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L’enterrement de Hugo

31 mai 1885 : tous autour de Totor mort !

Publié le 03 juin 2012 à 9:14 dans Culture

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« Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. Je refuse l’oraison de toutes les Églises. Je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu ». (codicille de Victor Hugo à son testament, remis à Auguste Vaquerie, en août 1883).

Victor Hugo ne s’est pas contenté de mourir chez lui, le 22 mai 1885, mais encore dans l’avenue qui portait son nom de son vivant ! Sa gloire était immense et universelle. Il ne l’ignorait nullement : dans une famille qui m’est proche, on rapporte l’histoire de l’arrière-grand-mère, jolie femme encore jeune, se promenant un jour, à Paris. Elle croise un individu de belle allure à barbe blanche, mais l’ignore, selon les convenances de l’époque, alors l’homme : « On ne salue pas Victor Hugo ? ». Cette légende familiale est mieux que vraie, elle est possible.

Sa mort, cependant, fut paisible. Il eut le temps de dire adieu à ses proches. Après le décès, il fut placé sur son lit. Nous avons un témoignage original, la lettre que l’historien Émile Mâle écrivit à ses parents après avoir rendu une visite d’hommage et d’admiration muette à la dépouille de Victor H. Il était alors un jeune lycéen, très brillant, à Louis-le-Grand, préparant le concours de l’École normale supérieure (il sera reçu premier à l’agrégation) : « […] j’ai eu la faveur insigne d’entrer chez Victor Hugo et de voir le grand homme sur son lit de mort. C’est à Claretie que j’en suis redevable. Il avait demandé à son oncle Jules Claretie quelques mots de recommandation qui puissent lui permettre d’être admis chez Victor Hugo avec quelques amis. Nous étions cinq ou six de l’école. Nous avions acheté une couronne pour ne pas nous présenter les mains vides. On nous a introduit dans le salon, où on nous a fait attendre un petit quart d’heure. Nous avons examiné la maison à loisir ; nous avons vu par la porte ouverte le joli petit jardin, où Victor Hugo se promenait, la véranda où il s’asseyait et où on voit encore son fauteuil à côté des chaises de ses petits-enfants, le salon qui était tout rempli de fleurs et de couronnes, la salle à manger, tendue de cuir jaune, toute petite et très modeste. Enfin, on nous fait monter ! Dans la chambre, deux dames sont assises : Mme Lockroy et Mme Mesnard-Dorian. Le lit est au fond, dans l’ombre. Victor Hugo est couché, avec une palme verte sur la poitrine. Sa tête est très belle : il est aussi blanc qu’une statue de marbre. On dirait un buste de vieux poète grec. Près de son front, pour mieux en faire ressortir la blancheur, on a mis un bouquet de fleurs rouges. Nous le contemplons quelques minutes, tout pleins d’émotions, nous mettons notre couronne au pied du lit, et nous partons. Ce sera pour nous tous un grand souvenir. C’est ce soir qu’il est exposé à l’Arc de triomphe. On nous a donné une permission de onze heures et demi, pour que nous puissions voir l’effet grandiose de ce catafalque illuminé. Lundi, nous partirons à huit heures pour l’Arc de triomphe : par précaution, nous déjeunerons très copieusement avant de partir ; et l’économe, homme avisé, nous donnera des petits pains et du chocolat pour mettre dans nos poches. » […] ».1

Les provisions de bouche furent sans douté dévorées par les jeunes gens, car elle fut longue, la marche vers le Panthéon qu’entreprit le cercueil, depuis l’Arc de triomphe jusqu’à sa destination finale. Le cercueil de Victor Hugo est donc exposé le 31 mai et jusqu’au lendemain matin, sous l’Arc, drapé pour l’occasion d’un grand voile de gaze noire. Il est déposé sur un catafalque énorme, qui le rend visible de très loin. L’émotion populaire se manifeste par une foule innombrable (deux millions ?), rassemblée autour de sa dépouille, puis le long du parcours que suivra le cortège, le lendemain, 1er juin, jusqu’au Panthéon. « Totor »2 Hugo retrouvait ce peuple qui l’avait acclamé le 5 septembre 1870, alors qu’il rentrait enfin de son exil interminable (près de vingt ans !) : « Citoyens ! j’avais dit : “Le jour où la République rentrera je rentrerai“, me voici ! ». La république, Troisième du nom, lui fit des funérailles grandioses, auxquelles s’associèrent certains nationalistes, parmi lesquels des jeunes gens qui n’oubliaient pas le père du romantisme français ; ainsi Maurice Barrès.

Ce dernier nous en a laissé un superbe témoignage, certes quelque peu emphatique par instant, mais non dénué d’émotion vraie.
« […] Un immense voile de crêpe, dont on avait essayé de tendre l’angle droit de l’Arc de Triomphe, paraissait, des Champs- Elysées, une vapeur, une petite chose déplacée sur ce colosse triomphal. La garde du corps, confiée aux enfants des bataillons scolaires, était relevée toutes les demi-heures pour qu’un plus grand nombre participassent d’un honneur capable de leur former l’âme. Ces enfants, ces crêpes flottants, ces nappes d’administrateurs épandues à l’infini et dont les vagues basses battaient la porte géante, tout semblait l’effort des pygmées voulant retenir un géant : une immense clientèle crédule qui supplie son bon génie. […] d’une extrémité à l’autre des Champs-Elysées se produisit un mouvement colossal, un souffle de tempête ; derrière l’humble corbillard, marchaient des jardins de fleurs et les pouvoirs cabotinants de la Nation, et puis la Nation elle-même, orgueilleuse et naïve, touchante et ridicule, mais si sûre de servir l’idéal ! Notre fleuve français coula ainsi de midi à six heures, entre les berges immenses faites d’un peuple entassé depuis le trottoir, sur des tables, des échelles, des échafaudages, jusqu’aux toits. Qu’un tel phénomène d’union dans l’enthousiasme, puissant comme les plus grandes scènes de la nature, ait été déterminé pour remercier un poète-prophète, un vieil homme qui, par ses utopies, exaltait les cœurs, voilà qui doit susciter les plus ardentes espérances des amis de la France. Le son grave des marches funèbres allait dans ses masses profondes saisir les âmes disposées et marquer leur destinée. Gavroche, perché sur les réverbères, regardait passer la dépouille de son père indulgent et, par lui, s’élevait à une certaine notion du respect. […] »3.

Dans cette cérémonie s’incarne le peuple parisien, celui de la liesse, des joies collectives, du bonheur mais aussi du recueillement et du chagrin. On le retrouvera à la Libération, aux obsèques d’Edith Piaf, comme à celles de Jean Cocteau, et sous la pluie battante, place de l’Étoile, quelques heures après l’annonce du décès du général de Gaulle. On retiendra encore que la préparation de la cérémonie hugolienne persuada le gouvernement de désacraliser définitivement le Panthéon : l’église, où l’on célébrait encore le culte catholique, devient temple laïque, exclusivement consacré au culte des grands hommes, par la Patrie, reconnaissante…

  1. Lettre d’Émile Mâle (1862-1954) à ses parents, le 31 mai 1885 « Souvenirs et correspondances de jeunesse »,éditions Créer. Rappelons qu’il est le grand rénovateur de l’histoire de l’art en France, en particulier pour ce qui relève de l’époque médiévale.
  2. Surnom affectueux que Juliette -dite Juju- Drouet, donnait à son grand homme.
  3. Maurice Barrès, Les Déracinés.
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  • 3 Juin 2012 à 20h40

    Patrick Mandon dit

    Schaffausen, sur mon visage, l’empreinte de la honte ! Me voilà tout emprunté !
    Bravo pour votre formule, à la fois ironique, mordante et très spirituelle. J’en fais les frais, mais le plaisir d’être moqué avec esprit atténue l’effet de la gifle !

  • 3 Juin 2012 à 20h15

    Patrick Mandon dit

    Jrock, j’ignore ce qui fonde la charmante « légende urbaine », qui veut que « ces dames », ce soir-là, aient proposé gracieusement leurs services de plaisir. Je redoute pour elles, le lendemain, la réactions de leur macs : ces messieurs n’ont pas la fibre sociale. Mais il est vrai que les femmes, du vivant de « Totor » Hugo, vouaient une grande admiration à l’écrivain, qui avait donné de très beaux personnages féminins, et à l’homme, qui protesta contre leur condition : « L’homme a fait verser tous les droits de son côté et tous les devoirs du côté de la femme. [...] Dans notre législation, telle qu’elle est, la femme ne possède pas, elle n’este pas en justice, elle ne vote pas, elle ne compte pas, elle n’est pas [...] C’est là un état violent, il faut qu’il cesse. » (texte à Léon Richer pour «L’avenir des femmes»,1872). On sait, en outre, que « Totor » manifesta, jusqu’à un âge avancé, une remarquable vigueur « au déduit ». Il a soixante-dix ans quand il déclare sa flamme à la belle Judith Gautier, alors âgé de 27 ans ! Elle est la fille de son ami Théophile Gautier, et la femme de Catulle Mendès. Elle l’aima d’amour, et lui de passion : « […] lui aussi était sérieusement épris de moi, il me faisait une cour d’écolier » écrit Judith, qui lui rendit visite, alors qu’il était en exil, et prit l’emprunte de son visage sur son lit de mort. Voici les vers magnifiques, qu’il lui dédia, en 1872 :
    La mort et la beauté sont deux choses profondes
    Qui contiennent tant d’ombre et d’azur qu’on dirait
    Deux sœurs également terribles et fécondes
    Ayant la même énigme et le même secret;
      
    O femmes, voix, regards, cheveux noirs, tresses blondes, 
    Brillez, je meurs! Ayez l’éclat, l’amour, l’attrait,
    O perles que la mer mêle à ses grandes ondes,
    O lumineux oiseaux de la sombre forêt!
      
    Judith, nos deux destins sont plus près l’un de l’autre
    Qu’on ne croirait, à voir mon visage et le vôtre;
    Tout le divin abîme apparaît dans vos yeux,
      
    Et moi, je sens le gouffre étoilé dans mon âme;
    Nous sommes tous les deux voisins du ciel, madame, Puisque vous êtes belle et puisque je suis vieux. 

    • 3 Juin 2012 à 20h21

      schaffausen dit

      @ patrick mandon

      Bel hommage.
      Judith a donc emprunté le visage du poète en prenant son empreinte.

      • 3 Juin 2012 à 21h35

        hathorique dit

        bravissimo :=)) 

         joli  revers pour ce vert  galant 

  • 3 Juin 2012 à 19h45

    L'Ours dit

    hathorique,
    grand moment!
    merci 

  • 3 Juin 2012 à 18h30

    Jrockfalyn dit

    J’ai entendu dire que cette journée de funérailles s’était terminée dans une baccahanale hallucinante, les filles de joie ayant décidé d’offrir leurs services gratuitement pour honorer le père Hugo… Une sorte de portes ouvertes genre journée du patrimoine.
    Mais est-ce exact ?

  • 3 Juin 2012 à 16h47

    hathorique dit

    Merci du rappel des obsèques de cet homme, qui fut un prodigieux écrivain légende de son siècle, mais aussi un homme politique engagé, un amoureux ardent, un père déchiré meurtri.
    J’espère que l’on apprend toujours à l’école, “demain dès l’aube”
     Je relis toujours avec émotion,  cette magnifique tirade de  Gwynplaine devant les membres de la  Chambre des Lords  dans  ” l’homme qui rit” son roman le plus puissant.   
    “Ah ! vous me prenez pour une exception ! Je suis un symbole. O tout-puissants imbéciles que vous êtes, ouvrez les yeux. J’incarne tout. Je représente l’humanité telle que ses maîtres l’ont faite. L’homme est un mutilé. Ce qu’on m’a fait, on l’a fait au genre humain. On lui a déformé le droit, la justice, la vérité, la raison, l’intelligence, comme à moi les yeux, les narines et les oreilles ; comme à moi, on lui a mis au coeur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement.
    Où s’était posé le doigt de Dieu, s’est appuyée la griffe du roi. Monstrueuse superposition. Évêques, pairs et princes, le peuple, c’est le souffrant profond qui rit la surface. Milords, je vous le dis, le peuple, c’est moi. Aujourd’hui, vous l’opprimez, aujourd’hui vous me huez.
    Mais l’avenir, c’est le dégel sombre. Ce qui était pierre devient flot. L’apparence solide se change en submersion. Un craquement, et tout est dit. Il viendra une heure où une convulsion brisera votre oppression, où un rugissement répliquera à vos huées. Cette heure est déjà venue,-tu en étais, ô mon père !-cette heure de Dieu est venue, et s’est appelée République, on l’a chassée, elle reviendra. ….
    Les incorruptibles solutions approchent, les ongles coupés repoussent, les langues arrachées s’envolent, et deviennent des langues de feu éparses au vent des ténèbres, et hurlent dans l’infini ; ceux qui ont faim montrent leurs dents oisives, les paradis bâtis sur les enfers chancellent, on souffre, on souffre, on souffre, et ce qui est en haut penche, et ce qui est en bas s’entr’ouvre, l’ombre demande à devenir lumière, le damné discute l’élu, c’est le peuple qui vient, vous dis-je, c’est l’homme qui monte, c’est la fin qui commence, c’est la rouge aurore de la catastrophe, et voilà ce qu’il y a dans ce rire, dont vous riez “.
     
     Victor Hugo était  aussi  humoriste
     « Enfer chrétien, du feu. Enfer païen, du feu. Enfer mahométan, du feu. Enferhindou, des flammes. A en croire les religions, Dieu est né “rôtisseur” 

  • 3 Juin 2012 à 9h50

    L'Ours dit

    Bel hommage  Patrick Mandon.
    Un homme qui inventait des personnages, des situations, des histoires en somme. Bref! un homme qui ne regardait pas son nombril et sa petite vie pour écrire mais plutôt le monde dans les 2 sens du terme. Il a mis son imagination et son talent au service de cette alchimie. Un écrivain, sans nul doute, mais surtout un vrai romancier!

  • 3 Juin 2012 à 9h15

    luculus69 dit

    C’est clair que pour BHL y’aura pas autant de monde..et c’est tant mieux!

    • 3 Juin 2012 à 18h27

      Jrockfalyn dit

      La foule ne se déplace plus pour les obsèques d’un écrivain… Le “peuple” se se rue plus guère qu’aux funérailles des chanteurs et des saltimbanques anancéphales.

      • 4 Juin 2012 à 9h11

        luculus69 dit

        Ohhh..alors il a peut être une chance de pas être seul..cet anancéphale guerrier