Les bons coups de Prague

La présidence tchèque de l’UE a été chveikienne, donc géniale !

Publié le 05 mai 2009 à 9:53 dans Monde

Il est de bon ton à Bruxelles, ces derniers temps, de cogner à bras raccourcis sur cette pauvre République tchèque. Les eurocrates et leurs tâcherons de la presse accréditée auprès de l’Union européenne pratiquent le tchèque bashing avec d’autant plus de vigueur que les moyens de rétorsion de ce petit pays d’Europe centrale sont limités.

Arrivés aux commandes de l’UE par gros temps : crise économique mondiale, transition présidentielle aux Etats-Unis, opération “plomb durci” à Gaza, et autres soucis iraniens, afghans ou sri-lankais, les Tchèques ne se seraient pas montrés à la hauteur, serinent en on et en off les cadors de la Commission et les chancelleries de quelques pays très en colère, dont la France.

Non seulement ils ont un président, Vaclav Klaus, furieusement europhobe, mais ils se sont débrouillés pour ouvrir une crise gouvernementale en plein milieu de leur mandat présidentiel. Et ce n’est pas tout: au lieu de se comporter convenablement, à l’image des Slovènes1 qui ne bougeaient pas une oreille sans demander la permission de Paris, ils ont eu le toupet de profiter de leur présidence pour faire valoir leurs positions sur quelques questions importantes.

De tous les pays européens, par exemple, les Tchèques sont jusque dans les tréfonds de leur peuple, les plus philosémite. À la différence des Baltes qui élèvent aujourd’hui des monuments à leurs anciens dirigeants collaborateurs des massacreurs nazis, les Tchèques n’ont jamais prêté la main à la “solution finale”. Ils se sont même payés Reinhard Heydrich, l’un de ses principaux concepteurs, exécuté à Prague par un commando de résistants en 1941. Aujourd’hui, ils ont vis-à-vis d’Israël une attitude beaucoup moins hostile que la plupart des chancelleries européennes, et osent appeler un chat un chat, et l’opération de Gaza une opération “défensive”, ce qu’elle était incontestablement lors de son déclenchement. La question de la “proportionnalité” de la riposte pouvait, certes, faire débat, mais cela ne changeait rien aux faits qu’elle répondait aux bombardements incessants du Hamas sur Sderot et sa région. À Bruxelles, notamment dans les bureaux de la commissaire aux affaires étrangères, l’Autrichienne Benita Ferrero-Waldner, c’en était déjà trop, et l’on somma Prague de nuancer son propos. Le prince Schwarzenberg, ministre tchèque des Affaires étrangères, s’exécuta avec une mauvaise grâce et une élégance tout aristocratique, révélant ainsi les partis pris anti-israéliens qui animent quelques pays de l’UE et sont flagrants dans la bureaucratie bruxelloise en charge de l’international.

Tout le monde le sait : il n’y a pas d’unanimité possible en Europe sur le conflit israélo-arabe. Aux pays viscéralement, hostiles à l’Etat juif, comme l’Espagne de Zapatero, la Grèce, Chypre, et les pays nordiques, s’opposent l’Allemagne – pour d’évidentes raisons historiques –, les Pays-Bas, et surtout la République tchèque, dont le philosionisme affirmé et revendiqué fait contrepoids à d’autres nations systématiquement pro-arabes. La France, la Grande-Bretagne et l’Italie ont sur la question une position “centriste” qui varie – faiblement – dans un sens ou dans un autre en fonction des inclinations de leurs dirigeants. La France est ainsi légèrement plus favorable à Israël sous Sarkozy que sous Chirac et l’Italie plus pro-arabe avec la gauche qu’avec la droite berlusconienne. La Grande-Bretagne, dans tous les cas de figure, demeure fourbe et hypocrite. On ne s’étonnera donc pas que les positions élaborées à ce sujet soient le résultat de savants compromis, que chacun peut interpréter à sa guise devant son opinion publique nationale.

Dans ce contexte la personnalité du commissaire en charge de cette politique étrangère qui n’a de commune que le nom, peut jouer un rôle : l’ambiguïté des résolutions adoptées par les 27 l’autorise à les tirer dans un sens ou dans un autre. Mme Ferrero-Waldner, donc, est autrichienne, et pas de l’espèce qui reconnait que ce pays a quelques responsabilités dans les crimes nazis. C’est une “waldheimienne” de choc, dont la carrière diplomatique doit tout à cet ancien nazi devenu secrétaire général de l’ONU en dissimulant son passé. C’est Waldheim, devenu président de la République d’Autriche en 1986 qui recommanda la jeune diplomate Benita Waldner2 à son ami et successeur Boutros Boutros-Ghali. Celui-ci en fit sa chef du protocole à l’ONU, où elle se familiarisa et sympathisa avec toutes les délégations arabes, bien plus importantes pour sa carrière que les quelques démocraties occidentales et Israël qui sont en minorité dans la machine onusienne…

Elle avait pour grand ami feu Jörg Haider, dont elle prit ardemment la défense lorsque l’Autriche fut mise à l’écart dans l’UE, à la fin des années 1990 en raison de l’arrivée au pouvoir, à Vienne, d’une coalition incluant les populistes xénophobes de Haider. On ne peut raisonnablement pas dire que Bénita Ferrero-Waldner soit antisémite, mais il est indéniable qu’elle ressent envers Israël une hostilité instinctive qui va bien au-delà de ce qu’il est admissible pour quelqu’un chargé d’incarner l’Union européenne sur la scène internationale.

Là encore, la République tchèque, en la personne de son Premier ministre démissionnaire Mirek Topolanek ne s’est pas laissé impressionner. Interrogé par Haaretz sur les déclarations de Mme Ferrero-Waldner, qui prétendait conditionner le renforcement des liens entre l’UE et Israël à la reconnaissance, par le gouvernement de Netanyahou, de la solution à deux Etats pour résoudre le conflit avec les Palestiniens, Topolanek a répondu que les déclarations de la commissaire étaient “hâtives” et ne valaient “que ce que valent les déclarations d’un commissaire”, sous-entendu pas grand chose. Bien envoyé, Topo ! On ne saurait mieux résumer le fonctionnement réel de la machine européenne et l’impudence de ces eurocrates qui veulent jouer aux grands de ce monde !

Dans le style “je vous démontre par l’absurde le ridicule boursouflé d’une situation”, cher au brave soldat Chveik, l’immortel héros praguois de Jaroslav Hasek, le comportement de la présidence tchèque lors de la mascarade de Durban II fut également exemplaire. On se souvient de la sortie théâtrale des délégations européennes, ambassadeur de France en tête, au milieu du discours de Mahmoud Ahmadinejad devant les Nations-Unies à Genève. Enfumage ! Quelques heures plus tard, ces mêmes excellences, à l’exception de la délégation tchèque, revenaient dans la conférence pour écouter sans moufter les litanies de potentats orientaux venus donner des leçons de droits de l’homme à la planète entière. En dépit du service après-vente assuré par Kouchner sur toutes les radios et toutes les télés, assurant que Durban 2 avait été une grande victoire des démocraties en faisant adopter un texte de compromis (je sacrifie les homosexuels, tu oublies la diffamation des religions), cette conférence est une reculade en rase campagne devant l’arrogance des “humanistes” islamiques radicaux qui pilotent le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Mais pour Kouchner et ses amis, c’est la présidence tchèque qui a “failli” en se désolidarisant des néo-munichois.

Cette présidence baroque fut donc une bénédiction : jamais on n’avait pu voir cette prétendue Union européenne fonctionner avec autant de transparence. Merci les Tchèques !

  1. La Slovénie fut le premier pays de la “nouvelle Europe” à assurer la présidence de l’UE, le semestre précédent la présidence française.
  2. Elle ajouta Ferrero à son nom après son mariage, non pas avec le fournisseur de chocolat de toutes les ambassades, mais avec Francisco Ferrero, un universitaire espagnol.

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  • 7 May 2009 à 18h18

    parsifal dit

    Je comprends et je partage votre sympathie à l’égard des Tchèques .Leur pays a beaucoup apporté à la civilisation européenne – ne serait-ce qu’en étant le conservatoire musical de l’Europe et en tenant tête aux dictatures.
    Mais leur gouvernement , comme celui des Polonais , me fait quelque peu froid dans le dos – plus que la Turquie car eux sont déjà dans l’ E U .
    Laquelle E U est ,pour le moment , un sacré foutoir cacophonique. De sorte que mon euroscepticisme se porte bien .
    Bien amicalement .

  • 6 May 2009 à 22h15

    Zigomar dit

    “Waldheim n’a fait ni plus ni moins que son devoir”. Ben voyons ! Et son devoir était, entre autres, de déporter les Juifs de Salonique en vue de leur extermination. Si c’était son devoir, alors… Il faut se pincer pour réaliser qu’on lit de pareilles choses au début du XXIe siècle, en Europe occidentale.

  • 6 May 2009 à 17h45

    nadia comaneci dit

    @Gaétan “Si un individu peut être un salopard, un peuple ne peut pas être constitué de salopards”… Je suspecte pourtant un peu la salopardisation de l’Autriche. L’anschluss y a été plus que bien accueilli en grande partie parce qu’il devait régler ce qu’on appelait pudiquement à Vienne et dans les environs “la question juive” (d’ailleurs Freud n’a pas fait de vieux os Berggasse), les camps ont fleuri sans que personne ne s’en offusque et il flotte toujours là bas un parfum ranci de victimisation qui me gêne beaucoup. Les Autrichiens, à l’image de Waldheim, n’ont jamais effectué sur leur histoire le travail qu’ont fait les Allemands. Tout comme eux, il a été plus qu’un bon fonctionnaire, il était là où il ne fallait vraiment pas être, au beau milieu de l’Etat-major qui planifiait l’extermination des juifs de Salonique. J’admets qu’il ne fermait pas les portes des wagons.
    Je vous rejoints tout à fait sur la precription à appliquer aux héritiers, les rentes de situation guadeloupéennes… et les poutres qui encombrent les yeux des maoïstes.

  • 6 May 2009 à 16h17

    Gaétan Brunoy dit

    @Zigomar

    “Que Waldheim ait été représentatif du peuple autrichien n’atténue en rien sa responsabilité personnelle dans des faits criminels avérés,”

    Bien sûr que si. Si un individu peut être un salopard, un peuple ne peut pas être constitué de salopards. Waldheim a ni plus ni moins fait que son devoir, comme n’importe quel Autrichien : servir dans l’armée, combattre là où on lui disait de le faire. Et les historiens ont établi qu’il n’a commis ni excès de zèle ni crime de guerre. Il n’a eu que le tort de naître dans le camps des perdants.

    “ni la signification politique de la proximité de Mme Ferrero-Waldner avec lui au début de sa carrière.”

    On en a déjà connu, des accusateurs bien-pensants qui cherchaient des poux dans la tête d’anciens d’Occident comme Longuet ou Madelin (devenus de dangereux agents du fachisme, comme chacun sait). Bizarrement ils étaient d’autant plus vindicatifs qu’ils venaient du maoïsme et soutenaient il y a 30 ans Pol Pot ou les pratiques pédophiles. A gauche, il suffit d’une petite excuse, et encore, puisqu’il paraît qu’il vaut mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron.

    Déjà ce mac-carthysme est insupportable, mais alors s’en prendre aux héritiers, qui n’étaient même pas nés pendant les faits, c’est encore plus abject.

    Notez que c’est à la mode : il parait qu’il faut que je paye pour l’esclavagisme commis il y a deux siècles par des ancêtres dont je ne descends pas. La Guadeloupe vit de cette rente, c’est très concret, ça fait un paquet de milliards par an qu’on tond sur le dos de pauvre cons de métros comme moi.