presse « de gauche » en passant par quelques grands manitous assumés de la pensée libérale, auxquels on accordera au moins le mérite de la cohérence, Le Siècle apparaît comme le symbole caricatural d’une époque. En cela, il alimente les fantasmes les plus complotistes, auxquels Les Nouveaux Chiens de garde ne sacrifie jamais. Bien sûr, d’aucuns nous objecteront que la propriété industrielle de la presse garantit sa puissance et donc sa survie, ou encore que nous sommes de vilains conspirationnistes en mal de boucs émissaires à rhabiller pour l’hiver.

Halte là ! Sans noircir le tableau, concédons que « l’économie n’explique pas tout » mais que « rien ne s’explique sans elle » comme l’indique justement un critique des médias interrogé dans le film. Au milieu de ce cénacle, Frédéric Lordon souligne l’aisance avec laquelle on se conforme au modèle dominant, par adhésion idéologique ou opportunisme carriériste – si tant est que cette distinction ait encore lieu d’être dans un monde gouverné par l’utilité et l’intérêt…

En l’absence de société secrète en charge de la défense du catéchisme capitaliste, la responsabilité est partagée par les lecteurs et les auditeurs des propagandistes des valeurs marchandes, c’est-à-dire vous et moi. Si, à rebours de ce qu’affirme un intervenant du film, l’alternative pour un jeune journaliste n’est ni « de se coucher » devant les puissances d’argent ni d’enterrer sa carrière, la réponse aux Nouveaux Chiens de Garde se situe peut-être dans le soutien à la petite presse d’opinion. Chiche !

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  • 13 February 2012 à 12h06

    kacyj dit

    Tour de même, un peu réducteur cet article sur les sources d’inspiration, laissons la parole à l’un des auteurs : 
    “Le livre de Serge Halimi en était l’un des déclencheurs, mais il n’est pas le seul : il y a les essais de Pierre Bourdieu, les livres de Noam Chomsky… Ca s’est poursuivi à travers les publications du Monde diplomatique., de PLPL (Pour Lire Pas Lu), du Plan B, à travers des films comme ceux de Pierre Carles… Mais aussi beaucoup à travers le travail d’associations comme Acrimed (Action Critique Média).” 

  • 13 February 2012 à 9h38

    red benjamin dit

    Si Duhamel, Elkabach, Cayrol, Joffrin et July pouvaient prendre leur retraite, on aurait pas fait 10% du ménage mais l’opinion publique respirerait bien mieux en écoutant la radio…

  • 13 February 2012 à 6h46

    JMS dit

    Oui, je suis d’accord avec cet article à un modérateur près, c’est qu’on n’atteint pas se statut de “maître à penser” sans une bonne part de talent, et sans que ce talent ne rencontre aussi une adhésion du public.
    Savoir à quel moment on bascule vers une sorte de magistère politique et moral et on sort du rôle d’observateur est qq chose de fort complexe à mon avis.
     

  • 12 February 2012 à 22h06

    kacyj dit

    A méditer, texte de 1942, Joseph Schumpeter dans une note de bas de page. je travaillais dessus et votre texte a raisonné dessus.

    La naissance, puis la croissance jusqu’à nos jours des grandes sociétés de presse met en lumière deux points sur lesquels je tiens à insister, à savoir : les aspects, connexions et effets multiples de tout élément concret du système social (cette multiplicité empêchant de formuler des thèses rectilignes à sens unique) – et l’importance qu’il y a à distinguer les phénomènes à court terme des phénomènes à long terme pour lesquels se vérifient des propositions différentes et parfois opposées. Une grande société de presse est tout simplement dans la plupart des cas, une entreprise capitaliste lucrative. Mais ceci n’implique pas qu’elle doive épouser les intérêts capitalistes ou tous autres intérêts de classe. Elle peut agir de la sorte, mais seulement pour un ou plusieurs des motifs suivants dont l’importance limitée saute aux yeux : parce qu’un groupe capitaliste le subventionne précisément aux fins de soutenir ses intérêts ou ses doctrines – mais ce facteur est d’autant moins important que le tirage est plus fort ; parce qu’elle se propose de vendre son papier à un public de mentalité bourgeoise – mais ce facteur, très important jusqu’en 1914, agit maintenant en sens contraire ; parce que les annonceurs préfèrent utiliser un medium qui leur est sympathique – mais, dans la plupart des cas, ils se laissent exclusivement guider en pareille matière par leurs intérêts, et non par leurs sentiments ; parce que les propriétaires, sans se soucier de considérations de vente, exigent que la rédaction observe une ligne donnée : certes, jusqu’à un certain point, ces gros actionnaires agissent et surtout agissaient effectivement ainsi – toutefois, l’expérience enseigne qu’ils lâchent régulièrement pied si leurs convictions compromettent trop gravement leurs intérêts mercantiles de marchands de papier imprimé. En d’autres termes, la grande société de presse constitue un levier extrêmement puissant pour rehausser la position et accroître l’influence du groupe intellectuel ; néanmoins, même de nos jours, elle n’est pas complètement passée sous le contrôle de ce groupe. Le grand journal est synonyme, pour les intellectuels, d’emplois et de public élargi, mais également de « fil à la patte » – mais de telles considérations sont surtout importantes quand on raisonne à court terme : en luttant pour devenir plus libre d’agir comme il l’entend, le journaliste individualiste peut fort bien courir à la défaite. Cependant ces considérations à court terme et aussi le souvenir collectif des conditions du temps passé imprègnent la mentalité de l’intellectuel et l’incitent à présenter au public un tableau haut en couleurs de l’esclavage et du martyre des penseurs. Or, en fait, il devait tracer le tableau de leurs conquêtes, car, dans ce cas comme dans bien d’autres, la conquête et la victoire sont des mosaïques composées avec des défaites.

    • 12 February 2012 à 22h24

      kacyj dit

      résonné

    • 13 February 2012 à 10h27

      laborie dit

      Je n’ai jamais crû au complot capitaliste des rédactions. J’ai la faveur de leur paresse intellectuelle, résultat visible de leur études panurgistes qui les confortent dans un brouet de conformisme communautaire et de copinage confortable. Passe moi la rhubarbe et je te passe le séné.

      Brassens avait écrit une texte la dessus: Lèche-cocu.

      Comme il chouchoutait les maris,
      Qu’il les couvrait de flatteries,
      Quand il en pinçait pour leurs femmes,
      Qu’il avait des cornes au cul,
      On l’appelait Lèche-cocu.
      Oyez tous son histoire infâme.

      Si l’mari faisait du bateau,
      Il lui parlait de tirant d’eau,
      De voiles, de mâts de misaine,
      De yacht, de brick et de steamer,
      Lui, qui souffrait du mal de mer
      En passant les ponts de la Seine.

      • 13 February 2012 à 10h43

        laborie dit

        et la suite..

        Si l’homme était un peu bigot,
        Lui qui sentait fort le fagot,
        Criblait le ciel de patenôtres,
        Communiait à grand fracas,
        Retirant même en certains cas
        Le pain bénit de la bouche d’un autre.

        Si l’homme était sergent de ville,
        En sautoir – mon Dieu, que c’est vil -
        Il portait un flic en peluche,
        Lui qui, sans ménager sa voix,
        Criait “Mort aux vaches” autrefois,
        Même atteint de la coqueluche.

        Si l’homme était un militant,
        Il prenait sa carte à l’instant
        Pour bien se mettre dans sa manche,
        Biffant ses propres graffiti
        Du vendredi, le samedi
        Ceux du samedi, le dimanche.

        Et si l’homme était dans l’armée,
        Il entonnait pour le charmer
        “Sambre-et-Meuse” et tout le folklore,
        Lui, le pacifiste bêlant
        Lui fabriquait des cerfs-volants
        Avec le drapeau tricolore.

        Et bien, ce malheureux tocard
        Faisait tout ça vainement, car
        Étant comme cul et chemise
        Avec les maris, il ne put
        Jamais parvenir à son but:
        Toucher à la fesse promise.

        Ravis, ces messieurs talonnaient
        Le bougre qui les flagornait
        A la ville, comme à la campagne,
        Ne lui laissant pas l’occasion
        De se trouver, quelle dérision,
        Seul à seul avec leurs compagnes.

        Et nous, copains, cousins, voisins,
        Profitant (on n’est pas des saints)
        De ce que ces deux imbéciles
        Se passaient rhubarbe et séné,
        On se partageait leur dulcinée
        Qui se laissait faire docile.

        Et, tandis que lèche-cocu
        Se prosternait cornes au cul
        Devant ses éventuelles victimes,
        Par surcroît, l’on couchait aussi -
        La morale était sauve ainsi -
        Avec sa femme légitime.

        C’est ça le “journalisme” du journalope bien pensant

  • 12 February 2012 à 21h09

    Mangouste1 dit

    Itou!

  • 11 February 2012 à 20h15

    laborie dit

    C’est bien la raison pour laquelle j’ai décidé de soutenir Causeur avec mes soussous depuis trois ans et que je vais continuer. J’en ai soupé des Duham, Elka, et tous les autres interchangeables.