Les abeilles se cachent pour mourir
Un polar de Quadruppani sur fond de deep ecology
Publié le 28 janvier 2012 à 15:30 dans Culture
Mots-clés : abeilles, La disparition soudaine des ouvrières, Serge Quadruppani, Simona Tavianello

Photo : kokogiak
Ce qu’il y a de bien avec le roman noir, c’est qu’il nous apprend des choses que ni l’économie, ni la sociologie, ni même la presse ne peuvent ou n’osent nous dire. C’est aussi qu’il souligne les lignes de forces et les fractures de notre monde en grossissant à peine le trait. Pour peu que l’auteur soit doué d’un métier solide et d’une jolie plume, le tour est joué. Serge Quadruppani possède les deux et remplit parfaitement ce cahier des charges dans La disparition soudaine des ouvrières. (Editions du Masque)
Non, malgré le titre, il ne s’agit pas d’un roman sur les travailleuses de Lejaby. A la limite, la désindustrialisation, Serge Quadruppani en serait partisan, tant il lui semble que notre temps se caractérise par une agression généralisée de la technoscience contre un vivant en voie de marchandisation. Les ouvrières dont il est question dans ce polar se déroulant dans une splendide vallée piémontaise, ce sont les abeilles. Elles sont frappées par le CCD qui n’est pas un contrat de travail mitonné dans les coulisses des nouveaux ministères de la précarité mais du Colony Collapse Disorder, ou syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles domestiques. « Subitement, à n’importe quelle époque, – hors hiver où la ruche est en quasi sommeil-, les abeilles ne rentrent par dans leur ruche, et on ne retrouve de cadavres, ni dans la ruche, ni à proximité. Des colonies entières disparaissent en une nuit, ce qui est nouveau et très anormal pour des insectes sociaux. »
Si la commissaire Simona Tavianello, grande fliquesse antimafia, à la cinquantaine sexy et opulente, qui se trouve en vacances à proximité de Pinerolo1 s’intéresse à ce CCD, c’est qu’elle a trouvé, alors qu’elle allait acheter du miel chez un apiculteur, le cadavre d’un ingénieur dans la boutique vide. Comme cet ingénieur travaillait dans un centre de recherches pour une multinationale de l’agroalimentaire à proximité, et qu’il a en outre été exécuté par une arme qu’on avait volé à Simona la nuit précédente, la voilà mêlée bien malgré elle à l’enquête. Les choses se compliquent encore quand on découvre que l’apiculteur chez qui l’ingénieur a été assassiné est le leader d’un groupe écologiste opposé aux recherches de la multinationale accusée de provoquer le CCD et quelques autres désordres dans la faune et la flore de la région.
Quadruppani dresse habilement le tableau d’un affrontement sans merci entre des environnementalistes radicaux, des technophiles naïfs qui voudraient « pucer » les abeilles et des industriels à la recherche de nouveaux brevets, tout ce petit monde étant instrumentalisé par une spécialité bien italienne : les servizi deviati. Il s’agit d’agences de renseignement qui se sont livrées à toutes sortes de manœuvres occultes : préparation de coups d’Etat et négociations avec la mafia, sans parler de la « participation observante », comme le dit joliment Quadruppani, aux attentats-massacres des années de plomb. Dans le roman, les servizi deviati décident de provoquer une opération antiterroriste contre les apiculteurs écolos sur la seule foi d’une brochure sans nom d’auteur intitulée La révolution des abeilles. Toute ressemblance avec la désormais célèbre opération Taïga qui a vu la DCRI envahir un village corrézien pour arrêter Coupat et ses amis est bien entendu absolument volontaire.
Remarquablement documenté, La disparition soudaine des ouvrières a l’élégance de plus en plus rare de métaboliser cette documentation et de nous éviter ces tartines explicatives des thrillers actuels qui ont toujours deux cents pages de trop.
Une distance ironique et amusée reste par ailleurs présente tout au long du roman et l’on pourra conseiller, à François Hollande par exemple, de lire et de méditer ce passage où un professeur en biologie explique à la commissaire Tavianello ce qui arrive à certaines abeilles : « Selon Marini, et il avait employé lui-même la métaphore, les abeilles étaient en train de mourir d’avoir trop bien essayé de s’adapter à l’évolution du monde, au lieu de lui résister, offrant ainsi l’image parfaite de la trajectoire d’une certaine gauche. »
Serge Quadruppani, La disparition soudaine des ouvrières. (Editions du Masque)
- L’ancien Pignerol où était retenu le Masque de Fer. ↩
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L'auteur
Jérôme Leroy est écrivain et journaliste. Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)
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livia dit
Laborie
Vous me semblez un peu partial, on peut lire et aimer beaucoup de polars et ne pas aimer Manchette,indépendamment son style et de son écriture mais juste parce qu’on n’a pas envie de se retrouve à Belleville que l’on connait bien, comme certains Milanais pas forcément fans de l’ambiance des récits de G. Serbannenco et choisir de lire d’ autres auteurs plus dépaysants.: entre des centaines d’autres ( par ex. L.Block, en ce moment) et tant d’autres, bien écrits et bien traduits.
Quand on lit 2/3 polars par semaine on a le droit de préférer d’autres horizons.;-)
Savoir en parler et partager son avis avec d’autres , est un art…élitiste ?
laborie dit
Vous avez parfaitement raison cependant le sujet, abordé par J.L, me semble-t-il, tournait autour de Quadruppani et donc autour du polar “engagé”.
Mais tout en étant Marseillais de souche vous pouvez vous dépayser en lisant la trilogie de Jean-Claude Izo, Total Kéops, Chourmo, Soléa, et profiter de sa vision socio-politique de Marseille. Y a pas de mal à se faire du bien surtout quand on connait les “aventures” de la Gauche à Marseille ces derniers temps.
Vous suivez mon raisonnement, pas élitiste pour deux sous?
Je regrette simplement qu’aucune discussion ne s’engage sur les sujets abordés par J.L à la lumière de son métier de romancier (noir) dont il veux bien nous faire partager sa vision, vision à mes yeux plus pertinente que celle qu’il exprime, mollement ces derniers temps, sur des sujets politiques et/ou sociétaux.
laborie dit
Pour vous J.L si vous ne connaissez pas..
“Les Ignobles du Bordelais” de François Darnaudet-Malvy
“Il était complètement trempé en arrivant dans le quartier du Pont de la Mousque. (le quartier à putes…)
La silhouette jaillit de l’ombre d’une porte cochère, dans l’étroite rue. La batte de base-ball percuta la tête du journaliste avec une violence inouïe.
Fabrice s’effondra sur le pave luisant…”
Les histoires de la famille Malvy, la musique dans Les Aventures de Tintin, du rock bordelais (et vénitien), des royalistes, des policiers, des journalistes, des bagarres et des bières, une nouvelle aventure gironde et girondine pour Gabriel Lecouvreur…
Une phrase superbe qu’aurait pu pondre J.L
« Un chauve de deux cents kilos traversa la pièce, les poings fermés, et le visage dur comme une réforme de l’UMP »
Jérôme Leroy dit
C’est gentil, oui je connais l’anar-daudet, et je fais une apparition d’ailleurs dans le livre…comme personnage.
laborie dit
Ne pas hésiter à découvrir Le Poulpe chez Baleine (à se fendre la gueule comme une ….) si on aime les personnages décalés et les petits polars vite lus.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Poulpe_%28collection%29
Tout est dit sur wikipédia et au cinoche une adaptation réaliséé par Guillaume Nicloux en 1998 avec un superbe Jean Pierre Daroussin et le cul incroyable de Clotilde Courau avant qu’elle devienne Madame Phillibert de Savoie…
http://cdn-premiere.ladmedia.fr/var/premiere/storage/images/cinema/photos-film/photos-acteur/images/le-poulpe-1997__1/11718965-1-fre-FR/le_poulpe_1997_reference.jpg
Jérôme Leroy dit
Là vous m’étonnez davantage, laborie. J’en ai commis un. Tous ne sont tout de même pas très bons.
Le film est effectivement amusant, presque mockiesque…
laborie dit
Le titre SVP…
Jérôme Leroy dit
euh.. A vos Marx, prêts? Partez!
Jérôme Leroy dit
Ce qui compte, laborie, c’est que vous lisiez Quadruppani comme je lis ADG.
Pour le reste, nous savons très bien, vous comme moi, que le paradoxe du néo-polar qui s’est rêvé un genre populaire est d’être devenu, en ce qui concerne les vraies plumes, et Quaruppani en fait partie, une lecture pour happy few.
laborie dit
Je lis Quadruppani comme j’ai lu tout ADG, Manchette,Jean Meckert, Daeninckx, Pécherot,Jean Vautrin, Frédéric H. Fajardie, Thierry Jonquet, Jean-Bernard Pouy, Marc Villard .
La triste fin du roman social façon 19° siècle est avérée. Il suffit pour s’en convaincre de voir la faiblesse des commentaires sur les sujets littéraires dans Causeur.
Les aventures extra conjugales de DSK intéressent davantage…
laborie dit
L’emmerdant de l’histoire c’est que les apiculteurs et les écolos ne lisent pas Quadruppani et que le polar à vocation politique n’est lu que par ceux qui sont déjà convaincus et qui savent encore lire et y en a de moins en moins. Le tremplin à la critique sociale à fait long feu du côté des urnes. Qui se souvient de Manchette et qui l’a lu? Quelques situationnistes des années 70 et encore. Hélas sa grande saga initiée par La Princesse du Sang inachevée n’a pu voir le jour.
Quadruppani vous remerciera pour l’avoir cité dans Causeur mais les commentaires seront rares comme d’habitude, ici.
laborie dit
Suite….
Dominique Manotti qui a écrit quelques polars dans la Série Noire, spécialiste du polar socio-politique et qui a tapé aussi bien sur le système à Mimitte que sur celui de Sarkolette, parlant de son engagement dans une interview à L’ours Polar disait:
« J’ai longtemps eu la conviction que je pouvais, que j’allais, participer au changement de la société dans laquelle je vivais, pour ne pas dire à une révolution. J’étais donc une militante très engagée, et je concevais mon métier d’historienne comme un instrument d’élucidation du présent. Aujourd’hui, je n’y crois plus, ou tout au moins pas pour ma génération. Peut-être pour la suivante ? Alors je cherche à raconter ce que je connais de cette société dans laquelle je vis, à tout hasard. Le roman noir me paraît la forme la plus adaptée, et qui me procure le plus grand plaisir. »
http://patangel.free.fr/ours-polar/lectures/m/manott01.htm
Hey, Leroy, il faut que ça soit moi qui m’y mette, un comble…
Jérôme Leroy dit
Celui auquel vous faites allusion, c’est Nos fantastiques années fric, et à l’époque, Dominique M. était encore éditée par Rivages.
Pour tout dire, je ne trouve pas que ce soit un comble: les vrais lecteurs n’ont pas de cartes d’électeurs. Le temps qu’ils lisent, en tout cas.